XII.
Je crois en avoir trouvé la raison directe, et je ne comprends pas pourquoi personne n'a fait cette remarque dans les mêmes termes que moi. Si le fait a eu lieu et que je l'ignore, j'en demande pardon à mon confrère mort ou vivant.
On cherche les raisons de cette décadence tantôt dans celle de l'Empire, dans la stérilité du temps, surtout dans l'invasion des Barbares. Ces raisons y ont sans doute contribué, mais elles ne sont pas suffisantes pour expliquer ce qui existe et ce que prouve la basilique de Constantin, car ce ne sont pas les Barbares qui l'ont bâtie, mais bien les Romains, au milieu de Rome, belle et resplendissante, à l'époque de Constantin, de toute sa beauté ancienne.
Il faut chercher la décadence des arts dans l'établissement de la religion chrétienne, et le fait est aussi simple que naturel.
La religion chrétienne est toute spirituelle; le paganisme était au contraire tout matériel. Le triomphe de la première n'a pu s'établir que sur les ruines de la seconde; l'esprit a dû amortir les sens, l'intellectualité, la sensualité; l'une ne pouvait marcher de pair avec l'autre, elle devait détruire, pour éclaircir son domaine avant de pouvoir s'y fixer.
Or, si le philosophe païen ne confondait pas les mystères avec les images, les idées avec leur représentation, il n'en était pas de même du peuple. Les premiers chrétiens, persécutés, logés dans les catacombes et ne voyant le jour que pour être traînés sur l'échafaud, ne cultivant plus aucun des arts qui ne fleurissent jamais que dans le repos de la société, durent à la fois viser à saper jusque dans leurs fondements ces mêmes arts qui servirent à la construction des temples, à la fabrication des divinités païennes, et ne pas exercer ce qu'ils n'avaient point appris, ce que depuis des générations ils devaient avoir eu en horreur. Canova, dans les premiers siècles, eût dû renoncer à l'exercice de son art ou abjurer le christianisme.
Quand, sous Constantin, le christianisme monta sur le trône, l'idée foncière du prince et de ses conseillers chrétiens dut être de faire autrement que l'on n'avait fait jusqu'alors--et faire autrement que bien, c'est toujours faire mal. Il bâtit la première église chrétienne à une grande distance de la ville, car il n'a sans doute pas eu le courage de la construire dans son enceinte; il n'y employa que des ouvriers chrétiens, massacres et barbares en fait de beaux-arts par nécessité et par conviction. L'image de la mère du Christ ne devait point rappeler les charmes de Vénus ou la majesté de Junon; elle ne devait point être couverte des draperies élégantes d'une matrone romaine: l'église elle-même ne devait rappeler aucune des formes d'un temple païen.
Il est clair que les Barbares trouvèrent, quelques temps plus tard, la barbarie établie dans Rome à côté des monuments superbes, mais détestés et abhorrés par les Romains devenus chrétiens. Loin de pouvoir aider à relever les arts, les chrétiens mirent à profit la décadence de l'Empire, pour détruire les monuments d'un culte abhorré par eux. Rien n'est commun comme de voir des victimes se changer en bourreaux; les chrétiens exercèrent toute leur vengeance sur les restes du paganisme, car les païens leur échappèrent en se faisant chrétiens. C'est ainsi que le triomphe le plus beau que la morale ait jamais remporté, a détruit jusqu'aux traces des œuvres les plus belles de l'entendement des hommes, et c'est ainsi que le bien ne s'établit jamais sans établir à côté de son triomphe des traces de dévastation. La nature humaine, mon amie, est une bien frêle chose; elle se compose d'extrêmes, elle se nourrit et se débat dans des extrêmes, et le triomphe de la raison n'est et ne sera jamais qu'un résultat tardif.
Pardon, ma bonne D., de cette longue dissertation; n'oublie pas que je t'écris du haut du Quirinal et que je passe mes journées au milieu des plus augustes ruines du monde. Je sais que tu es toujours de pair avec moi dans ma pensée et que je puis te parler raison, tout comme l'on parlerait folies ou niaiseries à d'autres. Aussi je t'aime mieux que toute autre.
Ce 8.
Il m'est arrivé la nuit dernière un courrier qui m'a apporté ton numéro. J'ai commencé ma journée d'aujourd'hui par te lire et je la finis par te remercier. Le jour où tu m'as écrit cette lettre, tu m'as bien aimé. Mon amie, que n'ai-je été près de toi! Tes lettres sont un tableau si fidèle de ton âme, je vois tant ce qui s'y passe que, si je pouvais me dépouiller de l'une des moitiés de mon être, je finirais par les aimer autant que toi. Mais la moitié de toi, qui a dicté bien des paroles de ta lettre, qu'il ne t'est pas plus possible de séparer de ton existence que je ne puis le faire de la mienne, ne me dit que trop que je ne puis être heureux que près de toi. Je t'ai déjà mandé une fois ce que les rêves sont pour moi et combien ils influent sur ma disposition morale bien après mon réveil. Je suis donc bien fait pour te comprendre, pour savoir tout ce que tu ne me dis pas et ce qui, à mon avis, rend bien plus malheureux qu'heureux.
Crois-tu, mon amie, que je ne rêve pas? Crois-tu qu'avec une âme comme la mienne je suffise avec seize ou dix-huit heures de veillée et que je sois homme à perdre les six ou huit heures que je passe dans mon lit? Quand j'aurai le bonheur de passer un jour près de toi, tu sauras, mon amie, que le sort m'a donné tout juste autant de facultés aimantes qu'il peut t'en avoir départies, trop, beaucoup trop pour vivre ainsi que je le fais loin de l'être que j'aime parce qu'il est tout ce que je désire qu'il soit. Ceci est au reste un thème sur lequel je n'aime pas m'arrêter; je ne veux aggraver ni ton sort ni le mien; l'impossibilité qui existe aujourd'hui doit être vaincue avant que je puisse et que je veuille essayer de me livrer à l'élan de mon cœur. L'amour, mon amie, finit par s'user s'il porte dans le vague, il a cela de commun avec toutes choses; je suis loin de toi et je m'arrête donc à ce que les distances les plus grandes ne peuvent pas me ravir, ce qui, malgré elles, est à ma portée et ce que je regarde comme le plus précieux de mes biens. Tout dans notre relation est extraordinaire. Rien peut-être n'y serait compris que par nous, et ce fait me fait plaisir au milieu des plus cruelles privations. Mon amie, tu vois que je cultive ma propriété, quelque restreinte qu'elle soit, tout comme pourrait cultiver la sienne l'homme du monde le plus opulent et le plus industrieux, chances rarement réunies. Figure-toi combien je saurai être riche, le jour où je le serai effectivement!
Ce 10[410].
Nous avons eu deux journées de cérémonies d'église, qui ne m'ont point permis de faire beaucoup de courses hors de l'enceinte de Saint-Pierre et du Vatican. Les cérémonies dans la chapelle Sixtine n'ont point répondu à mon attente; le local est trop restreint et j'en ai vu de plus belles chez nous et en d'autres lieux. Cette chapelle au reste ressemble à un corps de garde anglais. On y entend autant d'anglais que d'italien.
[410] Samedi saint.
Ce qui est beau au delà de toute expression, c'est l'adoration de la Croix à Saint-Pierre. Ce vaste édifice, éclairé par la seule Croix, cette croix placée par Michel-Ange et calculée par cet homme--l'un des génies les plus vastes de tous les siècles--dans l'intention de produire un effet surprenant, est un spectacle digne de fixer à la fois le cœur et les sens.
Le reproche que je fais aux fonctions dans le Vatican, c'est qu'elles se confondent trop avec les collections toutes païennes que renferme le même lieu. Il faut remplir bien des intervalles et le passage de la chapelle dans les musées n'est pas fait pour agir en bien sur le commun des hommes. Je crois, mon amie, que je n'appartiens pas absolument à la foule, et je parle ici un peu plus en législateur qu'en gouverné qui sait faire leur part à l'esprit et au cœur, à la raison et aux sens.
Je t'ai dit que les sifflements inséparables des chuchotements anglais couvrent le plain-chant dans la chapelle Sixtine. Eh bien! ce ne sont également que des Anglais que l'on voit dans les salons. Je ne crois pas que, depuis les invasions des Barbares, il y ait eu autant d'étrangers d'une même origine dans l'enceinte de Rome, qu'il y en a dans ce moment de la race britannique. Parmi ce grand nombre, il n'y a rien de marquant parmi les hommes ni de joli parmi les femmes. Lady Sandwich[411] voit du monde le soir. J'ai été chez elle et j'ai trouvé tout ce qu'il y a ici de mes pays.
[411] SANDWICH (Mariana-Juliana-Louisa Corry, Lady), née le 3 avril 1781, épousa le 9 juillet 1804 George-John Montagu, VIe comte de Sandwich, né le 5 mars 1773, mort à Rome le 21 mai 1818. Après la mort de son mari, Lady Sandwich resta quelque temps à Rome. Elle mourut à Londres le 19 avril 1862 (ŒTTINGER, Moniteur des dates).
Quant aux dames romaines, c'est comme s'il n'en n'existait pas. Il y en a deux ou trois belles; chacune est en ménage avec quelques cavalieri serventi cicisbei[412] et elles se passent pour le même plaisir l'amico et quelquefois encore l'incognito. Ce dernier fait dépend en partie de leur plus ou moins de bonne humeur et de la saison, car la saison influe ici plus qu'autre part sur les facultés des deux sexes. Le siroco rend calme, faute de pouvoir rendre sage, et la tramontana excite au plaisir, faute de pouvoir assurer le bonheur. Mon existence, mon amie, ne suit pas les lois romaines; je ne veux pas me rendre meilleur que je ne suis; je me borne donc à t'assurer que je suis sage quand même je suis placé sous l'influence de la tramontana; le mérite vient à cesser dès le premier souffle de siroco.
[412] Cicisbeo, mot italien d'où vient le français Sigisbée.
Du reste, mon amie, quel climat que celui de Rome, quel air, quel soleil, et surtout quelle lune! Aussi n'est-on pas étonné du beau coloris des peintres; il existe ici des effets de lumière qui passent toute conception d'au delà des monts,--c'est sous cette désignation que l'Italien place le reste de l'Europe, depuis que la civilisation d'au delà a éclipsé de beaucoup celle d'en deçà des Alpes, et par conséquent depuis que le Romain ne se sent plus en droit de nommer Barbares ni toi ni moi.
Nous sommes au reste ici en plein été; les mois d'avril communs ont des pluies à leur suite, celui de 1819 est sec et même trop sec pour le bien du désert qui entoure Rome et qui couvre les ruines des lieux de plaisance de tant de grands hommes auxquels ont succédé tant de petits.
Bonsoir, bonne amie. Je suis fatigué, non de t'écrire, mais à force d'avoir été empêché pendant tout le jour de m'asseoir à mon bureau, qui est pour moi une véritable patrie portative.
Ce 12.
Bonne amie, quelle belle journée que celle d'hier, la fête de Pâques! Dieu est bien noblement adoré ici ce jour.
Il y a trois époques dans cette journée qui sont classiques, et je n'appelle tel que ce qui me satisfait sous tous les rapports, ce qui agit sur moi en bien de toute manière et ce qui, par conséquent, parle à la fois à mon esprit, à mon cœur et à mes sens. Je suis content du dimanche de Pâques.
Le service divin à Saint-Pierre est aussi beau que celui dans les chapelles l'est peu. Rien n'est oublié pour sanctifier la pompe en lui conservant le caractère le plus austère, le seul qui convient aux fonctions religieuses. La bénédiction papale du haut du balcon de la façade de l'église est touchante à la fois et belle. Un homme qui, au nom de Dieu, bénit cinquante mille personnes à la fois, qui toutes se prosternent devant le souverain arbitre de toutes choses, est chargé d'une belle et noble fonction.
Le soir, l'illumination de Saint-Pierre est le plus magnifique des spectacles. La première est d'après les dessins de Michel-Ange[413]. Au coup de 8 heures (ou une heure de nuit à Rome) la scène change: le bâtiment et les alentours se couvrent d'une masse de feu; Saint-Pierre n'est plus illuminé, mais il éclaire le pays. Plus de cinq cents hommes habitués à l'opération exécutent cette nouvelle illumination, devant laquelle pâlit la précédente, en moins de deux secondes.
[413] M. de Metternich veut parler ici de l'illumination de la coupole de Saint-Pierre. La seconde illumination, qui eut lieu à 8 heures, comprenait l'embrasement de la façade et de la colonnade (Mémoires du prince de Metternich, t. III, p. 202).
Puis le feu d'artifice du tombeau d'Adrien, qui surpasse tous ceux que j'ai vus jusqu'à ce jour. Le point de départ de la girande est tellement élevé qu'elle ressemble à l'éruption d'un volcan. Le monument a ensuite été représenté en feu tel qu'il avait été décoré primitivement, et puis beaucoup d'autres décorations les unes plus belles que les autres[414]. Le seul reproche que je fasse à cette magnifique scène, c'est d'attrister; je déteste les feux d'artifice, vu la nuit qui leur succède. Mon amie, le bonheur n'est pas dans ce qui brille, mais dans ce qui dure.
[414] Le prince de Metternich à sa femme: «Rome ce 13 avril.--Le feu d'artifice au château Saint-Ange... est le plus beau que j'aie vu, et je suppose, le plus beau que l'on puisse voir.
Vous vous souvenez sans doute de la girandole tirée de la place Louis XV en 1810. Eh bien! c'est ce même nombre de fusées tirées d'un plateau isolé et élevé à 150 ou 200 pieds, et qui donne à l'ensemble l'aspect du Vésuve en éruption. Le reste du feu a représenté l'ancien édifice avec ses centaines de colonnes, son immense fontaine, etc. Le tout a fini par trois girandoles dont l'une s'est élevée du haut de l'édifice, les deux autres du plan inférieur et latéral» (Mémoires du prince de Metternich, t. III, p. 202).
Ce 13.
Tu seras bien longtemps sans lettres; j'ai fait la bêtise de ne pas charger de celle-ci le courrier hebdomadaire parti avant-hier, car Gordon voulait en faire partir un hier directement pour Londres; il vient de me dire qu'il a changé d'avis et je n'ose pas le prier d'en expédier un pour nous. Ce n'est pas, mon amie, que je trouve que nous n'en valions pas la peine, mais qu'y faire?
N[eumann] m'écrit chaque courrier pour se louer de ton mari. Je vais, par celui qui te portera cette lettre, charger N[eumann] de le louer de ma part. Je ne te parle jamais politique pour deux raisons. La première, c'est que j'ai mieux à faire avec toi, et la seconde que je suis trop heureux de trouver un être auquel je puisse parler amour, amitié, raison, tout ce qui vaut mieux que la politique, dans un moment surtout où le monde tombe en bêtise. Je déteste de dire après coup ce que j'ai pensé et dit avant bien d'autres; mais si tu me connaissais plus que tu ne fais--toi qui sous tant de rapports me connais mieux que nul être au monde--tu ne douterais pas que je ne mens pas, quand je t'assure que rien de ce qui arrive aujourd'hui en France et autre part ne m'étonne, pas plus que ne le font des nouvelles connues, des nouvelles, par conséquent, qui n'en sont pas. J'aime le repos du monde, car j'ai la conviction que le bonheur des hommes de bien ne se trouve que là; mais aujourd'hui j'ai encore de bien autres raisons pour m'effrayer de toute idée de mouvement. Tu les connais, mon amie, car tu connais la première pensée de ma vie, une pensée qui est devenue pour moi la vie même! Mon amie, que deviendrons-nous, si ce qui est entre nous se bouleverse, si la distance qui nous sépare devient une impossibilité? Ma vie se passerait-elle loin de toi? Alors, mon amie, je ne vivrais pas!
Penses-tu quelquefois à moi, mon amie,--pas comme je suis sûr que tu le fais--mais moins à l'individu qu'à ce que j'ai le malheur d'être? Crois-tu que j'aie beaucoup et de bien doux moments? Que les ruines du palais des Césars me font faire des réflexions bien différentes de leur seul aspect pittoresque!
Mon amie, mes lettres me concentrent tellement dans l'intérieur le plus intérieur de mon cœur, que tu dois croire quelquefois en les lisant que j'oublie qui je suis. Crois-le, au reste, relativement à toi, à ce qui est aujourd'hui le seul bonheur que je me connaisse, le seul vers lequel je tende et le seul, hélas, qui se trouve tellement placé hors de mon action.
Je suis fâché contre le monde entier, hors toi. Je le déteste, ce monde, et je n'aime que toi. Ne pensons pas au monde et aimons-nous. Surtout, sois certaine que je ne suis jamais plus fort que quand d'autres sont faibles, et que je n'ai jamais plus de tête que quand d'autres n'en ont point. Bonne amie, crois surtout que j'ai bien plus de cœur que de tête, et tu sais à qui est le premier; tu sauras enfin, bien plus encore que tu ne peux le faire encore, ce qu'il vaut.
Ce 14.
J'ai reçu la nuit dernière mes lettres de Londres. N[eumann] écrit à F[loret] que tu es légèrement incommodée et que tu n'as point pu lui donner de lettre.
Mon amie, ne me fais pas de ces peurs, ne t'avise pas de tomber malade. Je crains que tu n'aies une nouvelle atteinte telle que tu l'avais crainte dernièrement; c'est une mauvaise chose qu'une apparence de fausse couche, parce qu'elle se renouvelle facilement. La seule idée qui me console, c'est celle de quelque gêne qui t'aura empêchée de recevoir N[eumann]. J'attends maintenant avec anxiété l'arrivée du premier courrier. S'il ne m'apporte rien, je serai au désespoir. J'ai peur que tu ne te sois pas assez ménagée. Je t'ai mandé dernièrement que je ne conçois rien aux bains que l'on te permet de prendre. J'ai peur enfin de tout. Mon amie, que je sache au moins ce que tu fais, et dis à N[eumann] qu'il n'écrive jamais que tu es incommodée sans mander ce que tu as. Je suis exigeant en fait de santé. Je ne te permets qu'un rhume de cerveau, rien d'autre, et je veux encore qu'alors tu te soignes comme si tu ne t'appartenais pas. Ne t'avise pas, mon amie, de croire que je ne saurais avoir peur.
Je me sens si peu disposé à te parler aujourd'hui d'autre chose, que je finis de t'écrire pour ne pas te redire vingt fois ce que je viens de te dire. Mon amie, ma vie est si fort hors de moi aujourd'hui que je finirai par la détester si la crainte s'en mêle. Rassure-moi, et ce qui vaut mieux, tâche de te bien porter et que je le sache.
Ce 15.
Mon amie, j'ai rêvé de toi et je t'ai vue malade. Le fait est bien rare cependant que je rêve de ce dont j'ai été fortement occupé la veille. J'ai été chez toi; tu étais couchée, ton mari et N[eumann], lequel était ton médecin. Les rêves sont fous et celui-ci certes l'a été. Si jamais N[eumann], que du reste j'aime beaucoup, veut te faire prendre une drogue, ne suis pas son conseil. Ne prends de lui que mes lettres. J'attends avec bien de l'impatience les premières lettres de Londres qui, hélas, sont si longues à arriver!
J'ai parcouru aujourd'hui de bien beaux lieux.
Cette Rome est une ville inconcevable; chaque pas, chaque minute y offre un objet digne d'admiration ou, pour le moins, de curiosité. Dans le cours de ma promenade, je suis entré dans un jardin qui forme le centre d'un couvent. Il parfume l'air à une demi-lieue à la ronde--sort peu commun aux couvents--tant il y a d'orangers, de citronniers et d'arbustes en fleur. J'y ai cueilli une branche de citronnier sur laquelle il y avait soixante-cinq citrons mûrs. Je l'ai empaquetée et je l'envoie à ma femme. Je te l'aurais envoyée si j'avais le bonheur de disposer d'un courrier direct pour Londres.
Il existe, près de Séville, un arbre pareil qui porte souvent jusqu'à quarante mille fruits.
Il y a dans le jardin du couvent plusieurs palmiers, grands comme des pins, beaux et sains. Il est inconcevable qu'on n'en plante pas davantage. Rien ne pare le tableau comme ces belles plantes, mais les hommes ne font rien ici pour embellir la nature. Il faut un ciel ingrat pour exciter l'ardeur des cultivateurs; il paraît que l'homme aime la contrariété. J'ai peur de ne pas ressembler aux autres individus de la race humaine sous bien des rapports. Je m'en console, si tu m'aimes tel que je suis.
Il existe ici une telle foule d'Anglais, que l'Angleterre a l'air de n'être plus en Angleterre. Les braves gens font, au reste, du mal aux voyageurs de toute autre race. Ils sont devenus d'une telle parcimonie qu'on ne veut plus les admettre nulle part. J'ai eu de la peine à pénétrer ce matin dans une vigne qui renferme les beaux restes d'un temple dédié à Minerva Medica[415]. Une vieille femme est venue se présenter derrière une porte fermée à verrou, pour nous demander: Siete signori Inglesi?[416] Sur la négative, elle a ouvert. Je lui ai demandé pourquoi elle avait mis i signori Inglesi en quarantaine: Non pagano mai niente[417], a été la seule et bonne réponse. Il est de fait qu'ils vont voir les lieux publics et les galeries particulières en troupes de douze ou quinze personnes, et qu'ils donnent communément aux inspecteurs ou valets una manica di 2 pauli[418], c'est-à-dire 6 à 8 pence. J'ignore comment ils finissent par répartir les fractions imaginaires entre eux. Les Anglais, qui ne savent jamais tenir un juste milieu, avaient rendu anciennement, vu leur magnificence, les voyages difficiles aux pauvres continentaux. Aujourd'hui, ils se rendent la besogne difficile à eux-mêmes; mais c'est de bon ton et un Anglais succombe toujours à cet axiome.
[415] Au sud de la porte Saint-Laurent. Cet édifice, construit au troisième siècle de l'ère chrétienne, était en réalité une nymphée qui faisait partie de thermes aujourd'hui disparus. Sa voûte s'écroula en 1828.
[416] Vous êtes Anglais?
[417] Ils ne payent jamais rien.
[418] Un pourboire de deux pauli.
Ce 16.
Le courrier va partir, mon amie, et je ne veux pas le manquer. Donne-moi bientôt de bonnes nouvelles de ta santé. Je ne puis pas te dire combien tout ce que je redoute me fait peine, dès que l'objet est toi.
Adieu, bonne amie, je ne puis t'écrire un mot de plus, car j'ai trois ou quatre bien fortes expéditions à faire. Il en est une parmi celles-ci qui va à Pétersbourg dans l'affaire de Kotzebue[419]. Les libéraux se sont un peu mal conduits dans cette circonstance, et le principe de la liberté de la presse n'est guère bien défendu par des hommes qui répondent à leurs adversaires en littérature par des coups de poignard. Ils ont, pour le moins, un peu l'air de ne vouloir reconnaître d'autre liberté que celle qui leur convient.
[419] KOTZEBUE (Auguste-Frédéric-Ferdinand de) venait d'être assassiné le 23 mars 1819 à 10 heures du matin.--Né à Weimar le 3 mai 1761, il avait été chargé par le gouvernement russe, en 1817, de parcourir la Confédération germanique pour se rendre compte de l'opinion publique. Quelques fragments de sa correspondance avec le tsar à ce sujet ayant été interceptés et publiés, ils excitèrent la colère des étudiants, dont l'état d'esprit était peint sous les aspects les plus menaçants. L'un d'eux, Charles-Louis Sand, assassina Kotzebue à Mannheim. Ce meurtre fut le prétexte aux mesures de rigueur qui marquèrent les années suivantes (Nouvelle Biographie générale (Didot), t. XXVIII, col. 135.--Allgemeine deutsche Biographie, t. XVI, p. 772).
Le prince de Metternich à sa femme: «Rome, 10 avril ...--L'assassinat de Kotzebue est plus qu'un fait isolé. Cela va se développer, et je ne serai pas le dernier à en tirer un bon parti.» (Mémoires du prince de Metternich, t. III, p. 290)
Adieu, bonne amie.
No 23.
Rome, ce 18 avril 1819.
Je viens de recevoir ce matin, mon amie, tes nos 29 et 30. Tes nos 27 et 28 me manquent; ils doivent avoir été confiés à une autre occasion ou peut-être se sont-ils glissés dans une expédition qui, au lieu de prendre de Munich la route d'Italie, peut avoir pris celle de Vienne. Ce sont, au reste, ces deux numéros qui m'offriront le plus grand intérêt, parce qu'ils sont tes premiers après l'arrivée de Paul[420]. Si je te dis, au reste, que j'attache plus d'intérêt à l'une ou à l'autre de tes lettres, tu peux être certaine que ce fait ne s'explique que par des circonstances plus particulièrement liées à notre sort, car chaque ligne tracée par ta main a un égal mérite. Je crois que si tu ne faisais qu'un trait sur la feuille, je l'aimerais mieux que toute lettre qui me viendrait d'un lieu quelconque.
[420] Le prince Paul Esterhazy avait porté à Mme de Lieven les lettres où le prince de Metternich lui faisait part de ses projets pour obtenir la nomination de M. de Lieven au poste de Vienne. Voir p. 199.
Les lettres que j'ai reçues me prouvent qu'il n'est plus question de l'incommodité dont N[eumann] m'avait parlé dernièrement et qui te sera rappelée par mon dernier numéro. Voilà l'un des graves inconvénients des grandes distances, une véritable misère de la vie humaine, que tout ce que l'on dit n'arrive jamais à point juste. Je serai tranquille le jour où tu seras véritablement souffrante, et plein d'inquiétude l'heure où tu seras heureuse. Mon amie, je prévois que tu seras au bal le jour de ma mort.
Paul m'écrit une lettre particulière, dans laquelle il me parle de la société de Londres, et par conséquent également de toi. Je vois bien qu'il ne se doute de rien, car ne pas savoir tout est, en certaines circonstances, ne savoir rien. Il me mande que Mme de L. est fort «en recherches pour le duc de W.[421], mais que le fait lui paraît se borner là. Qu'il en juge ainsi, vu l'empreinte prononcée d'ennui et de désœuvrement que porte le noble duc!» Tu vois, mon amie, que Paul, malgré sa distraction apparente, laisse cependant tomber des regards justes, mais nonchalants, sur les objets qui l'entourent.
[421] Très probablement Wellington.
Ce que tu me dis, dans l'une de tes dernières lettres, de W., est ce que je comprends le mieux au monde. Ce qu'il éprouve, je l'éprouve, et je crois qu'il doit en être ainsi de tout homme ayant la tête droite et le cœur humain.
W. a passé sa vie dans une activité grande, noble et belle. Il aime à se rendre utile, il embrasse par conséquent les affaires avec intérêt et chaleur. Il a le cœur aimant, car il ne vaudrait pas le quart de ce qu'il vaut effectivement, s'il ne l'avait pas tel. Il a eu des succès près des femmes. Mon amie, rien ne blase sur les succès de ce genre comme les succès. Je te jure que personne plus que moi ne sent combien peu ils valent, combien ils coûtent et combien peu ils rapportent. Crois-m'en sur parole: les succès dans le monde sont comme la plupart des pièces de théâtre; ils pèchent comme elles par le dénouement. L'on s'attend à beaucoup, l'on attend avec impatience que la toile se lève, l'intrigue se noue, l'exposition est faible et ordinairement commune, la pièce avance en s'affaiblissant; il part de légers applaudissements et force sifflets de la galerie; la pièce paraît longue; les acteurs récitent de mauvais vers pendant que les spectateurs s'endorment, et ils quittent la scène plus ennuyés du rôle qu'ils viennent de jouer que la galerie ne l'a été de s'être occupée d'eux. Les costumes sont remisés, les personnages se rencontrent dans les coulisses; s'ils sont polis, le premier amoureux offre le bras à la grande coquette pour l'aider à monter dans une autre voiture que la sienne, et chacun s'en va coucher--seul.
Mon amie, j'ai été de ces acteurs.
Mais quand la raison se mûrit, quand l'on se trouve placé assez loin du point de départ pour pouvoir calculer les espaces et les points de repos, alors, bonne D., sent-on l'immense différence qu'il y a entre ce qui n'offre que des apparences passagères de bonheur et ce qui constitue le bonheur lui-même. L'envie d'une liaison digne de ce nom tourne au besoin; la vie semble vide sans elle, et rien ne peut ni en remplacer le bienfait, ni le compenser.
Tu conçois par ce peu de mots ce que je pense du vide que doit éprouver W. et du mérite que je t'accorde, du sentiment profond que je nourris de mon bonheur et du chagrin que j'éprouve de tant de contrariétés qui s'opposent à mes vœux les plus chers et les plus ardents. Mon amie, je ne suis pas calme: tu ne me connais pas tout comme je suis; tu m'as vu ami mais pas encore amant. Ami, oui bien, le meilleur que tu puisses avoir, le plus sûr, le plus dévoué, l'ami éternel surtout! Si le sort me réserve des moments plus heureux, les plus doux que je puis attendre, les seuls que je veux, tu ne m'aimeras pas plus que tu ne le fais, mais certes, tu ne m'aimeras pas moins. Mon amie, puis-je avoir de la présomption?
Paul me parle d'un gros rhume qu'il a emporté de Paris et qui ne l'a pas encore quitté à Londres. Je suppose que c'est ce mal, qu'à Rome l'on appelle una constipatione, qui l'a empêché d'aller te voir. Moi, mon amie, rien ne m'empêcherait, mais Paul n'est pas moi, et tu n'es pas pour lui ce que tu es pour moi.
A propos du mot très impropre, et même peu propre que je viens de te dire, figure-toi l'état de ma pauvre fille qui, fort enrhumée, s'est vue demander par un cardinal, ces jours derniers: Signora, tu mi pare molto constipata[422]! Comme elle n'a pas encore fait un assez long séjour ici pour savoir les provincialismes, juge de son embarras à trouver une réponse à une pareille apostrofe cardinalizia.
[422] Vous me paraissez très enrhumée.
Ce 19.
Bonne amie, je viens d'écrire à Stewart pour le féliciter de ses succès[423]. Je suis charmé que son heure ait sonné et que Mrs Taylor soit réduite au silence. Je suis charmé et fâché qu'il ne t'ait point épousée. Les graves contrariétés mènent à la folie dans les contradictions. Je t'envoie cette lettre par une occasion que me fournit G[ordon] et qui devait te porter ma dernière lettre. Le no 22 t'arrivera probablement après celui-ci et tu seras longtemps sans nouvelles: il passe par le courrier hebdomadaire et par conséquent par Munich, tandis que le présent courrier va droit, tout comme je voudrais pouvoir aller moi-même.
[423] Le procès de Lord Stewart (voir p. 107) avait été jugé vers la fin de mars par la Chambre des Lords. Il épousa sa fiancée le 3 avril.
Le rhume de ma fille m'a gagné. A peu près toute ma suite est dans le même état. J'ai cent églises, les catacombes et les grandes cérémonies de la semaine sainte, et le tout coupé par la chaleur du jour, dans le col et sur la poitrine. Je me soignerai vingt-quatre heures et je serai refait.
Ce 20.
Je t'écris pendant que l'on donne une superbe fête à l'Empereur au Capitole. C'est la raison et toi qui m'empêchent d'y paraître, malgré tous les désespoirs de Consalvi[424]. J'ai pris des remèdes contre mon rhume, qui déjà va beaucoup mieux; la raison m'ordonne de le soigner et tu m'en prierais si tu étais ici. Je trouve que rien n'est raisonnable comme t'écrire et heureux comme t'aimer. Trouve le mot, bonne amie, pour exprimer le bonheur d'être aimé par toi.
[424] CONSALVI (Hercule), cardinal et secrétaire d'État. Né à Rome le 8 juin 1757. Créé cardinal le 11 août 1800, puis nommé secrétaire d'État, négocia le Concordat avec le Premier Consul. Ayant résigné ses fonctions en 1806, il représenta le pape au Congrès de Vienne et reprit la secrétairerie d'État (1816) qu'il perdit de nouveau à l'avènement de Léon XII (28 septembre 1823). Il mourut à Rome le 24 janvier 1824 (Nouvelle biographie générale (Didot), t. XI, col. 530).
Le régime me mène toujours au travail. J'ai passé ma journée en expéditions de courriers pour toutes les parties du monde, entre autres pour ton pays. Je veux faire un peu de mal aux amis de Lady Jersey. Je n'aime pas que l'on assassine au nom de l'amour de l'humanité; je n'aime pas les fous et les folies d'un genre quelconque et bien moins encore de celui qui tue de braves gens, assis tranquillement dans leur chambre.
Quand j'ai porté mon expédition pour Francfort[425] à l'Empereur, il m'a dit que les étudiants me joueront incessamment le même tour qu'à Kotzebue. Je l'ai assuré que, depuis longtemps, je me regardais comme un général placé en face d'une batterie et que je ne savais pas craindre. «Eh bien! allez, m'a répondu l'Empereur, l'on nous assassinera tous les deux.»
[425] Voir Mémoires du prince de Metternich, t. III, p. 227 à 269.
Le monde est bien malade, mon amie; rien n'est pire que le faux esprit en liberté. Il tue tout et il finit par se tuer lui-même. C'est ainsi que vont en France les Benjamin Constant[426] et les Chateaubriand[427], en Allemagne les étudiants d'Iéna et la majeure partie des gouvernements, et autre part bien des gens que je ne veux pas te nommer pour ne pas t'ennuyer de ma politique.
[426] CONSTANT DE REBECQUE (Henri-Benjamin), né à Lausanne le 25 octobre 1767, mort à Paris le 8 décembre 1830. Benjamin Constant avait créé, en 1818, la Minerve française où il défendait avec ardeur la liberté de la presse et développait ses idées libérales. En décembre 1816, il avait publié une brochure: De la politique qui peut réunir tous les partis en France, qui était une réponse à celle de Chateaubriand: De la Monarchie selon la Charte (Grande Encyclopédie, t. XII, p. 570).
[427] CHATEAUBRIAND (François-René, chevalier puis vicomte DE), né à Saint-Malo le 14 septembre 1768, mort à Paris le 4 juillet 1848. Créé pair de France le 17 août 1815, il défendit la Chambre introuvable dans une brochure célèbre: De la Monarchie selon la Charte. Il attaquait sans mesure, en 1818 et 1819, dans le Conservateur, le duc de Richelieu, et plus tard, il attaqua avec la même fougue le comte Decazes (R. BONNET, Isographie des membres de l'Académie française, p. 53).--Dans une lettre à Gentz, Rome, le 23 avril 1819, M. de Metternich disait: «Entre les deux, j'aime encore mieux les Chateaubriand que les Benjamin Constant et les Lanjuinais.» (Mémoires du prince de Metternich, t. III, p. 246).
Je me rassieds à mon bureau, après avoir vu monter une immense girande de feu d'artifice qui vient de s'élever du Capitole. C'est un beau point de départ.
Je suis charmé de ne pas être à la fête et près de toi, le plus près que je puisse en être à près de 500 heures de distance. L'âme, mon amie, ne connaît pas les distances; je te vois devant moi comme si tu y étais. Mais je voudrais un peu de contact; te donner la main et la baiser du fond de mon cœur--je le fais en pensée--et du bout de mes lèvres! Bonne amie, hélas! je ne le puis pas.
La fête au Capitole a, dit-on, été superbe comme tout ce qui est fête à Rome, et tout comme Rome elle-même paraît une fête continuelle. L'on a eu l'idée heureuse de faire servir une immense louve, allaitant Romulus et Rémus, de plateau à l'une des tables du souper. Ce bronze date des premières ères de la république. Combien il s'est passé d'événements, combien de grands hommes ont passé sur cette même terre où la louve existe encore! Cet antique témoin d'un banquet moderne ne peut rien avoir gâté à l'aspect de la table.
Tu sais que je n'aime pas les feux d'artifice, il m'est donc bien égal qu'il ait été beau. On a l'habitude ici d'en soutenir l'éclat par force coups de canon. Je les aime mieux que le feu. Tu ignores que j'ai un grand faible pour les coups de canon, et ce goût est l'un de ceux que l'on ne devine pas dans le meilleur ami sans qu'il vous le découvre. Je n'ai jamais pu concevoir que l'on puisse être poltron, et les coups de canon m'appellent au lieu de me repousser. Pardonne-moi ce goût bizarre, mon amie, et permets-moi de m'y livrer encore.
Ce 21.
Le courrier de G[ordon] part dans une heure, mon amie, et je lui confie cette lettre. Reçois-la avec bonté, comme toutes, malgré qu'elle soit bien vide de sens.
Je partirai d'ici le 24. Je serai à Naples le lendemain. Mon éloignement ne causera nulle interruption à notre correspondance, car je ferai partir le courrier hebdomadaire un jour plus tôt que d'ici.
J'espère que je recevrai incessamment tes deux numéros qui me manquent. Je les attends avec impatience. Ils doivent me prouver si tu as envie de travailler dans un sens qui est le plus utile, le plus sûr et certes pas le moins impossible à exécuter. Bonne amie, pense à ce que serait cet avenir!
Adieu, je te baise pieds et mains, et je t'aime de tout mon cœur. Tu n'en doutes pas.
No 24.
Rome, ce 23 avril 1819.
Mon premier séjour ici, mon amie, va finir. A mon retour de Naples, je compte m'arrêter encore une huitaine de jours pour voir ce que je n'ai pas encore vu, ou plutôt pour diminuer la somme des objets dignes de remarque et que je ne puis voir en aussi peu de temps. Cette ville-ci a des charmes inexprimables pour moi. L'homme, dans l'état de santé morale, a deux grands et puissants éléments qui forment la base de son existence: le cœur et l'esprit. Tu sais, mon amie, ce qui occupe mon cœur. Il n'est pas à Rome, mais cette ville offre à mon esprit tout ce qu'il recherche et ce qui lui plaît: grands souvenirs, luxe et bon goût dans tous les objets dignes de fixer la pensée; monuments anciens, modernes, échelle immense, tout se réunit à Rome.
Je compte monter en voiture demain au point du jour pour aller coucher à Mola di Gaeta. Je veux éviter la couchée à Terracine, vu le préjugé de la malaria, que trop fondé en raison sur tout autre point des marais Pontins, mais qui, surtout dans cette saison, n'existe pas réellement pour Terracine.
Mola[428], ce 24, 9 heures du soir.
Je suis ici depuis 3 heures. J'ai donc encore vu le coucher du soleil sur l'un des beaux points de la terre. Je t'écris d'une auberge placée au centre du golfe; l'horizon est fermé à la droite par la ville de Gaëte et la forteresse, et je découvre à ma gauche le Vésuve qui, depuis le 13 de ce mois, jette de la lave. Je le vois enveloppé d'une épaisse fumée qui tantôt s'élève et tantôt prend la forme d'un nuage autour de sa cime. La plage est verte et riante. Je suis séparé de la mer par un immense jardin d'orangers et de citronniers, chargés de fruits et de fleurs.
[428] Mola di Gaeta, aujourd'hui Formies.
C'est une chose singulière que la ligne tracée par les marais Pontins. Ces marais sont, depuis les desséchements de Pie VI[429], une suite non interrompue de jardins couverts du luxe de végétation le plus riche. A Terracine commence un nouveau climat bien plus méridional encore que celui de l'État romain. Les rochers se couvrent de plantes grasses; des cactus énormes y viennent comme de la mauvaise herbe et l'aloès sert de broussailles. Les buissons se composent de myrtes.
[429] PIE VI (Jean-Ange BRASCHI), né à Cesena (États de l'Église) en 1717, élu pape le 15 février 1775, mort à Valence le 29 août 1799. Son pontificat fut marqué par de grands travaux d'utilité publique. Outre le desséchement des marais Pontins, il restaura en partie la voie Appienne, agrandit le port d'Ancône, etc. (Nouvelle Biographie générale (Didot), t. XL, vol. 105).
L'auberge que j'habite s'appelle la maison de Cicéron. Il paraît, d'après une critique raisonnable, que c'est en elle qu'il est né[430]. Mon amie, cette idée ne m'inspire guère. Cicéron parlait beaucoup et faisait peu; il était poltron, et avait cela de commun avec la plupart des savants et je n'aime pas cette caste. Je voudrais que, pour le bien de l'humanité, il puisse y avoir du savoir sans qu'il existât des savants. Si tu étais femme savante au lieu de tout ce que tu es de bien, je ne t'aimerais pas.
[430] Malgré ce qu'en dit M. de Metternich, cette assertion est erronée, car Cicéron naquit à Arpino (Arpinum), le 3 janvier l'an 106 avant Jésus-Christ. Cette prétendue villa de Cicéron ou villa Caposele était la propriété des rois de Naples.
Naples, ce 25.
Quel beau pays j'ai parcouru aujourd'hui! L'aspect de Naples ne m'a pas surpris: je l'ai trop vu reproduit en peinture et dessin pour ne pas croire l'avoir vu. La seule différence que j'y trouve, c'est que le site est plus vaste que je ne l'avais cru, mais je suis plein d'étonnement de la culture des campagnes. Figure-toi un pays riche de tous les bienfaits de la nature, un ciel comme il n'en existe pas, une terre qui produit sans cesse et de l'industrie, et tu auras une idée de la campagne depuis Foggia jusqu'à Naples. Le peuple est sale, pour que le défaut soit à côté du bien. Rien ne peut être parfait dans ce bas monde.
J'ai pris ici un hôtel sur la Chiaja[431]. J'ai en face de moi une plage immense de mer, coupée par les îles les plus pittoresques du monde. La rive droite du golfe et le château de l'Œuf ferment le cadre. Je ne vois pas le Vésuve de mes fenêtres, ce qui me gêne[432]. Ce soir, il était couvert de lave. Je l'ai vu du salon de notre envoyé ici. Mon amie, le Vésuve ne gâte rien dans un tableau quelconque; un salon qui vous l'offre en perspective est un beau salon.
[431] La «Riviera di Chiaja», séparée seulement de la mer par le parc dit «villa Nazionale» et le quai (via Caracciolo).
La journée, au reste, a été mauvaise. Nous avons du siroco, ce qui nous amènera de la pluie.
Bonne amie, tu dois trouver que j'ai une manière de t'entretenir peu recherchée: je te parle du temps qu'il fait comme si une seule goutte pouvait t'atteindre. Mais tu veux savoir ce que je fais; tu ne me sauras pas mauvais gré de te parler des impressions que j'éprouve. J'ai même le besoin de te les communiquer; si je te parle du cadre dans lequel je me trouve, tu m'y reconnais au milieu de la foule et tu ne doutes pas que mon cœur ne soit occupé que de toi, malgré la distance et le chagrin que j'éprouve de ne pas être heureux!
Ce 26.
Le temps est si fort à la pluie que je ne suis sorti que pour aller rendre quelques devoirs de société, tristes devoirs et qui devraient être décomptés sur la vie. Mon amie, cette vie, et surtout la mienne, s'en compose cependant et, si je suis à la recherche des moments de bonheur, le résultat de l'entreprise me prouve constamment que leur nombre est infiniment petit.
[432] Le prince de Metternich à sa femme: «Naples, ce 3 mai...--Ce Vésuve, ma bonne amie, est un spectacle bien imposant et bien auguste. J'ai le malheur de ne pas le voir de ma fenêtre; mais de partout ailleurs, c'est-à-dire à cent pas de ma maison, on le voit, dès qu'il fait nuit, comme un immense fanal.» (Mémoires du prince de Metternich, t. III, p. 206).
J'ai eu naguère quinze jours de vie, et si nous voulons faire le compte scrupuleux des moments qui ont compté dans ces quinze jours, ils se réduiront à peu, bien peu d'instants. Et de combien encore ces peu d'instants eussent pu être meilleurs! J'ignore, mon amie, si tu éprouves dans la poursuite de cette dernière question les mêmes sensations que moi. Je suis à la fois au désespoir et satisfait de ce moins dans notre existence. Au désespoir, en ne consultant que mon cœur et mes sens, et satisfait en rentrant dans les derniers refuges de ma raison. Je sens cependant que, si j'avais aujourd'hui la même quinzaine en perspective, je mourrais plutôt que de me ménager encore ma même satisfaction. Bonne amie, je te préviens que tu n'as plus le droit de compter jamais sur ma raison.
Ce 27.
J'ai été interrompu hier par l'arrivée du courrier qui m'a apporté ton no 31. Que peuvent être devenus ceux qui me manquent? Je n'y conçois rien; j'ai toutes mes lettres et de tous les côtés. A qui as-tu confié les nos 27 et 28? Si tu te sers d'occasions particulières, mande-le-moi toujours ainsi que je le fais; je pourrai regretter alors le retard d'une lettre, mais ne pas être inquiet de son sort.
Bonne amie, que nos pensées suivent une même pente! Lis ce que je t'ai écrit hier et compare-le à ce que renferme ta lettre no 31. Oui, mon amie, nos épreuves sont faites; il ne nous reste qu'à être heureux quand le ciel nous aimera assez pour nous réunir. Je suis sûr que tu partages tout ce que j'éprouve, mes regrets comme ma satisfaction, mes désirs comme mes peines. Conviens que je ne t'ai point trompée quand je t'ai dit que je savais aimer. Tu le sais aujourd'hui, et le monde croit le contraire; c'est un double charme pour moi. J'ignore pourquoi j'aime à être seul de mon secret dans les relations les plus importantes de ma vie.
Ce 28.
J'ai passé ma matinée, mon amie, en courses, malgré le temps peu favorable qui me poursuit depuis que nous sommes ici. Rien n'est magnifique comme le tableau qu'offre ici la nature. J'ai été sur une montagne très près de Naples, et qui sépare le golfe qui porte le nom de cette ville d'avec celui de Baja[433]. La vue en est magnifique: à gauche, le Vésuve et la chaîne des belles montagnes qui vont mourir au cap de Massa, l'île de Capri, une immense plage de mer, la ville de Naples, bâtie en amphithéâtre sur des hauteurs couronnées de villas et de jardins; en face, les îles de Procida et d'Ischia; à droite, le cap de Misène, les villes de Baja, de Pozzuoli, le lac d'Averno, des campagnes fertiles au delà de toute croyance, en un mot tout ce que la nature peut offrir de beau et de diversifié. C'est à travers cette même montagne que la grotte de Pausilippe a été taillée pour abréger les communications entre les deux golfes, ainsi que l'on perce une porte dans une enceinte pour épargner qu'on doive en faire le tour. Tous ces lieux sont pleins de souvenirs: la terre de Naples est classique comme celle de Rome, et j'éprouve, sur cette terre, des sensations différentes à toutes autres. Mon amie, il y a dans mon essence un tel éloignement pour les Barbares et pour tout ce qui mérite ce nom, que c'est dans cette combinaison que je puis seulement trouver l'explication de ce phénomène: ce qui me fait du mal à Naples, c'est tout juste ce qui y porte l'empreinte du vandalisme, et il serait facile de composer une longue liste de ces objets. Les maisons de Naples me désolent. J'aime mieux les architectes de quelque coin en Bohême que ceux d'ici et des maisons bâties ainsi qu'elles le sont toutes ici--à vingt heures de marche de Rome!
[433] La «collina di Posilipo», le Pausilippe.
Tu me parles de ta promenade à Richmond et de ta campagne. Mon amie, je voudrais avoir été dans le premier de ces lieux avec toi, et rester avec toi dans le second. Je crois, mon amie, que nous eussions été plus heureux l'un et l'autre que toi à Richmond et moi sur le Quirinal. Richmond est, au reste, l'un des plus jolis points de la terre. J'y ai fait vingt parties dans ma vie, et toujours avec une égale satisfaction.
Il y a eu ce soir une espèce de bal chez Mme Bees, Anglaise. Il est ici des noms que la bonne compagnie ne connaît pas à Londres, et qui dépensent leur ambition en routs[434] et plaisirs de ce genre. Comme ce n'est pas le mien, je ne reste jamais qu'une demi-heure au milieu de tant de faux luxe et de véritable ennui. Saint-Charles[435] est fermé pour notre malheur. Il n'ouvrira que le 9, vu la double neuvaine de saint Janvier[436]. Je verrai alors quelques bons opéras que le Roi a fait arrêter tout exprès. Je voudrais les entendre à tes côtés. Je les trouverais meilleurs même que peut-être ils le seront en fait.
[434] Rout, s. m. (on fait sentir le t, quelques-uns prononcent raout). Mot emprunté de l'anglais. Assemblée nombreuse de personnes du grand monde (Dictionnaire de l'Académie française, édition de 1878, t. II, p. 684).
[435] Théâtre San Carlo, le plus grand théâtre de musique de Naples.
[436] Mémoires du prince de Metternich, t. III, p. 205.
Ce 30.
Je fais partir le courrier. Tâche, mon amie, de retrouver ou de me faire retrouver tes nos 27 et 28. Tu conçois combien ils doivent m'intéresser: ce sont tes deux lettres après l'arrivée de Paul. Tu y réponds sans doute à ce que je t'ai écrit par lui. Je ne suis pas embarrassé de la réponse: je la connais, car je connais ton âme et ton cœur. Je n'ai pas moins besoin de m'entendre dire par toi ce que je sais comme si je l'avais entendu. Mon amie, quand je veux savoir ce que tu penses et ce que tu veux, je n'ai qu'à rentrer en moi-même. Je suis sûr de ne pas me tromper.
Tu tiens à ce que la fin de mes lettres soit tendre. Tu es enfant, bonne amie, et je ne t'en aime pas moins. Le dernier mot d'une lettre n'est que peu de chose; les mots tendres ne sont guère plus. C'est la pensée qui domine dans toute la lettre qui est tout, et cette pensée ne peut ni se cacher ni se détourner. Elle paraît à travers tout; elle pénètre comme la lumière à travers les plus minces espaces. Si tu peux douter de la nuance qui domine dans chacune de mes lettres, tu n'es guère confiante.
Adieu, mon amie, je voudrais ne jamais te dire ce vilain mot, ou bien l'employer comme on le fait ici--car addio se dit aux arrivants et ne se dit même qu'à eux. Il équivaut au How do you do des Anglais.
Quand aurai-je le bonheur de faire le premier shake hand avec toi?
Adieu donc, bonne amie à laquelle je dis que je l'aime, non parce qu'elle le veut, mais parce que je le sens, comme ma vie elle-même.
CONCLUSION