‹ Lettres du prince de Metternich à la comtesse de Lieven, 1818-1819Chapitre 4 sur 28 · III

III

Dorothée (ou Darja) Christophorovna de Benckendorf était née à Riga, le 17 décembre 1785.

Elle appartenait à une famille noble, originaire du Brandebourg, depuis de nombreuses années fixée en Esthonie et entrée au service de la Russie.

Son père, le général Christophe de Benckendorf[56] avait épousé la baronne Charlotte-Augusta-Johanna Schilling von Canstadt, amie et compagne de la princesse Dorothéa-Augusta de Wurtemberg qui devint l'impératrice Marie Féodorovna de Russie.

[56] BENCKENDORF (Christophe Ivanovitch de), né le 30 juillet 1749, général d'infanterie, mort le 10 juin 1823 (ERMERIN, Annuaire de la noblesse de Russie, 2e année, 1892, p. 135).

Celle-ci couvrit toujours Mme de Benckendorf de son affectueuse protection, et, quand cette dernière mourut, le 11 mars 1797, elle fit entrer ses deux filles au couvent des demoiselles nobles de Smolna: elles y furent élevées sous les yeux, constamment attentifs, de la souveraine.

Quelques passages des lettres de la tsarine à Mlle de Nélidoff[57] nous la montrent s'inquiétant de la santé de ses «bonnes petites», les faisant venir dans son intimité, aux spectacles de l'Ermitage, mais s'opposant à leur entrée à la Cour avant l'âge ordinaire, se tourmentant de ne pas voir l'une d'elles proposée pour une récompense, leur donnant de multiples preuves d'une tendresse éclairée, véritablement maternelle.

[57] Correspondance de S. M. l'impératrice Marie Féodorovna avec Mlle de Nelidoff, sa demoiselle d'honneur. Publiée par la princesse Lise Troubetzkoï. Paris, Ernest Leroux, 1896, in-18, p. 1, 15, 31, 57, 89, 92.

Dorothée quitta Smolna, en février 1800, «musicienne de première force, mais d'une ignorance à scandaliser un écolier de dix ans. D'Alexandre ou de Philippe, elle n'eut certainement pas su lequel des deux était le père de l'autre[58]».

[58] Ralph SNEYD, Notice of the late princess of Lieven dans Miscellanies of the Philobiblon Society, vol. XIII, p. 8.

Cette ignorance devait d'ailleurs la poursuivre toute sa vie, sans qu'elle fît jamais rien pour y remédier.

L'empereur, pendant ce temps, assurait la fortune des deux fils de la baronne Schilling, Alexandre et Constantin[59], et bientôt l'impératrice mariait ses jeunes protégées.

[59] Alexandre, l'aîné, sous-officier en 1798 au régiment Semenovski, capitaine après Preussich-Eylau, colonel quinze jours plus tard, général-major en 1812, chef de la 2e division de dragons le 9 avril 1816, général aide de camp le 22 juillet 1819. Il fut nommé, le 25 juin 1826, chef des gendarmes, chef de la 3e section de la police impériale spéciale, commandant de la maison militaire de l'Empereur, et dès ce moment il devint et resta, jusqu'à sa mort, inséparable de la personne du souverain. Créé sénateur le 6 décembre 1826, général de cavalerie en 1829, membre du Conseil de l'Empire le 8 février 1830, comte le 8 novembre 1832, il mourut le 23 septembre 1844 à bord du vapeur de guerre russe l'Hercule, en revenant d'Allemagne (Toutes ces dates en vieux style). Il avait épousé Élisabeth Andréïevna Donetz-Zakharjevski dont il eut trois filles: la comtesse Apponyi, la princesse Wolkonski, la princesse Demidoff (Édition du grand-duc Nicolas MIKHAÏLOVITCH, Portraits russes des dix-huitième et dix-neuvième siècles, t. II, portrait 46).--«Homme de talent, doux, souple, insinuant, agréable de figure, plein de galanterie dans les manières, il savait se faire aimer, et les Russes eux-mêmes lui pardonnaient le grand tort d'être Allemand (il appartenait à la noblesse livonienne), dans une Cour où ils avaient été trop souvent humiliés de voir des hommes de cette origine prendre le pas sur les premiers d'entre eux... Homme, sinon d'une haute moralité, du moins intègre et de plus actif, éclairé, d'une intelligence rare, d'une société agréable. «(J. H. SCHNITZLER, Histoire intime de la Russie sous les empereurs Alexandre et Nicolas. Paris, Renouard, 1847, 2 vol. in-8º, t. I, p. 263; t. II, p. 183).

Constantin, le plus jeune des fils de la baronne Schilling, fut général-adjudant puis général-lieutenant et mourut pendant la guerre turco-russe de 1828 (KLEINSCHMIDT, Fürstin Dorothea Lieven, dans Westermanns Monatshefte. Oktober 1898, p. 21).

L'aînée, Maria, épousa le lieutenant général Schewitsch[60]. La seconde devint la comtesse de Lieven.

[60] Maria fut dame d'honneur de l'impératrice Marie Féodorovna. Elle mourut vers 1843.

Les Lieven étaient d'antique race livonienne. La fortune de cette famille, un instant obscurcie, s'était brillamment relevée le jour où la grande Catherine avait choisi, comme gouvernante de ses petits-enfants, Charlotte de Gaugreben, veuve du général baron André de Lieven dont elle avait eu plusieurs enfants[61]. Cette femme supérieure, d'une haute énergie, d'une parfaite droiture, avait su s'attirer le respect et l'affection de ses élèves et de leur père.

[61] POSSE DE GAUGREBEN (Charlotte Karlovna), fille du lieutenant-général Karl de Gaugreben, était née vers 1743. En novembre 1783, elle fut chargée par Catherine II de l'éducation des grands-ducs Nicolas et Michel Pavlovitch ainsi que de celle des grandes-duchesses leurs sœurs. Dame d'honneur en 1794, elle reçut le titre de comtesse le 22 février 1799 et celui de princesse et d'Altesse Sérénissime en 1826 à l'occasion du couronnement de Nicolas Ier. Elle mourut le 24 février 1828 (SCHNITZLER, Histoire intime de la Russie, t. I, p. 511.--Sergius UWAROW, Hommage à Mme la princesse de Lieven. Saint-Pétersbourg, 1829, in-8º).

«Paul qui ne trouvait guère une mère en Catherine donna à la gouvernante de ses enfants tout le respect et un peu de l'affection qu'il n'arrivait pas à placer ailleurs.» (K. WALISZEWSKI, Autour d'un Trône. Catherine II de Russie. Paris, Plon, 1894, in-8º, p. 398).

Son mari, Otto-Heinrich-André Romanovitch, né le 11 octobre 1726, était mort le 4 février 1781. Elle lui avait donné trois fils: Charles, Christophe et Ivan et une fille, Catherine, qui épousa le baron Viétinhof. (Édition du grand-duc Nicolas MIKHAÏLOVITCH. Portraits russes des dix-huitième et dix-neuvième siècles, t. III, portrait 104).

La protection de Paul Ier s'étendit sur ses fils, et, de l'un d'eux, le comte Christophe Andréïévitch, né le 8 mai 1774[62], il fit successivement son aide de camp et son ministre de la guerre[63].

[62] LIEVEN (Christophe Andréïévitch de) était le second fils du général-major André Romanovitch et était né à Kieff. Il fut inscrit à l'artillerie en 1779, passa comme enseigne au régiment de Semenovski le 1er janvier 1791 et fut nommé lieutenant en 1794. Il prit part à la guerre de Suède en 1790 et combattit contre les Français, aux Pays-Bas autrichiens, dans les rangs de l'armée autrichienne (1794). Lieutenant-colonel au régiment de dragons de Wladimir le 20 février 1796, puis dans les mousquetaires de Toula, il fit avec le comte Zouboff l'expédition contre la Perse. Aide de camp de l'Empereur le 27 avril 1797, général-major et aide de camp général le 27 juillet 1798, chef de la chancellerie en campagne le 12 novembre 1798, il est en 1805 à Austerlitz. Lieutenant-général (1807). Envoyé extraordinaire et ministre plénipotentiaire auprès du roi de Prusse le 31 décembre 1809, ambassadeur extraordinaire à Londres le 5 septembre 1812, rappelé le 22 avril 1834, mort à Rome le 29 décembre 1838-10 janvier 1839 (Édition du grand-duc Nicolas MIKHAÏLOVITCH. Portraits russes des dix-huitième et dix-neuvième siècles, t. III, p. 23, dates en vieux style).

[63] Le fils aîné de la gouvernante des grands-ducs, Charles Andréïévitch, né le 12 février 1767, embrassa la carrière militaire. Major-général en 1797, lieutenant-général (1799), général d'infanterie (1827), curateur de l'université de Dorpat (1817), membre du Conseil de l'Empire (1826), ministre de l'Instruction publique (1828-1838), il mourut dans ses terres de Courlande le 12 janvier 1845 laissant deux fils, dont l'un, André Karlovitch, fut plus tard général-major (Friedrich BUSCH, Fürst C. Lieven und die Kaiserliche Universität Dorpat unter seiner Oberleitung. Dorpat et Leipzig, 1846, in-4º).

Marie Féodorovna fit épouser à ce dernier, en 1800, Dorothée de Benckendorf. Il avait vingt-sept ans. Elle en avait quinze et sortait du couvent.

Le mariage fut d'abord heureux. L'assassinat de Paul Ier trouva les jeunes époux en pleine lune de miel. La sanglante tragédie du Palais Michel aurait pu mettre fin à la faveur du nouveau ménage: elle la consolida.

Mme de Lieven a conté dans un long chapitre de ses Mémoires[64] ce qu'elle vit du dramatique événement[65].

[64] Publié dans: Die Ermordung Pauls und die Thronbesteigung Nikolaus I. Neue materialien veröffentlicht und eingeleitet von professor Dr. Theodor SCHIEMANN. Berlin, Georg Reimer, 1902, in-8º, p. 35.

[65] «Ce récit a beaucoup d'intérêt; il a un caractère de vérité et de vie. Mme de Lieven ne relate que ce qu'elle a vu et entendu, par conséquent rien de l'acte même de l'assassinat; mais l'impression générale sur la cour et le public, l'attitude et le langage des principaux personnages, l'Impératrice, l'empereur Alexandre, le comte Pahlen, sont peints avec finesse et relief» (Souvenirs du baron de Barante. Paris, Calmann Lévy, 1890, 8 vol. in-8º, t. I, p. 82).

Son mari, retenu chez lui par une indisposition, avait, par une heureuse chance, été laissé en dehors du complot par son ami Pahlen. Le Tsar, impatienté de l'absence prolongée dont sa maladie était cause, l'avait relevé de ses fonctions ministérielles dans la soirée du 11 mars.

La nuit suivante, à 2 heures 1/2 du matin, les Lieven sont réveillés en sursaut. Leur premier mouvement fut de croire à l'arrivée d'un ordre d'exil: leur effroi ne diminua guère quand ils apprirent qu'un nouvel empereur mandait l'ancien ministre au Palais d'Hiver. Cela était-il vrai? N'était-ce pas une ruse de Paul? Le mari de Dorothée de Benckendorf mit longtemps à décider s'il se rendrait à la convocation et, bien des années après, celle-ci n'avait pas oublié les émotions de ce lugubre jour.

Alexandre Ier ne rendit pas à M. de Lieven le ministère de la guerre, mais il lui conserva la confiance entière dont son père l'avait honoré.

Cette période fut l'une des plus heureuses de la vie de Mme de Lieven. Elle aimait son mari, dont l'indiscutable infériorité n'avait pas encore éclaté à ses yeux. Dénuée d'ambition politique, elle jouissait sans arrière-pensée de sa jeunesse, de sa haute situation mondaine, des joies qu'elle trouvait au milieu d'une famille très aimée et très unie. Ses lettres, dont M. Ernest Daudet a publié une analyse fidèle mêlée de longs extraits, reflètent ce calme et cette sérénité, assombris seulement par les absences de l'époux et, un peu plus tard, par les revers de la Russie[66].

[66] Ernest DAUDET, Une vie d'ambassadrice au siècle dernier. La princesse de Lieven, chap. I. A la cour de Russie.

En décembre 1809, M. de Lieven, qui avait donné en février 1808 sa démission de lieutenant-général pour raisons de santé, fut nommé ambassadeur à Berlin[67]. Sa mission dura jusqu'en 1812. Elle fut ce qu'elle pouvait être pour le représentant d'un souverain humilié auprès d'un autre monarque, malheureux, abaissé, vaincu, meurtri, ayant à se méfier de tout et de tous. Dans ces conditions, le rôle du nouveau ministre plénipotentiaire devait être très effacé et il quitta ce poste sans regrets, le 30 juin 1812, quand une guerre imposée mit aux prises son maître et le roi de Prusse[68].

[67] Gazette nationale ou le Moniteur universel du lundi 30 avril 1810, no 120, p. 475.

[68] Moniteur universel du mercredi 15 juillet 1812, no 197, p. 771.

Sa femme, de son côté, quoi qu'en ait dit Talleyrand, ne fit grande impression ni sur les diplomates ni sur les hommes politiques allemands, dans les Mémoires desquels sa présence passe inaperçue.

Mais le sort réservait au comte et à la comtesse de Lieven une brillante compensation. Alexandre, en lutte avec Napoléon, cherchait à se rapprocher de l'Angleterre qui accueillait volontiers ses avances. Le premier acte de ce rapprochement devait être la reprise des relations diplomatiques, interrompues depuis Tilsitt, entre Saint-Pétersbourg et la Cour de Saint-James.

Le 5 septembre 1812, M. de Lieven fut nommé ambassadeur de Russie à Londres. Il débarquait le 13 décembre à Harwich et présentait le 18 ses lettres de créance au Prince Régent[69]. Mme de Lieven avait trouvé son véritable terrain.

[69] Moniteur universel du samedi 26 décembre 1812, no 361, p. 1429.

La réception qui lui fut faite en Grande-Bretagne flatta sa vanité: «Il faut se rappeler, disent les Mémoires de Talleyrand[70], qu'à cette époque il n'y avait plus, depuis plusieurs années, aucun corps diplomatique à la Cour de Londres, avec laquelle tous les cabinets du continent avaient dû rompre, au moins en apparence, leurs relations officielles. Aussi l'apparition d'une ambassadrice de Russie y produisit-elle une grande sensation. Le Prince Régent, la Cour, l'aristocratie, on pourrait dire la Nation accueillirent avec un empressement, qui ressemblait à de l'enthousiasme, le représentant de l'empereur de Russie. On fêta partout M. de Lieven, et Mme de Lieven, qui, déjà pendant la mission de son mari à Berlin, avait acquis une sorte de célébrité, partagea naturellement les ovations faites à son mari. A la Cour, où il n'y avait point de reine, le premier rang lui revint de droit, et le Prince Régent était charmé de l'attirer à Brighton, où sa présence autorisait celle de la marquise de Conyngham, que peu de femmes de la société anglaise aimaient à rencontrer. L'aristocratie, si hospitalière, accourut au-devant de la nouvelle ambassadrice, et lui accorda d'emblée tous ces petits privilèges réservés aux femmes que leur beauté, leur esprit ou leur fortune placent à la tête du monde élégant; c'est de cette époque que date l'empire incontestable que Mme de Lieven a exercé sur la société anglaise. Elle eut le mérite, en l'acceptant, de tout faire pour le conserver longtemps: il faut en reporter tout l'honneur à son esprit.»

[70] Mémoires du prince de Talleyrand, publiés par le duc de Broglie. Paris, Calmann Lévy, 1891, 8 vol. in-8º, t. III, p. 404.--L'authenticité de ces Mémoires, au moins dans leur forme actuelle, est très contestée. Le duc de Broglie n'eut entre les mains qu'une copie exécutée par M. de Bacourt, qui détruisit le manuscrit original. Si le passage reproduit ci-dessus a été retouché par M. de Bacourt, il n'en conserve pas moins quelque intérêt documentaire, ce dernier ayant beaucoup connu Mme de Lieven à Londres et à Paris.

Quelques femmes distinguées se partageaient alors le sceptre de la vie mondaine de Londres: Lady Jersey, l'Égérie des tories, remplie de qualités aimables, Lady Holland, Lady Grenville, enthousiaste et charmante. Mais, entre elles, il restait une place pour un salon plus libre des attaches de parti. «Mme de Lieven, dit M. Lionel G. Robinson, était bien douée pour saisir les occasions et elle prit promptement la place d'une reine du grand monde[71].»

[71] Letters of Dorothea, princess Lieven, during her residence in London. Biographical notice, p. VIII.

«Par un intelligent instinct, et sans se dire qu'un jour peut-être elle ferait là des choses plus importantes», raconte M. Guizot, l'ami fidèle de ses derniers jours, «Mme de Lieven s'appliqua d'abord à assurer dans la société anglaise son succès personnel, et elle y réussit pleinement; elle eut de bonne heure, à la Cour de Saint-James, diverses occasions de faire preuve de tact, de fin sentiment des convenances, de prompte et heureuse repartie... Hommes ou femmes, torys ou whigs, importants ou élégants, tous la recherchèrent pour l'ornement ou l'agrément de leurs salons; tous mirent du prix à être bien accueillis d'elle et chez elle[72].»

[72] M. GUIZOT, Mélanges biographiques et littéraires. Paris, Michel Lévy, 1868, in-8º, p. 194.--En 1817, le maréchal de Castellane notait dans son journal: «Le comte et la comtesse de Lieven jouissaient d'une grande considération à Londres; ils y tenaient un grand état. Mme de Lieven était une agréable et fort aimable personne de trente ans.» (Journal du maréchal de Castellane. Paris, Plon, 1897, 5 vol. in-8º, t. I, p. 348).

Mais le salon de Mme de Lieven, d'abord exclusivement mondain, ne devait pas tarder à devenir un centre politique. On a cru pouvoir attribuer ce changement à l'influence de M. de Metternich, après 1818, et à une nouvelle orientation de l'activité intellectuelle de la jeune femme, conséquence de sa liaison avec le grand homme d'État. Cependant elle était bien avant ce temps, semble-t-il, entrée personnellement dans l'action diplomatique.

On en trouverait une preuve dans les dessous du Congrès de Châtillon. D'après M. de Barante, qui le tenait de la comtesse elle-même, le Prince Régent avait confié à cette dernière sa secrète opposition aux idées de son ministère, lequel proposait aux Alliés de n'intervenir en rien dans les questions relatives à l'ordre intérieur de la France. Il souhaitait voir Alexandre repousser les vues du gouvernement britannique et, pour l'informer de ses désirs, passant sur le dos du mari, il chargea l'ambassadrice de Russie d'écrire dans ce sens à Pozzo di Borgo[73]. Ce petit fait montre Mme de Lieven déjà engagée dans les intrigues qui, plus tard, seront toute sa vie.

[73] Souvenirs du baron de Barante, t. II, p. 32, note 1.

Pouvait-il en être autrement d'ailleurs?

A cette époque où les communications rapides étaient inconnues, la personnalité propre de l'ambassadeur d'une puissance prenait une importance primordiale. Or, en présence des très graves problèmes posés alors devant l'Europe, M. de Lieven était notoirement inférieur à sa tâche.

Chateaubriand a voulu faire de lui un esprit élevé et étendu[74], mais, sur ce terrain, l'auteur du Génie du Christianisme est à bon droit suspect: grandir l'époux était encore une manière de rabaisser l'épouse.

[74] Mémoires d'outre-tombe, édition Biré, t. IV, p. 249.

Mme de Boigne le dit «homme de fort bonne compagnie et de très grandes manières, parlant peu mais à propos, froid mais poli»; cependant elle ajoute malicieusement: «Quelques-uns le disent très profond, le plus grand nombre le croient très creux...[75].»

[75] Mémoires de Mme de Boigne, t. II, p. 181.

En réalité, le voisinage de sa femme lui fit toujours le plus grand tort, et il faut tenir compte de cette circonstance. Talleyrand reconnaît qu'il avait «plus de capacités qu'on ne lui en accorde généralement»[76]. Mais, tout bien pesé, il n'en reste pas moins, aux regards de ses contemporains, un être assez insignifiant et d'intelligence moyenne.

[76] Mémoires du prince de Talleyrand, t. III, p. 403.

A cette médiocrité, l'esprit souple de Dorothée de Benckendorf devait être d'une haute utilité. M. Guizot dit: «Le comte de Lieven faisait grand usage, pour sa correspondance avec sa cour, des observations et des récits de sa femme; il lui demanda un jour de les écrire elle-même au lieu de lui en donner, à lui, la peine; elle s'y prêta d'abord par complaisance, ensuite avec un intérêt plus sérieux et plus personnel[77].» Ce fut sans doute sur cette pente que, de bonne heure, elle dut glisser vers la politique. Une fois engagée dans celle-ci, elle n'y pouvait voir qu'une perpétuelle et tortueuse machination. Elle n'était pas de ces esprits supérieurs qui savent, dans l'examen des affaires, s'en tenir aux vues générales sans tomber dans les petitesses des détails.

[77] Mélanges biographiques, p. 196.

Son influence, au début, fut vraisemblablement discrète et il devait en être encore ainsi en 1818. Ce fut d'ailleurs l'une des élégances de Mme de Lieven de s'effacer constamment devant son mari. A Londres, toujours, elle affecta de lui paraître soumise et attachée[78]. Plus tard, à l'heure de la séparation, quand elle le saura las de sa part dans leur collaboration, elle s'excusera de sa supériorité dans un joli mouvement: «Cette supériorité, écrira-t-elle à l'un de ses frères, je l'ai mise pendant de longues années à son service. Elle lui a été utile, bien utile...[79].»

[78] Mémoires de Mme de Boigne, t. II, p. 181.

[79] Ernest DAUDET, Une vie d'ambassadrice au siècle dernier, p. 228.

En Angleterre, comme plus tard à Paris, le salon de Mme de Lieven se distinguait des autres centres de réunion mondains par son éclectisme. Quel que fût le parti au pouvoir, opposants et gouvernants, vainqueurs ou vaincus y trouvaient le même accueil, et bien des compromis durent y être ébauchés.

Très aristocratique, très imbue de préjugés de caste, la maîtresse de maison savait ouvrir ses portes à tous ceux dont la position pouvait lui servir.

Mais il fallait se trouver en mesure, d'une façon ou d'une autre, de lui être utile à quelque chose. «Je pus remarquer moi-même, à plus d'une reprise, notera plus tard le duc Albert de Broglie, que, malgré la bienveillance dont elle m'honorait, en raison de la haute situation de mon père, ma conversation lui paraissait plus intéressante le jour où mes relations avec le ministre des Affaires étrangères me permettaient de lui apporter quelques observations qu'elle ne pouvait obtenir autrement[80].»

[80] Duc DE BROGLIE, le dernier Bienfait de la Monarchie. Paris, Calmann Lévy, s. d., in-8º, p. 195.

Si elle se servait momentanément de gens plus modestes, elle leur demandait de disparaître, leur instant passé.

Un soir, raconte Lord Malmesbury[81], on annonce chez elle «un homme pimpant et de bonne mine. La princesse le regarde fixement et lui dit: «Monsieur, je ne vous connais pas.» Le pauvre homme paraît fort attrapé et s'écrie: «Comment, madame, vous ne vous rappelez pas, à Ems?»--«Non, monsieur.» Elle le salue et lui tourne le dos. Je n'ai jamais rien vu d'aussi impertinent. Il parut clair à la compagnie, qui ne pouvait dissimuler des sourires, que tel peut être utile à Ems et être de trop à Paris.»

[81] Lord MALMESBURY, Mémoires d'un ancien Ministre, 1807-1869, traduits par M. A. B. Paris, Ollendorf, 1886, p. 47.--3 mai 1837.

Une autre anecdote, contée par M. Daudet, d'après les Souvenirs de la duchesse Decazes, témoigne du même sans-gêne. Mme de Lieven était alors fixée à Paris. «La princesse partait pour les eaux d'Allemagne, où elle devait rejoindre l'empereur de Russie. Désirant ne pas voyager seule, elle cherchait un compagnon. M. Dumon, l'ancien ministre,--ceci se passait sous Louis-Philippe,--lui proposa son gendre, M. Trubert. La princesse accepta et n'eut qu'à se louer des prévenances et des attentions que lui prodigua ce dernier durant ce long voyage fait en voiture et en tête à tête. N'empêche qu'en arrivant à destination, elle lui dit fort lestement et sans embarras: «Votre position, mon cher monsieur, ne me permet pas de vous présenter dans mon monde. Je pense donc que nous devons nous dire adieu[82].»

[82] Ernest DAUDET, Une vie d'ambassadrice au siècle dernier, p. 378.

Comme l'ajoute M. Ernest Daudet, la duchesse Decazes, après se l'être laissé conter, a peut-être négligé de contrôler l'exactitude de ce récit, mais, tout en tenant grand compte de cette réserve, on peut penser que, si cette histoire n'est pas vraie, elle est du moins vraisemblable.

En voici une autre, en effet, contée par Mme de Lieven elle-même, montrant la singulière façon dont elle entendait parfois les lois de l'hospitalité.

En villégiature aux eaux de Schlangenbad, en 1850, elle apprend la présence dans la petite ville d'un marquis de Villafranca et le prend pour le partisan dévoué, le confident et le conseiller du comte de Montemolin, fils de don Carlos. Elle désire vivement faire sa connaissance, se creuse la tête pour trouver le moyen de l'attirer chez elle, se rappelle tout à coup qu'il est en relations avec son fils Alexandre et, s'autorisant du nom de ce dernier, lui adresse un billet d'invitation.

Elle s'aperçoit, à l'arrivée de son hôte, qu'elle s'est trompée. «Alors, dit-elle, je ne me gêne plus du tout et je prends les manières que vous me connaissez[83].» Oubliant qu'après tout l'invitation vient d'elle et d'elle seule, elle le traite en aventurier, le met à la porte. Et alors, l'inconnu de se regimber:

«--Permettez, madame, je suis le duc de Parme[84].»

[83] M. GUIZOT, Mélanges biographiques, p. 214.--La princesse de Lieven à M. Guizot, Schlangenbad, 12 août (lundi) 1850.

[84] Cette anecdote se rapporte à Charles-Louis, roi d'Étrurie sous le nom de Louis II, duc de Lucques sous le nom de Charles-Louis, duc de Parme après la mort de l'ex-impératrice Marie-Louise. Il abdiqua le 14 mars 1849 (DUSSIEUX, Généalogie de la maison de Bourbon, Paris, Lecoffre, 1872, 2e édit., p. 230).--Après son abdication le duc de Parme prit le titre de comte de Villafranca.

La leçon était bonne. Mais toutes ces historiettes donnent bien le droit à M. Robinson de dire que «son tact se montrait plutôt dans la difficulté de son goût que dans son affabilité[85]».

[85] Letters of Dorothea, princess Lieven, during her residence in London. Biographical notice, p. VIII.

On sait d'ailleurs que Mme de Lieven fut la plus exclusive des dames patronnesses de l'aristocratique bal d'Almack[86]. On l'accusait, à la cour de Londres, d'avoir empiété, au profit des ambassadrices, sur les prérogatives des princesses royales. Très attachée aux honneurs qui lui étaient dus, ne tolérant jamais un manque de formes, elle sut imposer à la vieille reine Charlotte, dont elle n'était pas aimée, une attitude toujours correcte à son égard.

[86] Les bals d'Almack étaient des bals par souscription, très aristocratiques, où il était fort difficile de se faire admettre. Les billets étaient vendus par des dames patronnesses appartenant toutes à la grande noblesse anglaise ou au monde diplomatique.

Elle défendait du reste âprement sa situation privilégiée. Un instant, elle crut voir une rivale possible en la princesse Paul Esterhazy, arrivant en Angleterre avec plus de beauté, plus de jeunesse qu'elle et l'avantage d'une proche parenté avec quelques membres de la famille royale. Elle fut vite rassurée, mais elle oublia lentement ce mouvement d'inquiétude et de jalousie: longtemps après, Mme de Boigne la voyait encore s'exercer en politesses «hostiles et perfides»[87] envers la belle Autrichienne.

[87] Mémoires de Mme de Boigne, t. II, p. 180.

Physiquement, Mme de Lieven n'eut jamais de vraie beauté.

Son portrait, par Lawrence, aujourd'hui à la National Gallery, nous la montre à vingt ans, le nez un peu fort, les oreilles énormes, le cou trop long, la bouche disgracieuse. Néanmoins, il ressort de sa physionomie, sous ses beaux cheveux blonds, un charme réel: les yeux sont profonds et caressants, l'ensemble est fin et spirituel.

Mais, par-dessus tout, une maigreur extrême, une maigreur «désespérante», dit Mme de Boigne[88], déparait ce qu'il y avait de grâce dans sa personne et soulignait ce que son abord avait de peu avenant. L'impression laissée par ce portrait se retrouve dans les descriptions de ses contemporains.

[88] Ibid., t. II, p. 180.

M. de Marcellus dira bien d'elle plus tard: «Elle avait été fort jolie», mais seul, avec le baron de Stockmar, il a apporté ce témoignage.

Ce dernier fait d'elle, en 1817, ce tableau, en somme peu flatté, malgré quelques louanges: «La comtesse de Lieven: maintien désagréablement raide, fier, visant à la distinction. Il est vrai qu'elle est pleine de talent, joue excellemment du piano, parle anglais, français et allemand à la perfection, mais on voit qu'elle le sait. Son visage est vraiment beau, pourtant trop maigre, et le nez pointu, ainsi que la bouche qui peut se contracter en formant de nombreux plis, prouvent, au premier aspect, son peu d'inclination à considérer les autres comme ses égaux. Le buste est celui d'un squelette[89].»

[89] STOCKMAR, Denkwürdigkeiten aus den Papieren des Freiherrn Christian Friedrich von Stockmar, zusammengestellt von Ernst, Freiherr von Stockmar. Braunschweig, Friedrich Vieweg und Sohn, 1872, in-8º, p. 97.

Le plus acerbe de ses ennemis, Chateaubriand, dont le ressentiment ne fut jamais assouvi, lui trouve un visage aigu et mésavenant. Pour lui, elle est seulement «une femme commune, fatigante et aride[90]», mais, sans autres preuves, on ne pourrait ajouter grande foi à ces lignes.

[90] Mémoires d'outre-tombe, édition Biré, t. IV, p. 249.

M. Ralph Sneyd la connut dans sa vieillesse: «C'était, dit-il, une femme assez grande, droite, maigre, qui, bien que les amoureux ne lui aient pas manqué dans ses jeunes années, n'avait jamais été d'une beauté remarquable. On lui passait volontiers les détails, l'ensemble ayant un charme et un attrait incomparables[91]».

[91] Ralph SNEYD, Notice of the late princess of Lieven, p. 5.

En réalité, sans beauté, Mme de Lieven fut, éminemment et au plus haut degré, une véritable grande dame.

D'après les Mémoires de Talleyrand, quand l'âge eut terni «les agréments de la jeunesse, elle sut les remplacer par de la dignité, de belles manières, un grand air qui lui» donnaient «quelque chose de noble et d'un peu impérieux[92].»

[92] Mémoires du prince de Talleyrand, t. III, p. 405.

Même note dans une lettre de la comtesse Apponyi à M. de Fontenay, écrite en 1824: «C'est une personne marquante, de beaucoup d'esprit, de beaucoup d'aplomb, grande, parlant de politique, grande musicienne et avec des manières nobles et belles[93].»

[93] La comtesse Apponyi à M. de Fontenay, Rome, 9 janvier 1824 (Lettre analysée sous le no 11 dans le Catalogue de la maison Veuve Gabriel Charavay, no 263).

En 1818, elle était encore dans toute sa fraîcheur, et elle ne méritait pas l'affront dont la gratifia plus tard Miraflorès, l'ambassadeur d'Espagne à Londres. Elle montrait à ce dernier une belle Anglaise, Lady Seymour, en lui demandant son appréciation: «Je la trouve trop jeune et trop fraîche», répondit-il, et il ajouta en lui glissant un regard tendre: «J'aime les femmes un peu passées[94].»

[94] GREVILLE, la Cour de George IV et de Guillaume IV, extraits du Journal de Charles C.-F. Greville, traduits et annotés par Mlle Marie-Anne de Bovet. Paris, Firmin-Didot, 1888, p. 346 (juin 1834).

A la veille du Congrès d'Aix-la-Chapelle, ses vingt-sept ans la mettaient à l'abri de compliments de ce genre. Elle pouvait plaire et M. de Metternich, cet homme à bonnes fortunes, est là pour prouver qu'elle pouvait être aimée.

Si les contemporains de Mme de Lieven sont presque unanimes à lui trouver un physique médiocre, ils sont non moins affirmatifs en ce qui concerne l'étendue de son intelligence.

Chateaubriand, seul, lui en dénie toute trace. «Elle ne sait rien, et elle cache la disette de ses idées sous l'abondance de ses paroles. Quand elle se trouve avec des gens de mérite, sa stérilité se tait; elle revêt sa nullité d'un air supérieur d'ennui, comme si elle avait le droit d'être ennuyée[95].»

[95] Mémoires d'outre-tombe, édition Biré, t. IV, p. 249.

Ce portrait est trop poussé au noir pour ne pas être faux et il ne faut pas plus prendre à la lettre la boutade de M. Thiers à Greville, la traitant de bavarde, de menteuse et de sotte[96].

[96] GREVILLE, Les quinze premières années du règne de la reine Victoria, extraits du Journal de Charles C.-F. Greville, traduits par Mlle Marie-Anne de Bovet. Paris, Firmin-Didot, 1889, in-12, p. 331.

Aussi bien, sans beauté physique, sans grande élévation morale, une femme ne saurait acquérir sans esprit la haute situation où elle atteignit.

La duchesse de Sagan, nièce de Talleyrand, pensait ainsi quand elle écrivait à Barante, parlant de Mme de Lieven: «On n'attire que par de la grâce; elle n'avait que bel air; on n'attache que par le cœur, il ne dominait pas en elle. Mais on peut, à part cela, intéresser l'esprit, exciter la conversation et soutenir la curiosité; c'est ce qu'elle savait très bien[97].»

[97] Souvenirs du baron de Barante, t. VIII, p. 155. La duchesse de Sagan à M. de Barante. Berlin, 1er février 1857.

Greville dit aussi d'elle: «Cette femme est extraordinairement intelligente, d'une finesse extrême, et sait être charmante quand elle veut bien s'en donner la peine. Rien n'égale la grâce et l'aisance de sa conversation, pailletée des pointes les plus délicates, et ses lettres sont des chefs-d'œuvre[98].»

[98] La Cour et le Règne de George IV et de Guillaume IV, p. 8.

Écoutons maintenant M. Ralph Sneyd: «Elle avait énormément d'esprit, de cet esprit mâle, sérieux et logique qui ne se rencontre que rarement chez les femmes, tempéré toutefois par la finesse, la grâce et la souplesse qu'on ne retrouve que chez elles[99].»

[99] Ralph SNEYD, Notice of the late princess of Lieven, p. 6.

La même impression ressort de l'examen de son écriture. Celle-ci est rapide, d'une sobriété rare pour son sexe, avec des lettres souvent abrégées, sans nervosité. Elle a tout à fait l'apparence d'une écriture d'homme cultivé, et ce caractère de masculinité est à signaler.

On vient de voir les opinions les plus favorables sur l'intelligence de Mme de Lieven. Dans d'autres Mémoires l'éloge s'enveloppe de quelques réserves.

Ceux de Talleyrand la jugent ainsi: «Elle a beaucoup d'esprit naturel, sans la moindre instruction, et, ce qui est assez remarquable, sans avoir jamais rien lu... Elle écrit mieux qu'elle ne cause, sans doute parce que, dans sa conversation, elle cherche moins à plaire qu'à dominer, à interroger, à satisfaire son insatiable curiosité. Aussi est-elle plus piquante par la hardiesse de ses questions et même de ses provocations, que par la vivacité de ses reparties[100].»

[100] Mémoires du prince de Talleyrand, t. III, p. 405.

En effet, de cette ignorance dont nous avons déjà parlé, elle ne répara jamais la lacune. «La lecture n'était pas son goût, elle ne pouvait s'y fixer. Elle ne lisait que les journaux, et c'était une merveille qu'ayant moins lu, elle sût écrire mieux que personne au monde[101].»

[101] Ralph SNEYD, Notice of the late princess of Lieven, p. 9.

Celui de ses admirateurs auquel nous empruntons ces lignes ajoute: «Un homme d'État illustre, M. ...., disait qu'elle feuilletait les hommes comme les hommes feuillettent les livres. Mais sa science n'avait pas d'autre source[102].» Ce n'était, d'ailleurs, un médiocre résultat.

[102] Ibid., p. 8.

Très musicienne, elle savait par cœur des opéras entiers. Elle les exécutait à ravir sur le piano[103], mais, semble-t-il, ses goûts artistiques s'arrêtaient là.

[103] Comte DE MARCELLUS, Chateaubriand et son temps. Paris, 1859, in-8º, p. 269.

Pour terminer en ce qui concerne son esprit, nous voulons citer en entier ce passage de Greville, écrit en février 1819, peu après l'époque où nous allons la voir s'emparer du cœur de M. de Metternich. Il jugeait ainsi celle que M. Kleinschmidt appelle «la plus spirituelle diplomate de Russie[104]» et dont Mme des Cars disait qu'elle était «la bête la plus forte en politique[105]» de l'Angleterre:

«L'idée qu'elle se fait de sa supériorité sur l'univers entier et son dédain pour tous ceux qui l'entourent la rendent incapable de chercher à plaire et impuissante à se plaire elle-même dans le monde. Elle est la personne la plus profondément blasée qui se puisse voir et dévorée par un ennui profond, même dans la compagnie de ses meilleurs amis, peu nombreux du reste, car son attitude est si froide, si ennuyée, si languissante que, lors même qu'elle s'efforce d'être gracieuse et de faire la bonne femme, elle ne parvient qu'imparfaitement à fondre la glace dans laquelle elle semble figée[106].»

[104] KLEINSCHMIDT, Drei Jahrhunderte russischer Geschichte (1598-1898). Berlin, Georg Reimer, 1898, in-8º, t. I, p. 301.

[105] Letters of Dorothea, princess Lieven, during her residence in London, p. 172.

[106] La Cour et le Règne de George IV et de Guillaume IV, p. 9.

De tout ceci ressort, il faut bien en convenir, une personnalité dont la supériorité ne se serait pas imposée sans ses dons merveilleux pour l'intrigue. Plus âgée, elle consacrera toutes ses forces à celle-ci et Lord Malmesbury dira d'elle: «Elle était la terreur de nos ministres des affaires étrangères[107].»

[107] Mémoires d'un ancien Ministre, p. 237.

Nous verrons ce qu'il faut penser des accusations très nettes d'espionnage lancées contre elle dans la seconde partie de sa vie. Mais, en 1818, si elle tenait déjà sa place dans les conseils de l'ambassade, du moins n'avait-elle pas encore cherché à influencer la politique intérieure des gouvernants anglais.

Elle n'apportera pas, du reste, dans ces intrigues, des vues supérieures. Elle ne comprit jamais grand'chose aux causes profondes des embarras dans lesquels l'Europe se débattait. Mme de Boigne avait déjà remarqué que, pour elle, tout se réduisait à des questions de personnes[108] et M. Paul Muret l'a parfaitement jugée, semble-t-il, quand il la caractérise d'un mot: «De fait, elle ne dépassa jamais les horizons des ambassades et des salons...[109]»

[108] Mémoires de Mme de Boigne, t. II, p. 180.

[109] Revue d'Histoire moderne et contemporaine, t. V, p. 138.

Mme de Lieven eut peu d'amis sincères et désintéressés. Son égoïsme était déjà un obstacle, et ceux qui l'aimèrent véritablement, comme Lord Grey, durent, plus d'une fois, faire preuve de patience vis-à-vis d'elle.

En 1816, d'après Mme de Boigne, elle était peu aimée et fort redoutée à Londres. La duchesse de Talleyrand dira plus tard, pour expliquer le peu de chaleur de leurs relations--et ses paroles suffiront pour faire comprendre bien des choses: «Elle ne s'intéresse jamais assez à ses amis pour s'identifier à ce qui les touche dans leur vie privée, et je n'ai pas de vie politique[110].»

[110] Souvenirs du baron de Barante, t. VI, p. 209. La duchesse de Talleyrand à M. de Barante, Paris, 5 avril 1839.--Nesselrode à sa femme, 7 mars 1814: «Lieven continue à réussir autant que sa femme réussit peu.» (Lettres et papiers, t. V, p. 171.)

En écrivant ces lignes, la nièce de l'ancien évêque d'Autun touchait du doigt le côté faible de son cœur. Trop de diplomatie entrait dans les sympathies de Mme de Lieven pour qu'elles pussent être bien profondes.

Les Mémoires de Talleyrand constatent, à leur tour, qu'«elle était assez volage dans ses affections politiques», et ils ajoutent: «Où se marquait son habileté, c'est qu'elle se trouvait presque toujours dans de meilleures relations avec le ministre qui arrivait au pouvoir qu'avec celui qui le quittait[111].»

[111] Mémoires du prince de Talleyrand, t. II, p. 407.

On la vit détester et vitupérer ceux qu'elle avait le plus choyés. Bien peu--Metternich ne fut pas une exception--échappèrent à la règle, quand leur devoir se heurta à sa fantaisie ou à l'intérêt russe.

Il serait injuste d'ailleurs de ne pas lui tenir compte de certains élans de cœur qui militent en sa faveur. La plus durable de ses amitiés fut celle vouée à M. Guizot. Ce fut sans doute œuvre de patience et de dévouement de la part de cet esprit fin et indulgent que de fixer cette âme mobile et inquiète, de donner à ses vieux jours l'apaisement d'un amour sans alliage diplomatique.

Deux autres de ses affections sont tout à son honneur. Elle se lia--jusqu'à oser prendre maintes fois leur défense--avec la princesse Charlotte, fille du Régent, et avec la belle-sœur de celui-ci, la malheureuse duchesse de Cumberland, l'une et l'autre si mal en cour. Il fallait, pour ainsi faire, avoir quand même quelque peu de courage.

La place prise par Mme de Lieven dans la vie mondaine de Londres était trop haute pour qu'elle ne fût pas exposée à la médisance.

On lui prêta une aventure avec le Prince de Galles, toujours plein de prévenances pour elle[112]. Rien n'est venu, à notre connaissance, confirmer ce bruit.

[112] Mémoires d'outre-tombe, t. IV, p. 249, n. 1.

Cependant, comme l'insinue cette mauvaise langue de Mme de Boigne, on tenait «beaucoup de mauvais propos sur sa conduite personnelle»[113]. Sa réputation, en effet, ne devait pas être très pure, pour que M. Thiers osât, comme il le fit, dire à brûle-pourpoint à Greville: «Vous avez été son amant, n'est-ce pas?» Le secrétaire du conseil privé eut beaucoup de peine à se défendre d'avoir jamais eu cet honneur[114].

[113] Mémoires de Mme de Boigne, t. II, p. 181.

[114] Les quinze premières années du règne de la reine Victoria, p. 331.

Elle fit un jour l'aveu de ses faiblesses à M. de Metternich. L'un et l'autre semblent s'être complu dans ces singulières confidences. Il lui écrivait, pour solliciter les siennes: «Mande-moi tout: que je sache quand tu as été heureuse et quand tu ne l'étais pas. Je sais au reste ce qui te regarde; tu n'as pas besoin de nommer: je crois que je pourrai y suppléer. Tu as fait des choix et tu as été trompée: quelle est la jeune femme qui ne l'a pas été[115]?»

[115] Lettre du 30 janvier 1819.

Un autre passage des lettres du prince nous parle encore de l'un de ces choix, dont le héros pourrait bien avoir été Dolgorouki[116]. Aucun indice cependant ne permet d'affirmer que ce caprice ait franchi le point délicat au delà duquel il aurait pu être coupable. Mais M. de Metternich en a dit assez pour nous prouver que tout n'était pas calomnie dans les anecdotes qui couraient sur la vertu de son amie[117].

[116] Lettre du 13 mars 1819.

[117] Dans une lettre à M. de Metternich, datée du 13 février 1820, et dont M. le comte Puslowski, le savant collectionneur polonais, a bien voulu nous communiquer une copie qui lui fut jadis donnée par M. Forneron, Mme de Lieven dit, en parlant de Palmella: «Je t'ai parlé dans le temps de P. Je crois m'être expliquée clairement. Il a été amoureux et tout aussi loin d'être heureux que le sera jamais Floret à mon égard».

Telle était la comtesse de Lieven, au mois d'octobre 1818, au moment où elle rencontrait à Aix le ministre autrichien.

Elle avait eu quatre enfants: une fille qu'elle avait déjà perdue et trois fils, Alexandre, Paul et Constantin, dont elle surveillait encore l'éducation[118].

[118] Sa fille était née vers le milieu de février 1804. Alexandre était né en 1805, Paul en 1806 et Constantin dans les premiers jours de 1807.

A trente-cinq ans, son cœur allait s'ouvrir à nouveau. Elle allait pouvoir bientôt, dans la joie de son amour naissant, écrire au grand charmeur dont la grâce avait captivé son âme, dont la puissance flattait son orgueil et servait ses desseins: «Mon ami, comme il m'est doux de t'aimer! C'est une si ravissante chose![119]».

[119] Ernest DAUDET, Un Roman du prince de Metternich dans la Revue Hebdomadaire du 4 août 1898, p. 50.

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