II
Au moment du Congrès d'Aix-la-Chapelle, le prince de Metternich, né à Coblentz le 15 mai 1773, avait quarante-cinq ans.
Son père[13], diplomate assez médiocre, mais adroit et ambitieux, d'abord au service de l'électeur de Trèves, était passé, très jeune encore, à celui de l'empereur d'Allemagne.
[13] METTERNICH-WINNEBURG (Clemens-Wenzel-Lothar, comte puis prince de) était fils de Franz-Georg-Karl-Joseph-Johann et de sa femme, Maria-Beatrix-Antonia-Aloïsia de Kagenegg. La branche de la vieille famille de noblesse rhénane à laquelle il appartenait avait pris au quatorzième siècle le nom du village de Metternich près d'Euskirchen, à une lieue de Cologne. Elle avait reçu en 1616 la dignité de baron de l'Empire et le 20 mars 1679 celle de comte. Le père du futur chancelier était né à Coblenz, le 9 mars 1746. Devenu orphelin à l'âge de quatre ans, il entra d'abord au service de l'électeur de Hesse. En 1768, il fut accrédité à Vienne comme ministre de l'électeur de Trèves. Rappelé à Trèves, en 1769, comme ministre sans portefeuille au département des affaires étrangères, il fut de nouveau envoyé à Vienne l'année suivante. En 1774, il passa au service de l'empereur d'Allemagne qui l'accrédita le 28 février, comme son ministre auprès des cours électorales de Trèves et de Cologne. Ministre impérial dans le cercle du Bas-Rhin et de Westphalie (1778), ministre dirigeant dans les Pays-Bas autrichiens (1791), il quitta définitivement Bruxelles en 1794. Resté d'abord sans emploi, il fut nommé, en décembre 1797, premier plénipotentiaire autrichien au Congrès de Rastatt. Prince de l'Empire (le 3 juin 1803) à titre personnel, cette dignité fut étendue à tous ses descendants le 20 octobre 1813. Marié le 9 janvier 1771, à M.-B. de Kagenegg, née le 8 décembre 1755, morte le 23 novembre 1828, il en eut quatre enfants: le prince Clément, le comte Joseph (11 novembre 1773-9 décembre 1838), un autre fils Louis mort jeune (14 janvier 1777-2 mars 1778) et Pauline (29 novembre 1772-23 juin 1855), qui épousa le 23 février 1817 Ferdinand, duc de Wurtemberg. Le prince Franz-Georg mourut à Vienne le 11 août 1818 (Almanach de Gotha, 1836, p. 174 et 1848, p. 159.--WURZBACH, Biographisches Lexikon de Kaiserthums Oesterreich, t. XVIII, p. 60.--STROBL VON RAVELSBERG, Metternich und seine Zeit, 1778-1875. Vienne et Leipzig, Stern, 1906, 2 vol. in-8º, t. I, p. 56).
Il avait représenté ce prince auprès des cours électorales du Rhin. Il fut plus tard son ministre dirigeant du Gouvernement des Pays-Bas autrichiens. Les victoires des armées françaises le forcèrent à quitter Bruxelles, leurs échecs l'y ramenèrent; Fleurus l'en chassa définitivement. Après avoir encore été plénipotentiaire de son souverain au Congrès de Rastatt, il fut nommé ministre d'État et vécut, dès lors, dans le sillage de la brillante carrière de son fils.
Ce dernier avait d'abord fait ses études sous la direction de précepteurs, puis, en 1788, avait été envoyé à Strasbourg, dont les Universités étaient en grand renom. De là, il s'était rendu à Mayence pour achever son droit.
Dans ces deux villes, le jeune Clément tomba en pleine agitation. Le grand souffle qui secouait le monde avait pénétré jusque sur les bancs des écoles d'Alsace et d'Allemagne. Beaucoup, parmi les professeurs et les élèves, avaient embrassé les idées nouvelles et celui qui devait être l'un des adversaires les plus irréductibles de la Révolution eut pour maîtres et pour condisciples ses premiers adeptes.
Il reçut, à Strasbourg, ses leçons d'instruction religieuse d'un canoniste alors célèbre: Brendel, le même qui, l'heure venue, prêta serment à la Constitution civile du clergé, fut élu évêque constitutionnel du Bas-Rhin et le resta jusqu'au soir où, son arrestation ayant été décidée par la société des Jacobins, il sacrifia ses fonctions sacerdotales à sa sécurité[14].
[14] Paul PISANI, Répertoire biographique de l'Épiscopat constitutionnel. Paris, Picard, 1907, in-8º, p. 242.
A Mayence, en dehors des cours de l'historien Vogt, M. de Metternich suivit ceux d'Hoffmann, se lia d'amitié avec Georges Forster, le compagnon de Cook, avec Kotzebue, les uns et les autres fervents propagandistes des doctrines modernes.
A ces hommes se trouva ainsi confiée la formation intellectuelle de celui dont le nom servit un jour à symboliser tout un système de résistance aux idées qui étaient alors les leurs. Cette coïncidence, d'ailleurs, nous étonne certainement plus aujourd'hui qu'elle n'étonnait les contemporains.
M. de Metternich, dans l'autobiographie placée en tête de ses Mémoires, s'est appliqué à dramatiser encore cette situation. Il se plaisait dans le contraste de ce qu'avait été ce milieu et de ce que fut sa vie. Malheureusement, pour mieux faire ressortir son indépendance, peut-être aussi dans le dessein de montrer que rien dans sa carrière n'avait pu être banal, il n'a pas cru nécessaire de se confiner toujours dans la stricte vérité.
«Lorsque j'arrivai dans cette ville (Strasbourg), dit-il, le jeune Napoléon Bonaparte venait de la quitter; il y avait fini ses études spéciales comme officier au régiment d'artillerie qui était en garnison à Strasbourg. J'eus les mêmes professeurs de mathématiques et d'escrime que lui[15].»
[15] Mémoires, Documents et Écrits divers laissés par le prince de Metternich publiés par son fils le prince Richard de Metternich, classés et réunis par M. A. de Klinkowstroem. Édition française. Paris, Plon, 1880-1884, 8 vol. in-8º, t. I, p. 6.
Le rapprochement, en effet, aurait pu être curieux. Il n'y a qu'une ombre au tableau: à cette date, Napoléon n'était encore jamais venu à Strasbourg. On sait de reste qu'à sa sortie de l'École militaire de Paris, il fut nommé directement lieutenant et envoyé au régiment de La Fère, dont la garnison était Valence[16].
[16] Arthur CHUQUET, la Jeunesse de Napoléon. Brienne. Paris, Armand Colin, 1897, in-8º.--Albert SCHUERMANS, Itinéraire général de Napoléon Ier. Paris, Picard, 1908, in-8, p. 3.
M. de Metternich dit encore qu'il se vit, à Mayence, «entouré d'étudiants qui inscrivaient les leçons d'après le calendrier républicain[17]». Mais il quitta la ville où ce fait aurait dû se passer, au plus tard, vers le milieu de l'année 1793, puisque, le 27 juillet, il assistait à la prise de Valenciennes. Or, le décret de la Convention qui fixa le point de départ de l'ère nouvelle et en établit le calendrier, bientôt remanié d'ailleurs, est du 5 octobre 1793! Tout au plus donc, les jeunes Allemands pouvaient-ils ajouter aux dates grégoriennes les mentions: l'ère de la liberté ou l'ère de l'égalité, dont la première avait été créée par l'Assemblée législative le 2 janvier 1792 et dont la seconde était entrée en usage après le 10 août[18].
[17] Mémoires du prince de Metternich, t. I, p. 12.
[18] A. GIRY, Manuel de diplomatique. Paris, Hachette, 1894, in-8º, p. 170.
Dans le même état d'esprit, le chancelier a voulu faire[19] de l'un de ses précepteurs, Frédéric Simon, l'un des personnages de premier plan de la tourmente révolutionnaire à Strasbourg et même à Paris. D'après lui, son nom serait «voué aux malédictions de l'Alsace», il aurait été membre du Tribunal révolutionnaire que présidait (?) Euloge Schneider, puis président du Conseil des Dix (??) institué par les Marseillais pour organiser la journée du 10 août.
La réalité est plus modeste: J.-F. Simon était un pauvre professeur, enseignant suivant une méthode d'instruction alors fort à la mode, celle de Basedow et Campe. Il avait été maître de pension à Neuwied avant de prendre soin de l'éducation du jeune Clément. Après avoir abandonné cette fonction, il fit paraître, en 1789, le premier journal de Strasbourg: la Feuille hebdomadaire et politique. C'était un simple récit des événements, terne et incolore, tout le contraire d'un organe de combat. En 1790, ce premier essai n'ayant pas réussi, Simon lança une publication quotidienne: Die Geschichte der gegenwärtigen Zeit[20] (l'Histoire du temps présent). Là encore, il ne fit guère œuvre de polémiste, bien qu'il fût sympathique à Euloge Schneider. Ce dernier prit même la suite de la rédaction, quand, en juin 1792, Simon vint à Paris. Parmi les fondations de ce dernier, il faut encore citer le Patriotisches Wochenblatt, mais aucune de ces œuvres ne permet de voir en lui l'homme exalté dont son élève nous parle.
[19] Mémoires du prince de Metternich, t. I, p. 8.
[20] E. SEINGUERLET, Strasbourg pendant la Révolution. Paris, Berger-Levrault, 1881, in-8º, p. 306.
Simon fut ensuite, dans la capitale, non pas président d'un Conseil des Dix qui n'exista jamais, mais membre obscur du Directoire secret d'exécution formé par le Comité central des Fédérés pour préparer le Dix Août[21].
[21] Grande Encyclopédie, t. III, p. 289, article Août (Journée du 10) par M. Aulard.--POLLIO ET MARCEL, le Bataillon du 10 Août. Paris, Charpentier, 1881, in-12.--E. MÜHLENBECK, Euloge Schneider. Strasbourg, Hertz, 1896, in-8º.
Commissaire national dans les pays rhénans, il joua un rôle à Mayence[22], mais ne fit jamais partie du Tribunal révolutionnaire, et on le retrouve, en 1804, maître de langue allemande au collège Louis-le-Grand[23].
[22] Arthur CHUQUET, Mayence, Paris, Cerf, 1892, p. 60 et s.
[23] Nous aurions voulu donner sur ce personnage quelques détails plus complets, mais nos efforts n'ont pas été heureux. Les Archives nationales semblent ne posséder aucun document le concernant.--M. de Metternich raconte encore que Napoléon lui enleva sa place de maître d'allemand comme ancien jacobin. Nous avons pu retrouver et feuilleter les Comptes Rendus du Procureur Gérant de Louis-le-Grand et les Pièces justificatives de ces comptes rendus. Sur les feuilles d'émargement pour le paiement des traitements du personnel, nous avons retrouvé la trace de Simon, qui touchait annuellement 2,000 francs, depuis l'an XII jusqu'en décembre 1813. Nous n'avons pu mettre la main sur les comptes des années postérieures, ce qui nous a rendu impossible la vérification de l'assertion de M. de Metternich. Ce dernier ajoute qu'à la Restauration, Simon fut choisi par le duc d'Orléans comme professeur d'allemand pour ses enfants.
A titre de simple indication, signalons que, dans sa séance du 14 septembre 1793, la Convention accorda une somme de 2,000 francs pour payer quatre mois de traitement échus à un citoyen Simon qui «après la célèbre journée du mois d'août 1792» avait été chargé «de traduire en langue allemande les décrets de la Convention nationale». S'agit-il de J.-F. Simon? Le rôle de ce dernier au 10 août et sa connaissance de la langue étrangère en question sont de trop faibles indices pour permettre d'émettre une hypothèse à ce sujet.
On ne peut donc croire facilement que l'horreur inspirée par l'obscure personnalité du journaliste de Strasbourg ait beaucoup influé sur la marche de l'esprit de M. de Metternich, comme celui-ci le dit.
Maints spectacles donnaient à ce moment plus forte matière à ses méditations.
Les études du futur chancelier furent interrompues à deux reprises par l'obligation d'aller remplir les fonctions de maître des cérémonies de l'ordre des comtes catholiques de Westphalie aux couronnements des deux empereurs Léopold et François[24].
[24] Léopold II fut couronné empereur d'Allemagne en octobre 1790 et François II le 14 juillet 1792.
Ces fêtes grandioses et surannées empruntaient un caractère tragique aux secousses qui ébranlaient la nation voisine. Tandis que «tout était angoisse et humiliation aux Tuileries»[25], tout était pompes et splendeurs à Francfort. La répétition de ces réjouissances, dans le même décor, à des intervalles si rapprochés, séparés pourtant par de tels événements, permettait de mesurer le chemin parcouru. Le jeune de Metternich en fut vivement frappé. Mais ses convictions, que les doctrines de ses maîtres n'avaient pas entamées, s'en trouvèrent affermies: «J'étais plein de confiance, dit-il, dans un avenir qui, selon mes rêves de jeunesse, devait sceller le triomphe de cette organisation puissante (l'Empire d'Allemagne) sur la faiblesse et la confusion que je voyais au delà de nos frontières[26].»
[25] Albert SOREL, l'Europe et la Révolution française, t. II, p. 492.
[26] Mémoires du prince de Metternich, t. I, p. 10.
Son instruction achevée, M. de Metternich rejoignit son père à Bruxelles. Il lui servit parfois de courrier auprès de l'armée autrichienne, put suivre ainsi la campagne dont la fin fut marquée par la prise de Valenciennes, puis, profitant d'une mission envoyée au gouvernement de Londres, il se rendit en Angleterre et visita longuement le pays.
A son retour sur le continent, le jeune homme épousa Marie-Éléonore, fille du prince Ernest de Kaunitz, petite-fille du grand ministre duquel il allait reprendre l'œuvre[27]. La cérémonie fut célébrée dans l'église d'un petit village alors inconnu, Austerlitz, dont le nom devait, en 1805, résonner moins joyeusement à ses oreilles.
[27] Le mariage fut célébré le 27 septembre 1795.--Marie-Éléonore de Kaunitz était née le 1er octobre 1775. Elle mourut à Paris le 19 mars 1825 après avoir donné sept enfants à son mari.
Sa femme, ni jolie, ni aimable, sut être la bonne étoile de sa carrière. Par son tact, elle en facilita les débuts, et il trouva toujours auprès d'elle, même aux moments où les pires infidélités conjugales auraient pu séparer les deux époux, un guide sûr, éclairé et bienveillant.
Après son mariage, M. de Metternich resta pendant quelques années à Vienne sans prendre part aux affaires publiques, s'occupant de médecine, de physiologie et d'art. Il sortit un instant seulement de cette retraite pour accompagner son père au Congrès de Rastatt, en qualité de délégué des comtes de Westphalie.
Le 5 février 1801[28], après la chute du ministre Thugut, le comte de Trauttmansdorff, chargé par intérim du ministère des affaires étrangères, lui confia la légation de Dresde. Il quitta celle-ci pour l'ambassade de Berlin, où il remplaça, le 3 janvier 1803, le comte de Stadion. Il resta en Prusse jusqu'en 1806, au milieu de toutes les difficultés et de toutes les émotions que pouvaient créer à un ennemi de la France les hésitations de Frédéric-Guillaume.
[28] Mémoires du prince de Metternich, t. VII, p. 646.
Entre temps, la fortune de sa famille s'était brillamment accrue. En échange de ses comtés de Winneburg et de Bielstein, son père avait reçu, après le traité de Lunéville, l'abbaye d'Ochsenhausen, médiatisée en 1803 et cédée au Wurtemberg, puis avait obtenu, à titre personnel, la dignité de prince de l'Empire. Celle-ci devait être étendue à tous ses descendants le 20 octobre 1813.
Le 18 mai 1806[29], Clément de Metternich, d'abord désigné pour le poste de Saint-Pétersbourg, fut, sur le désir de Napoléon, nommé ambassadeur d'Autriche à Paris. Accueilli par l'Empereur avec une faveur qui lui créait une situation particulière dans le corps diplomatique, sa vie politique, pendant la durée de sa mission, est intimement liée à l'histoire extérieure de la France.
[29] Ibid., p. 647.
Quand survinrent les événements de 1809, Napoléon fit reconduire M. de Metternich à la frontière. L'ambassadeur arriva dans sa patrie pour prendre part aux conférences de Znaïm, et, peu après, reçut le portefeuille des affaires étrangères[30].
[30] Ministre de Conférences et d'État le 4 août 1809, M. de Metternich fut nommé le 8 octobre 1809 ministre de la Maison impériale et des Affaires étrangères (Mémoires du prince de Metternich, t. VIII, p. 647).
Le mariage de Marie-Louise le ramena à Paris pour six mois. Il s'agissait pour lui de tirer les choses au clair. Le conquérant «voulait-il remettre l'épée au fourreau et fonder l'avenir de la France et de sa famille sur les principes de l'ordre à l'intérieur et de la paix au dehors», ou bien aspirait-il «à fonder une dynastie en s'appuyant sur l'Autriche et à poursuivre en même temps son système de conquêtes?»[31].
[31] Ibid., t. I, p. 99.
Dans l'un comme dans l'autre cas, M. de Metternich comptait bien tirer profit de la situation en faveur de sa monarchie. C'est à elle seule qu'il pensait quand il fut un instant le maître des destinées de l'Europe[32] à l'entrevue de Dresde, puis lorsque, revenu sur les bords de la Seine, en 1814, il prit la part que l'on sait aux négociations qui enlevèrent son trône à une archiduchesse d'Autriche. Il avait rêvé plus d'une fois d'une régence où son maître aurait eu le premier rôle. Le retour des Bourbons ne le satisfit pas pleinement. Il en voulut aux tendances constitutionnelles du nouveau gouvernement et, avant de partir pour Londres porter au Prince Régent les regrets de l'empereur François de ne pouvoir accompagner Alexandre et le roi de Prusse dans leur visite à la cour d'Angleterre, il disait à Louis XVIII: «Votre Majesté croit fonder la monarchie. Elle se trompe: c'est la révolution qu'elle reprend en sous-œuvre».
[32] Albert SOREL, l'Europe et la Révolution française, t. II., p. 144.
Le Congrès de Vienne mit M. de Metternich aux prises avec Talleyrand, dont la fine habileté l'emportait sur sa tortueuse diplomatie, quand le débarquement du golfe Jouan et son épilogue, Waterloo, firent reprendre aux alliés le chemin de Paris. Le prince Clément resta dans cette ville jusqu'au mois de novembre 1815, signant entre temps la Sainte-Alliance, appelée par lui-même un rien «vide et sonore».
De France, il se rendit en Italie, souffrant d'une grave maladie des yeux, revint à son poste en Autriche, mais, en 1817, repassa les Alpes pour accompagner à Livourne l'archiduchesse Léopoldine, fiancée au prince héritier de Portugal.
En 1818, sa santé le conduisit aux eaux de Carlsbad.
On était à la veille du Congrès d'Aix-la-Chapelle: il arrivait à l'un des points culminants de sa carrière.
Déjà prince de l'Empire et duc au royaume des Deux-Siciles, il venait d'être fait duc de Portella[33].
[33] Ferdinand Ier, roi des Deux-Siciles, lui avait conféré le rang de duc par décret du 13 novembre 1815. M. de Metternich refusa de profiter de cette faveur, si ce titre n'était pas assis sur une ville napolitaine. Par diplôme du 9 septembre 1818, Ferdinand ajouta donc au titre de duc le nom de Portella (Mémoires du prince de Metternich, t. VIII, p. 654).
Il avait ambitionné, après avoir abattu la puissance napoléonienne, de devenir le régulateur de la paix et de l'ordre en Europe: pendant quelques années, il allait voir son rêve réalisé.
La tenace application de son système, système d'immobilité, de statu quo et de repos, selon ses propres expressions, devait faire de lui l'arbitre des puissances.
Au moment où il fit la connaissance de Mme de Lieven, le prince de Metternich était vraiment la plus haute personnalité du monde politique européen.
Si l'homme public et le diplomate sont si connus que tenter d'écrire une ligne sur ces deux aspects de sa physionomie serait s'exposer à d'inutiles redites, l'homme privé ne l'est guère moins.
M. de Lacombe juge ainsi son caractère: «Impassible en apparence et capable de sensibilité, recherchant avec une égale humeur les dissertations dogmatiques et les succès du monde, l'esprit sans cesse occupé des combinaisons de la politique et passionné pour les arts, procédant par maximes abstraites et se pliant avec aisance aux nécessités du temps, ironique et bienveillant, grave et frivole, résolu et circonspect, sachant fléchir sans s'abaisser et résister sans rompre, alliant à l'autorité des sentences le charme des anecdotes, aux élévations morales et religieuses les vues positives, il y a en lui un trait qui domine, une limite qui maintient dans une proportion équitable ses qualités diverses: la possession de soi et le don de l'observation[34].»
[34] DE LACOMBE, le Prince de Metternich, dans le Correspondant du 10 décembre 1882, t. CXXIX, p. 893.
La plupart de ses contemporains parlent de lui comme d'un cavalier accompli et d'un parfait homme du monde. M. de la Garde trace son portrait: «Ses traits étaient parfaitement réguliers et beaux, son sourire plein de grâce; sa figure exprimait la finesse et la bienveillance; sa taille moyenne était aisée et bien prise, sa démarche remplie de noblesse et d'élégance[35]». M. de Falloux, qui lui fut présenté, à Vienne, en 1834, en avait conservé ce souvenir: «Le prince de Metternich était... un des hommes les plus beaux et les plus élégants de son temps. Il gardait, même alors, pour la mode toute la déférence qu'on peut concilier avec la distinction grave dont il ne se départait jamais; sa conversation avait le même caractère; elle était tout ensemble parfaitement moderne et parfaitement digne[36]«.
[35] Comte A. DE LA GARDE-CHAMBONAS, Souvenirs du Congrès de Vienne, 1814-15, publiés avec introduction et notes par le comte Fleury. Paris, Vivien, 1901, in-8º, p. 343.
[36] Le comte DE FALLOUX, Mémoires d'un Royaliste. Paris, Perrin, 1888, 2 vol. in-8º, t. I, p. 78.
Il joignait «aux avantages de la naissance, dit un autre de ses biographes, la figure la plus séduisante, les formes les plus distinguées, une parole facile».
Enfin, un de ses plus chauds admirateurs, qui fut sinon son conseiller, du moins son confident, son familier et son porte-parole, le sceptique et dépravé Frédéric de Gentz, le peignait ainsi: «Il se croit heureux: c'est une qualité excellente; il a des moyens, il a du savoir-faire, il paie beaucoup de sa personne, mais il est léger, dissipé et présomptueux[37].»
[37] Friedrich VON GENTZ, Tagebücher. Leipzig, Brockhaus, 1861, in-8º, p. 257. Ce passage, sans date, est de la fin de 1810.
De son mariage avec la princesse Éléonore de Kaunitz, M. de Metternich, en 1818, avait eu déjà sept enfants[38]. Deux étaient morts en bas âge. La santé des survivants lui donnait de fréquentes inquiétudes: la plupart devaient, comme leur mère, mourir avant lui d'une affection pulmonaire sans remède. Il les aimait ardemment: le peu que l'on connaît des lettres adressées par lui aux uns et aux autres témoigne d'un constant souci de leur esprit et de leur cœur. Et cet homme que le monde pouvait croire insensible sous son frac officiel, trouvait, dans ses joies comme dans ses douleurs paternelles, des accents profondément émus.
[38] 1º Marie-Léopoldine, née le 17 janvier 1797, mariée le 15 septembre 1817 à Joseph, comte Esterhazy. Elle mourut le 20 juillet 1820;
2º Franz-Karl-Johann-Georg, né le 21 février 1798, mort le 3 décembre 1799;
3º Clemens-Éduard, né le 10 juin 1799, mort le 15 du même mois;
4º Franz-Karl-Victor, né le 15 janvier 1803, fut attaché d'ambassade à Paris et mourut le 30 novembre 1829;
5º Clémentine-Marie-Octavie, née le 30 août 1804, décédée le 6 mai 1820;
6º Léontine-Pauline-Marie, née le 18 juin 1811. Elle épousa, le 8 février 1835, le comte Sandor de Slavnicza, fut la mère de la princesse Richard de Metternich, la très spirituelle ambassadrice à Paris sous Napoléon III, et mourut le 16 novembre 1861;
7º Hermina-Gabrielle-Marie, née le 1er septembre 1815, mourut en 1890, chanoinesse honoraire du chapitre des Dames de Savoie à Vienne.
Mais, père irréprochable, M. de Metternich ne s'est pas cru astreint à un respect continu des serments conjugaux.
M. de Loménie, sans donner d'ailleurs d'autres preuves de son affirmation que quelques lignes de ces petits opuscules ou Taschenbücher paraissant périodiquement en Allemagne, raconte combien son enfance fut précoce: «Les jeunes filles attachées au service de madame sa mère attiraient au jeune Clément autant de réprimandes que ses succès scolaires lui valaient de louanges. M. de Metternich, le père, se montrait, lui, fort indulgent; il se plaisait à reconnaître à ces traits le sang de sa race, il en augurait bien pour son fils; et quand Mme de Metternich venait se plaindre de quelque nouvelle incartade amoureuse: «Laisse-le faire! disait-il, nous aurons là un fameux gaillard[39].»
[39] Galerie des Contemporains illustres par un homme de rien (Louis de Loménie). Paris, René et Cie, 1840-1847, 10 vol. in-12, t. II, p. 8.
Chercher à savoir si M. de Loménie a dit vrai, serait sans doute perdre beaucoup de temps. Mais les dispositions prêtées à l'élève se retrouvent certainement dans l'homme mûr.
Élégant, souple, brillant et insinuant, M. de Metternich savait et voulait plaire. Il mettait sa coquetterie à mener de front les affaires les plus graves et les intrigues mondaines les plus futiles.
Toujours d'après le même écrivain, «on ferait des volumes avec le récit de toutes les bonnes fortunes échues ou prêtées au diplomate autrichien[40].»
[40] Galerie des Contemporains illustres, t. II, p. 11.
De ces bonnes fortunes, beaucoup sont bien connues.
Alors qu'il n'était que ministre à Dresde, M. de Metternich s'était pris de passion pour une belle russe, la princesse Catherine Pavlovna Bagration, femme du général qui, à la tête de l'une des armées moscovites, devait périr en 1812 d'une blessure reçue à la bataille de Borodino. Un contemporain la dépeint en ces termes: «Qu'on se figure un jeune visage, blanc comme l'albâtre, légèrement coloré de rose, des traits mignons, une physionomie douce, expressive et pleine de sensibilité, un regard auquel sa vue basse donnait quelque chose de timide et d'incertain, une taille moyenne mais parfaitement prise, dans toute sa personne une mollesse orientale unie à la grâce andalouse[41].»
[41] Comte A. DE LA GARDE-CHAMBONAS, Souvenirs du Congrès de Vienne, p. 88.--Mme de Bassanville, dans les Salons d'autrefois, Souvenirs intimes, t. II, p. 2, a copié ce passage presque mot pour mot. La première édition des Souvenirs de M. de la Garde sous le titre de Fêtes et Souvenirs du Congrès de Vienne a paru en 1843, à Paris, chez Appert, 2 vol. in-8º.
Dans les cercles diplomatiques, la princesse Bagration avait reçu le surnom de «bel ange nu» en raison de ses toilettes décolletées jusqu'aux limites du possible. La vertu de cet ange n'était guère farouche.
M. de Metternich conquit ses faveurs, et de leur liaison naquit, en 1802, une fille dont le prince s'occupa toujours avec sollicitude.
A Vienne, la princesse Bagration fut l'un des «astres les plus brillants dans cette foule de constellations que le Congrès avait réunies[42]». Elle se retira ensuite à Paris, où, dans sa maison des Champs-Élysées, elle tenta longtemps de jouer un rôle politique et de se poser en rivale diplomatique de Mme de Lieven[43].
[42] Comte A. DE LA GARDE-CHAMBONAS, Souvenirs du Congrès de Vienne, p. 88.
[43] SKAVRONSKA (Catherine-Pavlovna, comtesse) était née en 1783 et mourut à Vienne le 21 mai 1857. Elle était la fille du général Paul Skavronski et de Catherine Engelhardt, la nièce préférée de Potemkin. Elle avait épousé, en septembre 1800, le prince Pierre Bagration, né en 1765, qui mourut en septembre 1812. Bien plus tard, en 1830, elle épousa, tout en conservant le nom de son premier mari, le colonel anglais sir John Hobart Caradoc, baron Howden (1799-1873). La fille qu'elle eut du prince de Metternich, Clémentine, née en 1802, morte en couches le 29 mai 1829, épousa en 1828 le général comte Otto Blome (1er octobre 1795-1er juin 1884) (Édition du grand-duc Nicolas MIKHAÏLOVITCH, Portraits russes des dix-huitième et dix-neuvième siècles. Saint-Pétersbourg, manufacture des papiers d'État, 3 vol. in-4º, 1905-1907, t. I, p. 49.--STROBL VON RAVELSBERG, Metternich und seine Zeit, t. I, p. 14 et 33).
A la cour de Napoléon, M. de Metternich sut mériter les bonnes grâces de plus d'une Française. Mme de Rémusat nous le dit: «A cette époque, il était jeune, de figure agréable. Il obtint des succès auprès des femmes[44].»
[44] Mémoires de Mme de Rémusat, 1802-1808, publiés par son petit-fils Paul de Rémusat. Paris, Calmann Lévy, 1879-1880, 3 vol. in-8º, t. III, p. 48.
Pendant son ambassade, il goûta les faciles baisers de Caroline Murat, encore grande-duchesse de Berg, mais qui rêvait déjà de ceindre ses jolis cheveux d'une couronne plus lourde. Il ne fut du reste pas un ingrat, et quand les heures difficiles eurent sonné, il tenta de sauver la royauté de son ancienne amie. Par l'intermédiaire de celle-ci, du reste, il avait obtenu l'acte de trahison connu sous le nom de traité du 11 janvier 1814. Il voulut peut-être sincèrement payer sa double dette, mais les coups de tête du roi de Naples devaient lui rendre la tâche impossible.
Quand, pour le mariage de Marie-Louise, M. de Metternich était revenu à Paris, il ne s'était cependant pas piqué de fidélité envers la sœur de Napoléon. Il eut alors pour maîtresse Mme Junot.
M. Frédéric Masson a raconté la tragi-comédie qui s'ensuivit.
Lorsque Caroline apprit cette infidélité, elle acheta de la femme de chambre de la duchesse d'Abrantès les lettres de M. de Metternich à cette dernière et les livra à Junot.
«Junot, furieux, a fait un esclandre, a battu sa femme, l'a tuée presque, a voulu provoquer Metternich. Cette histoire a fait le tour de Paris[45].»
[45] Frédéric MASSON, Napoléon et sa famille. Paris, Ollendorf, 1897-1907, 8 vol. in-8º, t. VI, p. 184.
Il fallut l'intervention de Mme de Metternich pour arranger les choses. Le duc d'Abrantès l'avait fait venir chez lui pour l'associer à sa vengeance. Elle trouva moyen de le calmer et, par crainte du scandale, s'établit la négociatrice de la réconciliation entre le mari outragé et l'épouse infidèle. Napoléon, au dire de Golovkine, l'en récompensa en l'embrassant et en lui déclarant:
«Vous êtes une bonne petite femme qui a su m'éviter un grand embarras avec ce butor de Junot[46].»
[46] Comte Fédor GOLOVKINE, la Cour et le Règne de Paul Ier. Portraits, souvenirs et anecdotes, publiés par S. Bonnet. Paris, Plon, 1905, in-8º, p. 309.
Pendant son séjour à Paris, M. de Metternich fut encore épris--lui aussi--des charmes de Mme Récamier.
On a pu retrouver deux lettres de lui adressées à cette dernière[47]. Dans l'une, il lui déclare ne pouvoir attendre le terme de trois semaines imposé pour la revoir et fait ce serment d'amoureux d'entrer chez elle par la fenêtre, au cas où sa porte lui serait fermée. Dans l'autre, il lui demande une demi-heure d'entretien pour lui rapporter un anneau qu'elle lui avait offert. Juliette, on le sait, aimait à répandre ainsi des anneaux.
[47] Catalogue de la vente du 27 mai 1895, no 85. M. Noël Charavay, expert.--Ce détail de l'amour de M. de Metternich pour l'amie de Chateaubriand n'est pas signalé dans le remarquable ouvrage, pourtant si complet, de M. Édouard Herriot: Mme Récamier et ses amis. Paris, Plon, 1905, 2 vol. in-8º. Par contre, M. Herriot signale, t. II, p. 405, l'opinion de la troisième princesse de Metternich sur son héroïne, extraite de son journal (Mémoires du prince de Metternich, t. V, p. 115). Cette opinion est malveillante à l'égard de Mmes Junot et Récamier. Ne serait-ce pas là un pur effet de jalousie rétrospective?
Un autre caprice du prince de Metternich eut pour objet cette curieuse et séduisante duchesse de Sagan, dont il parlera longuement à Mme de Lieven. Belle comme toutes les filles de la duchesse de Courlande, Wilhelmine de Biren chercha toute sa vie le bonheur à travers trois mariages: l'un français et catholique, l'autre russe et orthodoxe, le troisième autrichien et protestant[48], et une multitude d'intrigues, dont la plus connue est celle qu'elle noua avec le prince Louis de Prusse, le héros de Saalfeld[49]. Elle était la sœur de la future nièce de Talleyrand, Dorothée de Biren, duchesse de Dino, à laquelle passèrent son titre et ses biens. D'après Mme de Boigne, «elle excellait dans le talent des femmes du Nord d'allier une vie très désordonnée avec des formes nobles et décentes[50].» On trouvera dans les lettres publiées plus loin l'opinion assez peu flatteuse conservée d'elle par M. de Metternich; mais, quand ce dernier parlait amèrement de la duchesse de Sagan, sa flamme était éteinte. Au temps de celle-ci, il était plus ardent qu'il ne voulait ensuite l'avouer. Frédéric de Gentz laisse deviner, par ses demi-confidences, tous les ennuis causés à son ami par celle qu'il nomme «la maudite femme[51].»
[48] Le comte DE FALLOUX, Mémoires d'un Royaliste, t. I, p. 133.
[49] Souvenirs de la duchesse de Dino, publiés par sa petite-fille la comtesse Jean de Castellane, Paris, Calmann Lévy, in-8º, p. 113.
[50] Mémoires de Mme de Boigne, t. I, p. 228.
[51] Friedrich VON GENTZ, Tagebücher. Leipzig, F.-A. Brockhaus, 1873-1874, 4 vol. in-8º, t. I, p. 322.
M. de Metternich avait connu Wilhelmine de Biren à Dresde. Plus tard, il s'était engoué d'elle. Pendant le Congrès de Prague, il lui avait donné quelques heures arrachées à la politique. La duchesse avait suivi les armées alliées et son amant à Paris, en 1814, puis l'un et l'autre s'étaient mis en quête de nouvelles aventures[52]. L'un et l'autre, en effet, savaient se consoler des infidélités et des déceptions du cœur.
[52] Friedrich VON GENTZ, Tagebücher, t. I, p. 293. «24 juillet 1814, dimanche. Entre autres, j'ai écrit une lettre très énergique à la duchesse de Sagan sur sa conduite envers Metternich et moi.»--Ibid., t. I, p. 322. «Samedi 22 [octobre 1814]. Dîné chez Metternich avec Nesselrode. Il me fait part de sa rupture définitive avec la duchesse, ce qui est aujourd'hui un événement de premier ordre.»
Dans une de ses missives à Mme de Lieven, M. de Metternich lui raconte, avec un à-propos d'un goût douteux, qu'à peine sorti de l'Université de Mayence, il aima pendant trois ans une jeune femme de son âge, française et de grande famille[53]. Un passage des Souvenirs du marquis de Bouillé nous donne peut-être la clef de cette énigme. Il s'agit sans doute de cette délicieuse Marie-Constance de Caumont la Force, fille de l'ancien garde des Sceaux Lamoignon qui «eût offert à un peintre le plus parfait modèle pour représenter Hébé ou Psyché[54]».
[53] Lettre du 1er décembre 1818.
[54] Souvenirs et Fragments pour servir aux mémoires de ma vie et de mon temps, par le marquis DE BOUILLÉ, publiés par P.-L. de Kermaingant, Paris, Picard, 1908, 2 vol. in-8º, t. II, p. 45.
Dans la même lettre, le prince Clément avoue «deux liaisons», ce qu'il «appelle liaisons.»
Sur la première, il donne quelques détails.
Il aima une «femme qui n'était descendue sur la terre que pour y passer comme le printemps». A sa mort, elle lui légua une petite boîte cachetée. En l'ouvrant, il y trouva les cendres de ses lettres et un anneau qu'elle avait brisé.
Il est difficile de deviner à qui ces confidences font allusion. Aussi bien, n'en est-il besoin. Cette passion semble avoir été la plus pure de celles semées sous les pas du grand ministre. Si les contemporains n'ont su découvrir ce secret, il y aurait témérité à le vouloir violer.
Mais ce sont là seulement les étapes principales de la carrière amoureuse de M. de Metternich jusqu'en 1818, au moment où la comtesse de Lieven allait apparaître dans son existence.
Il ne pouvait vivre seul, ni dans l'intérieur de son foyer, ni dans la profondeur de son cœur. Deux fois veuf, deux fois il se remaria sans grands délais, et, à côté de son ménage, il ne dut jamais laisser longtemps vide la place de l'amie.
Dans ses lettres à Mme de Lieven, le prince se plaint beaucoup, souvent, longuement de ce que le vulgaire le croit incapable d'aimer. L'histoire de sa vie intime est là, pour prouver que, peut-être, aux yeux de notre morale bourgeoise, il le savait trop.
Il écrivait, à la vérité, avec une belle inconscience, à cette même amie: «Je n'ai jamais été infidèle. La femme que j'aime est la seule au monde pour moi[55].»
[55] Lettre du 1er décembre 1818.