I
Les dernières lettres que l'on vient de lire sont datées de Naples. Avec elles s'achève la partie de la correspondance du prince de Metternich dont nous avons pu retrouver les originaux.
Le futur chancelier demeura dans la capitale du royaume des Deux-Siciles jusqu'à la fin de mai 1819 et revint ensuite à Rome. Vers le milieu du mois de juin, il quitta les bords du Tibre pour se rendre à Carlsbad, sans passer par Vienne. Le souci de sa santé n'était pas la seule cause de ce voyage.
L'Allemagne, déjà depuis quelque temps, était le théâtre de manifestations révolutionnaires. Les étudiants s'agitaient dans les Universités: Kotzebue venait de tomber sous le poignard de Sand.
Pour rechercher les mesures à opposer au développement de l'esprit démocratique, pour renforcer les lois de la Confédération Germanique, un échange de vues entre les gouvernements intéressés était devenu nécessaire. Les plénipotentiaires devaient se réunir dans la célèbre ville d'eaux.
Quelques-unes des lettres retrouvées par M. Ernest Daudet et publiées par lui dans la Revue Hebdomadaire[437] ont été écrites par le prince pendant le trajet de Rome à Carlsbad.
[437] Revue Hebdomadaire, 8e année, 1899, no 35, 29 juillet, p. 648 et no 36, 4 août, p. 31.--Les lettres publiées par M. Ernest Daudet forment ainsi une suite à celles données par nous. Le lecteur y retrouvera les mêmes personnages et les mêmes accents.
La première est datée du 13 juillet[438]. La passion du ministre ne s'est pas refroidie.
[438] Dans la publication de M. Ernest Daudet (Revue Hebdomadaire, no 35, p. 662), cette première lettre est datée de Vienne. Il y a certainement là une erreur due au scribe de la police par lequel fut exécutée la copie que M. Daudet a eue entre les mains. Ce scribe a lu Vienne pour Vérone.
En effet, M. de Metternich ne passa pas par Vienne en allant d'Italie à Carlsbad. Le 4 juillet, de Florence, il écrivait à sa femme. «Je puis aujourd'hui vous fixer sur mon itinéraire, ma bonne amie. Je compte partir d'ici samedi prochain, 10 juillet. Je serai le 11 à Bologne; le 12 à Vérone; le 13 à Trente; le 14 à Brixen; le 15 à Innsbrück; le 16 à Munich; le 17 à Ratisbonne; le 18 entre Ratisbonne et Carlsbad. L'Empereur arrivera ici le 7. Il serait possible que mon départ fût retardé d'un ou même de deux jours.» (Mémoires du prince de Metternich, t. III, p. 221).
La lettre du 13 juillet, dont nous discutons le lieu d'origine, nous apprend qu'effectivement le départ fut retardé, puisqu'il y est dit: «J'ai quitté Florence le 11, à 9 heures du soir.»
Enfin, dans une lettre datée de Vérone, 14 juillet, et publiée dans ses Mémoires (t. III, p. 222), M. de Metternich écrit: «Je suis arrivé ici hier vers 11 heures du matin... Je suis parti de Florence le 11 à 9 heures du soir; j'ai été d'un trait jusqu'à Bologne... Je suis reparti de Bologne à 7 heures du soir, et Vérone a vu mon entrée triomphale hier 13, à 10 heures du matin... Je partirai cet après-dîner pour aller tout d'un trait jusqu'à Brixen.»
Du 13 juillet 1819, 10 heures du matin, au 14 juillet après-dîner, M. de Metternich séjourna donc à Vérone. La lettre du 13 juillet publiée par M. Daudet doit donc certainement être datée de cette ville, malgré l'erreur de lecture que nous signalons.
«Le ciel sait, écrit-il à Mme de Lieven, que je ne puis pas me plaindre d'avoir été délaissé durant ce voyage. Je l'ai fait avec une centaine de personnes, ce qui prouve que ce n'est pas le nombre qui fait la valeur. Tu peux te vanter que toi seule vaux pour moi le reste du monde[439].»
[439] Revue Hebdomadaire du 29 juillet 1899. Ernest DAUDET, Un Roman du prince de Metternich, p. 662.
Le 18 juillet, il est à Munich, où il trouve deux lettres de son amie et des dépêches du prince Paul Esterhazy. «Les premières m'ont bien plus intéressé que les secondes, car elles parlent de nous. Les secondes m'ont prouvé de nouveau que je ne me trompe guère dans mes calculs, ni sur les hommes, ni sur les choses[440].» Il laisse ensuite entrevoir à Mme de Lieven les projets dont il va poursuivre la réalisation à Carlsbad: «Je crois que tu entendras dans quelque temps, même dans peu de temps d'ici, bien des cris contre moi, mais ce sera la canaille qui criera, et je regarde ces cris comme autant de louanges. Depuis que les coquins assassinent en Allemagne, au nom de la vertu et de la patrie, je serai peut-être assassiné, alors tu me pleureras et avec toi bien des gens honnêtes qui ne sont pas encore entrés en folie[441].»
[440] Ibid., p. 664.
[441] Ibid., p. 665.
M. de Metternich arrive enfin le 21 juillet à Carlsbad, d'où il lance à son amie ce cri d'amour: «Je t'aime à Carlsbad comme au pied du Vésuve, et dans les ruines de Pæstum et aux Champs-Elysées[442].»
[442] Ibid., p. 666.
Le prince repartit pour Vienne au début de septembre. Les débats ouverts en Bohême allaient se continuer sur les rives du Danube entre les ministres allemands.
Pendant ce temps, Mme de Lieven était restée en Angleterre. A la suite d'un séjour chez Lady Jersey, elle mandait le 3 septembre, à son amant:
«Hier au soir encore, en rentrant dans mon appartement à Middleton[443], il y avait un clair de lune superbe, je me suis tenue quelque temps sur le balcon de ma chambre à coucher. J'ai entendu marcher dans la chambre à côté de la mienne, je ne sais lequel de la compagnie on m'avait donné pour voisin: tu aurais eu probablement cette chambre, si tu étais venu chez Lady Jersey. Tu serais entré dans mon balcon, bon ami, nous nous serions dit bien bas quelques douces paroles; l'image de ce qui pouvait être m'a persécutée toute la nuit, j'ai fermé mon balcon, je me suis couchée, j'ai rêvé, et ce rêve a été charmant. Je te voyais, mon ami, nous parlions, nous parlions beaucoup, et de crainte qu'on ne nous entendît, tu m'avais prise sur tes genoux pour me parler plus bas; mon cher Clément, j'ai senti ton cœur battre, je le sentais sous ma main si fort que j'en ai été réveillée, c'était le mien qui te répondait[444].»
[443] Chez Lady Jersey.
[444] Revue Hebdomadaire du 4 août 1899. Ernest DAUDET, Un Roman du prince de Metternich, p. 49.
Six semaines après cette lettre, le 15 octobre 1819, Mme de Lieven mettait au monde son fils Georges, dont le roi d'Angleterre voulut être le parrain.
M. de Metternich attendait avec impatience la nouvelle du rétablissement de la comtesse et, le 22 octobre, lui écrivait: «Bonne amie, il est impossible qu'à l'heure qu'il est, tu ne sois pas délivrée de ton fardeau... Le 18 janvier étant ton jour de départ, ton terme est passé. Tu m'as dit avoir l'habitude de le précéder. Tu ne resteras pas en arrière cette fois-ci. Il existe donc au monde un être de plus qui a des droits à mon affection... Mon amie, que je sache bientôt ce que tu fais, comme tu as fait et quand ton sort a été décidé[445].»
[445] Revue Hebdomadaire du 4 août 1899. Ernest DAUDET, Un Roman du prince de Metternich, p. 34. Le prince de Metternich à l'inconnue. Vienne, ce 22 (octobre).
Quelques jours plus tard, le prince dit encore: «Te voici sortie des premiers embarras de ta besogne; elle est finie et tu dois te sentir légère, en proportion de ce que tu étais lourde auparavant. Une grossesse est un moment de plaisir payé bien cher; une couche, au contraire, est un moment de douleur racheté par vingt jouissances[446].»
[446] Ibid., p. 36. Le prince de Metternich à l'inconnue. Vienne, ce 2 novembre 1819.
Enfin, le 4 novembre, un mot de Neumann lui a appris l'heureuse nouvelle: «Il me dit que tous les tiens étaient au spectacle, pendant que tu en augmentais le nombre chez toi... Je te l'avais dit, mon amie, que tu accoucherais heureusement; je l'ai voulu ainsi et il arrive rarement du mal à mes amis[447].»
[447] Ibid., p. 38. Le prince de Metternich à l'inconnue. Ce 4 (novembre).
A l'occasion de la naissance de son fils, la comtesse de Lieven reçut du grand-duc Nicolas la lettre autographe ci-dessous, jusqu'à présent inédite, et dont nous devons communication à l'obligeance habituelle de M. Noël Charavay. Elle nous a semblé pouvoir être publiée ici, pour témoigner de l'estime en laquelle sa destinataire était tenue par la famille impériale de Russie.
Saint-Pétersbourg, 21 novembre/3 décembre 1819.
Chère comtesse! Ce n'est que dans ce moment que j'apprends qu'un courrier part pour Londres et, quoique très pressé, je ne puis résister à l'envie de vous offrir mes plus sincères félicitations et mes vœux les plus ardents pour votre prompt rétablissement. J'ai été d'autant plus charmé de savoir l'heureux résultat, que je vous avoue que je n'étais pas sans inquiétude. Dieu soit loué que tout est passé! C'est un bon exemple à suivre et vous avez fait merveille.
Je crains manquer l'occasion, car on me presse fort. Ainsi veuillez vous rappeler encore quelquefois de moi et croire que je ne cesserai de ma vie d'être
Votre tout dévoué et bien attaché,
NICOLAS.
Mille choses à votre mari et à tous ceux qui ne m'oublient pas.
L'année 1819 se termina, au milieu de ces préoccupations de tout genre, sans que les deux amants aient pu se rejoindre. Ce bonheur, si ardemment désiré, devait encore leur échapper en 1820.
Le prince de Metternich dut consacrer les premiers mois du nouvel an aux conférences de Vienne; mais, au moment même où sa politique y triomphait, où il s'apprêtait à signer l'acte final, il était cruellement frappé.
Une grande douleur venait lui faire oublier pour un instant sa passion lointaine. Le 6 mai, il perdait sa fille Clémentine.
Elle était la première de ses enfants qu'il voyait disparaître en pleine adolescence. Ses lettres de cette époque expriment une profonde douleur: «Elle semblait destinée à un avenir heureux, écrivait-il, par ses qualités douces et aimables. C'est une fleur qui s'est effeuillée au moment d'éclore, et elle a eu de commun avec les fleurs de ne pas résister aux aquilons. Tous les médecins sont d'accord que, sans le terrible hiver que nous avons eu, elle vivrait[448].»
[448] Lettre autographe signée, en date de Prague, 5 juin 1820 (Lettres autographes composant la collection de M. Alfred Bovet. Paris, Charavay, 1884, in-4º, no 244).
Des excursions en Bohême, à Cobourg, dans ses propriétés de Kœnigswart, les soucis que lui causait le soulèvement naissant de Naples menèrent M. de Metternich jusqu'au mois de juillet 1820. A ce moment, une nouvelle catastrophe l'atteignit. Sa fille aînée, mariée au comte Joseph Esterhazy et dont il avait si souvent parlé à Mme de Lieven, succombait le 20 juillet au mal mystérieux qui déjà avait emporté sa sœur. Il faut écouter le père pleurer: «Je me rue au devoir comme le désespéré se rue sur des batteries ennemies; je ne vis plus pour sentir, mais pour agir... Comme j'ai aimé cette enfant! Elle, de son côté, m'aimait plus qu'un père. Depuis de longues années, elle était ma meilleure amie[449].»
[449] Mémoires du prince de Metternich, t. III, p. 361. Vienne, le 25 juillet.
M. de Metternich dut à ce moment se séparer de sa femme et des trois enfants qui lui restaient. Tous avaient la poitrine délicate. Redoutant pour eux le climat de Vienne, ne pouvant songer à l'Italie ni à l'Allemagne, fermées aux siens par leurs crises intérieures, le prince envoya sa famille chercher à Paris un ciel moins meurtrier. Cette séparation fut pour lui un nouveau calvaire[450].
[450] Ibid., t. III, p. 362 et s. Vienne, 28 juillet, 29 juillet.
Il dut cependant s'arracher à ses larmes, cherchant, selon sa propre expression, un refuge dans son devoir[451]. De même que la politique d'intervention avait amené les conférences de Carlsbad et de Vienne contre l'Allemagne en rébellion, de même elle provoquait celle de Troppau contre la révolution napolitaine. A ce congrès succéda celui de Laybach, qui tint le prince éloigné de Vienne jusqu'au mois de mai 1821.
[451] Ibid., t. III, p. 362. Vienne, 26 juillet.
Mme de Lieven, de son côté, n'avait pu quitter l'Angleterre pendant cette triste année 1820. Il y avait déjà plus de deux ans qu'elle n'avait vu son ami. 1821 lui réservait cette grande joie. Le hasard, ce dieu des amoureux, allait, au moment où elle s'y attendait le moins, opérer la réunion tant désirée et tant attendue.
A l'automne, le nouveau roi d'Angleterre se rendit à Hanovre.
La situation était assez tendue entre la Grande-Bretagne et l'Autriche. La première de ces puissances n'avait pas voulu souscrire aux protocoles de Troppau et de Laybach, œuvres de la seconde. Mais l'une comme l'autre avait intérêt, pour des raisons diverses, à ne permettre au tsar, qui avait pris le parti de la Grèce soulevée, de profiter de l'occasion pour attaquer l'empire turc.
M. de Metternich vit dans ce voyage de George IV l'occasion favorable d'un de ces entretiens directs qui déjà tant de fois lui avaient réussi. Précisément le comte de Lieven était en Russie, où il venait de conduire ses fils à l'Université de Dorpat. Il était facile de l'arrêter à son retour et de réunir ainsi les représentants autorisés des trois pays intéressés.
M. de Metternich, élevé depuis peu aux hautes fonctions de chancelier de Cour et d'État[452], débarqua le 20 octobre à Hanovre[453] sous le prétexte officiel de saluer l'ex-Prince Régent au nom de l'empereur d'Autriche.
[452] Le 25 mai 1821 (Mémoires du prince de Metternich, t. VII, p. 656).
[453] Gazette d'Augsbourg du 2 novembre 1821, no 306, p. 1223.
Le roi--pur hasard, délicate prévenance ou égoïste pensée--avait invité Mme de Lieven à profiter de son propre voyage en Allemagne pour venir au devant de son mari. La comtesse ne dut pas se faire longtemps prier.
Elle arriva presque en même temps que son amant[454]. Quant à M. de Lieven, obligé de se détourner de son chemin pour rencontrer le Tsar à Vitepsk, il ne la rejoignit que le 28 à 3 heures de l'après-midi[455].
[454] Gazette d'Augsbourg du 2 novembre 1821, no 306, p. 1223.--Archives du ministère des affaires étrangères. Hanovre, Correspondance, vol. 56, fº 322 verso. Le marquis de Moustier au baron Pasquier. Hanovre, 21 octobre 1821.
[455] Archives du ministère des affaires étrangères. Hanovre, Correspondance, vol. 56, fº 350 recto. Le marquis de Moustier au baron Pasquier. Hanovre, 28 octobre 1821.
Les deux amoureux durent profiter avec délices de ces huit jours de liberté, malgré les obligations mondaines dont ils étaient surchargés.
Le chancelier raconte ainsi sa vie extérieure pendant ces journées: «Depuis mon arrivée, je mène une véritable vie de congrès, toute remplie par des fêtes de Cour. Les heures que je ne passe pas devant la table de la salle des conférences, je les passe à des dîners de trois ou quatre heures ou bien à des soirées où l'inconvénient d'étouffer est le moindre mal qu'on ait à subir[456].»
[456] Mémoires du prince de Metternich, t. III, p. 480. Hanovre, 25 octobre 1821.
Le 21 octobre, M. de Metternich, après avoir fait le matin ses visites aux princes de la famille royale, dînait le soir chez le duc de Cambridge avec son amie[457].
[457] Archives du ministère des affaires étrangères. Hanovre, Correspondance, vol. 56, fº 322 verso. Le marquis de Moustier au baron Pasquier. Hanovre, 21 octobre 1821.
Le 28, jour de l'arrivée de M. de Lieven, le Roi invite à sa table le marquis de Londonderry (Lord Castlereagh), la marquise de Conyngham, l'ambassadeur de Russie à Londres et sa femme, le prince de Metternich[458]. Après le dîner, il y eut présentation des dames et concert au château. Le ministre de France à Hanovre, le marquis de Moustier, nous a laissé le récit de la fête: «Sa Majesté est entrée à 9 heures dans la salle du concert, donnant le bras aux duchesses de Cumberland et de Cambridge.
[458] Gazette d'Augsbourg du 10 novembre 1821, no 314, p. 1255.
«Elle a fait placer, sur le même divan qu'Elle, le prince de Metternich et le comte et la comtesse de Lieven. Cette dernière était à côté du Roi, prenant ainsi le rang sur la duchesse de Cumberland et sur la landgrave de Hesse-Hombourg.
«Après le concert, le Roi est entré dans sa salle du trône, suivi seulement par les princes et princesses, la comtesse de Lieven et le prince de Metternich. Le comte de Lieven, fort fatigué de son voyage, s'était retiré pendant le concert.
«Avant de rentrer dans son appartement, le Roi a pris congé des personnes qui l'entouraient. Il a embrassé la comtesse de Lieven en lui donnant rendez-vous à Brighton... Après quelques instants d'entretien intime avec le prince de Metternich, il l'a embrassé avec une extrême affection et à trois reprises différentes, ce qui a été d'autant plus remarqué que c'était s'écarter absolument des usages d'Angleterre[459].»
[459] Archives du ministère des affaires étrangères. Hanovre, Correspondance, vol. 56, fº 351 recto. Le marquis de Moustier au baron Pasquier. Hanovre, le 29 octobre 1821.
Le lendemain, 29 octobre, George IV quittait Hanovre. M. de Moustier note qu'il dîne ce jour-là «en très petit comité chez le comte de Munster avec le prince de Metternich et le comte et la comtesse de Lieven[460].»
[460] Archives du ministère des affaires étrangères. Hanovre, Correspondance, vol. 56, fº 352 recto. Le marquis de Moustier au baron Pasquier. Hanovre, le 29 octobre 1821.
Le surlendemain, le chancelier d'Autriche, dont le départ avait été retardé de vingt-quatre heures, se met en route pour Francfort à 8 heures «en sortant de dîner avec le comte et la comtesse de Lieven chez la duchesse de Cumberland[461].»
[461] Ibid., vol 56, fº 361 recto. Le marquis de Moustier au baron Pasquier. Hanovre, le 31 octobre 1821.
Comme on le voit, les occasions de se revoir n'avaient pas manqué aux deux amants. Et si l'on ajoute à ces entrevues officielles, celles plus intimes qu'ils surent se ménager, on peut supposer que, vraisemblablement, ni lui ni elle ne regrettèrent le voyage.
De Francfort[462], M. de Metternich s'était rendu au Johannisberg; mais, avant de quitter Dorothée, il avait dû combiner une nouvelle rencontre avec elle, car il revenait dans la ville précédente le 5 novembre, le jour même où les Lieven y arrivaient de leur coté[463]. Le lendemain, tous se trouvaient réunis à la table de M. de Carlovitz, envoyé autrichien[464].
[462] Où il arriva le 3 novembre et descendit à l'Hôtel de l'Empereur romain (Moniteur universel) du vendredi 9 novembre 1821, no 313, p. 1529.--Gazette d'Augsbourg du 8 novembre 1821, no 312, p. 1246.
[463] Gazette d'Augsbourg du 11 novembre 1821, no 315, p. 1259.
[464] Ibid. du 12 novembre 1821, no 316, p. 1363.
Mais le bonheur, cette fois encore, devait être de courte durée: le samedi 10 novembre, le chancelier repartait pour Vienne après avoir assisté, le jeudi précédent, au splendide dîner offert en son honneur par M. Rothschild[465] et, de son côté, l'ambassadeur de Russie rejoignait son poste en passant par Paris.
[465] Moniteur universel du lundi 19 novembre 1821, no 323, p. 1569.
M. de Metternich et Mme de Lieven devaient attendre une année entière une nouvelle occasion de se retrouver. Celle-ci leur fut fournie par le congrès de Vérone, le plus important de cette période, celui qui véritablement marque l'apogée de la carrière du chancelier.
Ce dernier arriva à Vérone le 13 octobre 1822[466] et les travaux commencèrent immédiatement. Le comte de Nesselrode était le représentant en titre de la Russie, mais il était entouré de ministres dont le rôle était de traiter certains points spéciaux. Parmi ces derniers se trouvait M. de Lieven chargé, comme M. de Tatistcheff, de régler, avec l'Autriche et l'Angleterre, les questions soulevées par le différend turco-russe.
[466] Gazette d'Augsbourg du 26 octobre 1822, no 299, p. 1195.
Sous ces diplomatiques auspices, le prince et sa fidèle amie se rejoignirent avec joie. De part et d'autre, leur correspondance porte la trace de leur félicité.
«La princesse[467] de Lieven est ici ma seule ressource en fait de société, écrivait le chancelier le 12 novembre, je passe presque toutes les soirées chez elle et la plupart des membres du Congrès suivent en cela mon exemple. Le noyau de la société qui se réunit chez elle est formé par le duc de Wellington, Ruffo (plénipotentiaire napolitain), Caraman (plénipotentiaire français), Bernstorff (plénipotentiaire prussien) etc., etc.; c'est-à-dire, en d'autres termes, que le salon de la princesse de Lieven à Vérone ressemble à notre salon de Vienne[468].»
[467] Sic. Si les éditeurs des Mémoires de M. de Metternich ont ici respecté le texte original du chancelier, celui-ci commet un singulier anachronisme, car les Lieven ne reçurent le titre de prince qu'en 1826.
[468] Mémoires du prince de Metternich, t. III, p. 560. Vérone, 12 novembre (sans nom de destinataire).
De son côté, l'ambassadrice disait à son frère: «Tous les soirs le Congrès se réunit chez moi; le comte Nesselrode et le prince Metternich m'ont demandé cela comme nécessaire pour eux, et j'y trouve tous les avantages, parce que cela me vaut la société quotidienne des personnes les plus remarquables par le rôle qu'elles jouent en Europe et par leur agrément personnel.
«Je connaissais beaucoup déjà ce prince de Metternich par diverses rencontres que nous avions eues; ici, je me suis beaucoup liée d'amitié avec lui[469]».
[469] Ernest DAUDET, Une vie d'ambassadrice au siècle dernier, p. 120, et Letters of Dorothea, princess Lieven, during her residence in London, p. 59. Vérone, 1er décembre.
Il nous semble que ce n'était pas ici seulement qu'elle s'était liée avec le ministre autrichien. D'autre part, le mot d'amitié est peut-être un peu faible pour tout ce qu'il voulait dire. Cependant, par cet euphémisme, Mme de Lieven avouait pour la première fois à sa famille cette relation qui, depuis si longtemps, la charmait. Peut-être avait-elle peur de voir les siens apprendre son intimité par une autre voie. On jasait en effet sur elle. Mme de Nesselrode raconte que les diplomates russes médisaient volontiers de leur compatriote et la tenaient à l'écart. La raison de cette attitude était l'intrigue que l'on lui soupçonnait avec M. de Metternich[470].
[470] Lettres et papiers du chancelier comte de Nesselrode, t. VI, p. 142.
Contre cette rumeur, dont Chateaubriand se fera plus tard l'écho, l'ambassadrice tentait de se défendre: «Je suis fâchée de rencontrer dans les gens qui devraient être le mieux avec moi précisément tout l'éloignement qu'on porterait à un ennemi. Parce que j'ai passé dix ans en Angleterre, on me croit Anglaise, et parce que je vois tous les jours le prince de Metternich, Autrichienne[471].»
[471] Ernest DAUDET, Une vie d'ambassadrice au siècle dernier, p. 120, et Letters of Dorothea, princess Lieven, p. 59.
La malveillance dont elle se sent l'objet n'empêche cependant pas Mme de Lieven de penser à un projet dont la réalisation aurait comblé tous ses vœux. Dès les premiers mois de la liaison, M. de Metternich avait eu l'idée de solliciter pour son mari le poste d'ambassadeur à Vienne. Dans les lettres publiées plus haut, il y revient à plusieurs reprises. L'emploi était alors rempli par le comte Golovkine, rendu quelque peu ridicule jadis par l'échec de sa mission en Chine, et dont le prince détestait l'insupportable verbiage.
Madame de Lieven était entrée avec ardeur dans les vues de son ami et avait tenté, dès 1819, de gagner Capo d'Istria à sa cause: «Capo a le jugement assez correct pour avoir apprécié les bonnes qualités de mon mari, écrivait-elle. Nous parlions un jour de G... Capo me dit: «Et c'est cet homme-là qu'on met en face de M...!» Je lui ai répondu à cela: «Comme vous ne trouverez pas à lui envoyer un homme d'assez d'esprit pour en avoir autant que lui, envoyez-lui seulement un honnête homme, vous vous en trouverez mieux[472].»
L'honnête candidat de l'esprit duquel on n'avait que faire était M. de Lieven, mais cette façon de demander une place était vraiment d'une jolie perfidie.
En tout cas, Capo ne voulut pas comprendre. Nesselrode n'y mit guère plus de bonne volonté. En janvier 1822, le remplacement de Golovkine fut agité de nouveau, mais non dans le sens désiré: «Le pauvre petit Nesselrode, écrit M. de Metternich, veut m'envoyer à Vienne Strogonoff, à la place de Golovkine; il croit qu'un homme aimable serait utile auprès de moi. Comme il me connaît mal![473].»
Cette fois encore, le gouvernement du tsar s'obstina à ne pas saisir ce qu'on lui demandait et, à Vérone, les deux amants durent étudier de nouveau la question.
L'ambassadrice n'avait pas abandonné tout espoir, et elle laisse percer ses sentiments dans une lettre à son frère: «Nous retournons (à Londres), dit-elle, je ne sais pour combien de temps encore. Il y a dix ans que nous y sommes, c'est long, et j'ai bien répété au comte Nesselrode qu'il nous obligerait de songer à nous donner une autre place, lorsque la convenance du service pourra se rencontrer. Le choix n'est pas grand, il est vrai, parce qu'il roule sur Paris et Vienne. Cette dernière place va être donnée comme ambassade à Tatistcheff; c'est un homme de beaucoup d'esprit; quant à Pozzo, il fait bien sa besogne à Paris[474].»
[472] Revue Hebdomadaire du 4 août 1899. Ernest DAUDET, Un Roman du prince de Metternich, p. 51. La comtesse de Lieven à M. de Metternich. Dimanche, le 5 (septembre 1819).
[473] Mémoires du prince de Metternich, t. III, p. 532. Le prince de Metternich à..... (sans nom de destinataire), 23 janvier (1822).
[474] Ernest DAUDET, Une vie d'ambassadrice au siècle dernier, p. 121 et Letters of Dorothea, princess Lieven, p. 60. La comtesse de Lieven à son frère, 7 décembre 1822.
Quand elle écrivait cette lettre, Mme de Lieven en disait plus ou moins qu'elle ne pensait et, sans doute, espérait que le nom prononcé pour Vienne ne l'était pas à titre définitif.
M. de Tatistcheff, en effet, ne fut pas pourvu de cette ambassade. Il fut simplement chargé d'une mission confidentielle auprès du chancelier, mais, pour des raisons que nous ignorons, M. de Lieven n'obtint jamais le poste tant convoité.
M. de Metternich quitta Vérone le 16 décembre[475]. M. et Mme de Lieven s'en éloignèrent vers la même époque: dès le 4 janvier 1823, ils sont à Londres, installés dans le nouvel hôtel de l'ambassade, Ashburnham House[476], et le comte a, trois jours plus tard, une entrevue avec M. de Marcellus[477].
[475] Mémoires du prince de Metternich, t. III, p. 560. Venise, le 16 décembre.
[476] Letters of Dorothea, princess Lieven, p. 64.--Jusque-là, l'hôtel de l'ambassade se trouvait dans Harley Street, près de Cavendish Square. Le nouvel hôtel, Ashburnham House, situé Dover Street, était beaucoup plus vaste et plus somptueux que l'ancien.
[477] Archives du ministère des affaires étrangères. Angleterre, Correspondance, vol. 616, fº 18. M. de Marcellus à M. de Chateaubriand, 7 janvier 1823.
A partir de ce moment on ne trouve plus de traces de réunion du chancelier d'Autriche et de son amie jusqu'en l'année 1848, pendant laquelle ils se retrouveront à Brighton.
Cependant, Mme de Lieven vint passer sur le continent, à Rome, l'hiver 1823-1824. Son mari nous apprend les causes de ce déplacement dans une lettre à Nesselrode du 11/23 septembre 1823: «Je suis à la veille d'une longue et douloureuse séparation d'avec ma femme. Depuis huit mois elle est souffrante. Crichton ne lui promet de guérison qu'au moyen d'un beau climat, et ne veut absolument pas qu'elle risque de passer l'hiver prochain en Angleterre. Sa santé doit être en première ligne pour moi, et nous nous résignons en conséquence à un sacrifice bien pénible pour tous les deux. Je vais rester dans un isolement complet. Si, comme je l'espère, sa santé se remet, elle se rendra à l'entrée du printemps prochain pour une couple de mois en Russie, où l'établissement de mes fils exige la présence de l'un de nous deux. Le plus indépendant doit s'y rendre, et voilà pourquoi elle va chercher des jambes en Italie[478].»
[478] Theodor SCHIEMANN, Geschichte Russlands unter Kaiser Nikolaus I. Berlin, Georg Reimer, 1904, t. I, p. 587. Lieven à Nesselrode, 11/23 septembre 1823.
La santé de la comtesse s'améliora rapidement sous le ciel de la Ville Éternelle. Dès le 21 novembre/3 décembre 1823, son mari écrit encore à Nesselrode: «Le climat d'Italie a opéré des prodiges sur sa constitution; elle a éprouvé une amélioration si sensible et si soudaine, que j'ose me flatter de voir sa guérison complète au printemps prochain»[479].
[479] Ibid., t. I, p. 588. Lieven à Nesselrode, Londres, 21 novembre/3 décembre 1823.
Deux mois plus tard, ces bonnes nouvelles sont confirmées: «Le climat de l'Italie continue à exercer les effets les plus salutaires sur l'état de santé de ma femme, et sa guérison complète peut être anticipée dans peu de semaines. Elle sera de retour ici au commencement d'avril[480].»
[480] Théodor SCHIEMANN, Geschichte Russlands unter Kaiser Nikolaus I, t. I, p. 590. Lieven à Nesselrode. Londres, 10/22 janvier 1824.
Elle renonça sans doute à revenir par la Russie. Son fils Paul partit seul en effet pour le continent le 17 novembre 1824[481].
[481] Ibid., t. I, p. 596. Lieven à Nesselrode. Londres, 5/17 novembre 1824.
Dorothée rencontra-t-elle Clément, à l'aller ou au retour de son voyage à Rome[482]? Aucun document ne le laisse supposer. Le prince, en se rendant à Czernovitz pour assister à l'entrevue des empereurs de Russie et d'Autriche, tomba assez gravement malade à Lemberg. Il rentra seulement en novembre à Vienne[483] et ne quitta plus cette ville jusqu'au mois de juin 1824[484].
[482] C'est à Rome que Mme de Lieven fit la connaissance de Mme Apponyi. Dans une lettre à M. de Fontenay dont nous avons déjà donné un extrait, cette dernière dit en parlant de l'amie de M. de Metternich: «Elle est aimable avec nous et passe pour un peu fière, du reste.» Lettre autographe signée à M. de Fontenay, Rome, 9 janvier 1824 (Catalogue de la maison veuve Gabriel Charavay, no 263).
Il avait été question d'un voyage de l'empereur d'Autriche et de Metternich en Italie au printemps de 1824. Ce dernier devait arriver à Milan dans les premiers jours d'avril (Mémoires du prince de Metternich, t. IV, p. 91).--Au début de mars, ce voyage fut remis: «Des raisons sérieuses l'ont fait ajourner. L'une d'entre elles, c'est que nous sommes si complètement d'accord avec Saint-Pétersbourg que ce serait une maladresse d'augmenter encore la distance qui nous sépare et de ralentir ainsi notre correspondance.» (Mémoires du prince de Metternich, t. IV, p. 93).
[483] Mémoires du prince de Metternich, t. IV, p. 25--«25 novembre..... Mon poumon est encore bien malade; s'il n'était pas si robuste, il me jouerait en ce moment un vilain tour.»
[484] La lettre datée du 11 janvier 1824 (Mémoires du prince de Metternich, t. IV, p. 89) sans nom de destinataire, était peut-être adressée à Mme de Lieven.
L'année 1825 ne fut pas, sans doute, plus propice aux deux amants.
En février, Mme de Lieven mettait au monde, à Londres, son dernier fils, Arthur[485]. Quelques mois après, elle partait pour la Russie, en passant par Varsovie[486]. Elle était de retour en Angleterre à la fin de septembre[487].
De son côté, M. de Metternich était venu en France dans le courant de mars. Une triste circonstance l'y avait appelé. Depuis de longs jours, il éprouvait de vives inquiétudes au sujet de la santé de sa femme, la princesse Éléonore, installée à Paris avec ses trois enfants survivants. Le même mal, qui avait déjà emporté deux de ses filles, minait la mère. Elle mourut le 19 mars 1825. Son mari était auprès d'elle depuis le 14. Le 21, après une messe basse en l'église de l'Assomption, le corps était transporté jusqu'à la barrière de Pantin; là, il était placé dans une berline qui partait de suite pour Mayence[488].
[485] Geschichte Russlands unter Kaiser Nikolaus I, t. I, p. 604. Lieven à Nesselrode. Londres, 31 janvier/12 février 1825.
[486] Letters of Dorothea, princess Lieven, during her residence in London, p. 76. Londres 2/14 mars 1825.
[487] Geschichte Russlands unter Kaiser Nikolaus I, t. I, p. 613. Lieven à Nesselrode. Londres, 23 septembre/5 octobre 1825.
[488] Moniteur universel du mardi 22 mars 1825, no 81, p. 418.
Le prince de Metternich quitta Paris le 18 avril avec son fils Victor pour rejoindre l'empereur François en Italie. Il avait refusé de se rendre à Londres, malgré l'invitation du roi d'Angleterre: la tension des rapports entre les deux Cours avait été cause de ce refus inévitable.
Nul indice, dans les déplacements ultérieurs du chancelier, ne nous révèle la possibilité d'une rencontre de nos deux personnages. D'ailleurs, il existait dès lors un refroidissement marqué dans leur mutuelle sympathie, car, dès le retour de sa femme, M. de Lieven, si souvent influencé par elle, commençait à se plaindre de son rival. Il était même assez acerbe: «Il faut convenir, écrivait-il, le 5 octobre 1825, que le prince de Metternich, avec tout son talent, a fait depuis quelque temps les pas de clerc les plus inconcevables; ses gasconnades déplacées lui valent aujourd'hui une nouvelle admonition de M. Canning, piquante pour un homme tout cousu de vanité comme l'est M. de Metternich[489]»
[489] Theodor SCHIEMANN, Geschichte Russlands unter Kaiser Nikolaus I, t. I, p. 613. Lieven à Nesselrode. Londres, le 23 septembre/5 octobre 1825.
Si ces mots ont été inspirés par la comtesse, faut-il en conclure que, sur ses yeux, le bandeau de l'amour était déjà en partie déchiré? Depuis trois ans, les amants de Spa n'avaient pu se rejoindre. Sans doute un prétexte seul manquait pour la rupture.
Quand donc et pourquoi cette rupture se produisit-elle?
A défaut de documents, on est obligé de procéder ici par induction.
L'échange des lettres durait encore en août 1824. A cette époque, Mme de Lieven écrivait à Mme Apponyi, dont le mari venait d'être nommé ambassadeur d'Autriche près la Cour de Saint-James: «Je vois par ce que me dit le prince de Metternich que votre arrivée en Angleterre est différée jusqu'au printemps[490].»
[490] Ernest DAUDET, Une vie d'ambassadrice au siècle dernier, p. 126.
Ce même échange n'avait pas cessé à la fin de 1825. A la date du 19 novembre/1er décembre 1828, Dorothée disait à son frère: «Quel anniversaire c'est aujourd'hui! Je me rappelle ce que m'écrivait le prince de Metternich le jour où la nouvelle de la mort de l'Empereur Alexandre lui parvint: «Le roman est fini, nous entrons dans l'histoire[491].»
[491] Letters of Dorothea, princess Lieven, during her residence in London, p. 166.--Comparer cette phrase à ce que dit M. de Metternich dans une lettre à Ottenfels, Vienne, le 18 décembre 1825. Il s'agit du grand-duc Constantin que le chancelier s'attendait à voir devenir Tsar. Il «a beaucoup d'esprit, un cœur droit plein de noblesse, les principes politiques les plus corrects; souvent peu d'accord avec la pente d'idées sentimentale et romanesque de son auguste frère... Ou je me trompe fort, ou bien l'histoire de Russie va commencer là où vient de finir le roman.» (Mémoires du prince de Metternich, t. IV, p. 258).
Le tsar était mort le 1er décembre 1825 et la nouvelle en était arrivée à Vienne dans la nuit du 13 au 14, à minuit[492].
[492] Mémoires du prince de Metternich, t. IV, p. 205.
C'est là la dernière trace que nous ayons pu trouver de la correspondance du chancelier et de l'ambassadrice. Cette correspondance dut cesser dans le courant de l'année 1826.
A l'appui de cette hypothèse, nous apporterons tout d'abord une indication qui nous paraît avoir sa valeur.
Les lettres possédées par nous ont été reliées en deux volumes. L'un comprend les missives écrites en 1819, l'autre, celles datées des quatre premiers mois de 1820. Ces deux volumes constituaient le commencement de la série. Or, au dos de l'un et de l'autre, une main, qui avait peut-être tenu l'ensemble de cette série, a tracé ces mots: Correspondance intime du prince de Metternich, 1819-1826.
Mais il y a mieux: dès les premiers mois de 1827, dans ses lettres à Lord Grey, Mme de Lieven devient agressive vis-à-vis de M. de Metternich. Comme on le verra plus loin, il n'est plus de défaut dont elle ne l'accuse. De son côté, l'amour était mort.
Il devait en être de même du côté du prince.
En 1827, celui-ci se remariait. Le 5 novembre, il épousait la baronne Marie-Antoinette de Leykam, que l'Empereur créait à cette occasion comtesse de Bielstein: mariage d'inclination qui n'alla pas sans quelque bruit.
La nouvelle épouse appartenait à une famille d'origine très modeste, issue d'un cocher de Wetzlar. Son grand-père, référendaire à la chancellerie d'Empire, avait reçu le titre de baron. Son père s'était marié à Naples et, au sujet de cette union, quelques anecdotes sur lui et sur sa femme, assez désagréables pour eux, couraient dans la société de Vienne.
Quant à la jeune fille, elle était d'une délicieuse beauté[493]. M. de Metternich, très épris, ne tint nul compte des commérages de la Cour; peut-être même les brava-t-il.
[493] Joseph VON HORMAYR, Kaiser Franz und Metternich, ein nachgelassenes Fragment. Berlin, 1848, in-8o, p. 38.
«Il est heureux pour mon sort à venir, écrivait-il à la comtesse Zichy, que de bien indignes propos aient tracé la route que j'avais à suivre; elle ne contrarie ni les affections de mon cœur ni le premier besoin de ma vie privée: un intérieur[494].»
Ce mariage excita le dépit de Mme de Lieven. Elle écrivit à son frère que le chancelier se conduisait comme un niais, et elle répéta avec joie un mot de Mme de Coigny: «Le chevalier de la Sainte-Alliance a maintenant fini par une mésalliance[495].»
[494] Mémoires du prince de Metternich, t. IV, p. 345.
[495] Correspondence of princess Lieven and Earl Grey, 1824-1841, edited by Guy Le Strange. Londres, Bentley, 1890, in-8o, t. I, p. 73. Londres, 19 novembre 1827.
Quelques mois plus tard, la seconde princesse de Metternich disparaissait, laissant un fils nouveau-né, qui fut l'ambassadeur d'Autriche à Paris sous Napoléon III[496]. Nous avons retrouvé une lettre inédite où le prince, dans l'accablement de ce deuil, peint lui-même à une correspondante inconnue l'état de son cœur au moment où il conduisait la baronne de Leykam à l'autel. Dans ce cœur, il n'y avait plus de place, dès lors, pour Mme de Lieven.
[496] La seconde princesse de Metternich mourut le 17 janvier 1829. Son fils, le prince Richard, était né le 7 janvier précédent.
«Vienne, ce 25 février 1829.
«Je vous remercie du fond de mon cœur de vos deux dernières lettres, et bien particulièrement de celle du 7 de ce mois. Je suis si sûr de la part que vous prenez à mon extrême douleur, que je me sens à l'aise avec vous.
«Oui, mon amie, j'ai éprouvé le plus grand malheur qui pouvait m'être réservé! J'ai perdu plus que la moitié de mon existence. Mon intérieur, mon bonheur domestique, cette partie de ma vie qui m'appartenait et qui m'aidait à supporter l'autre qui n'est pas ma propriété--tout a péri en moi et autour de moi.
«Vous savez que je n'appartiens pas à cette classe d'êtres qui vivent de ce qui fait le charme des hommes du monde. Le monde n'a jamais été qu'un élément très secondaire de mon existence. J'ai eu les dehors de ce que vulgairement on désigne par homme du monde; mon esprit, mon cœur, mes plus douces affections ne portent pas sur ce terrain. Des pertes affreuses se sont succédées, et elles ont toutes dévasté mon existence véritable. Le sentiment de cette solitude que je hais s'était emparé de mon âme; je me suis senti le besoin absolu d'en sortir. Calme dans mes calculs et observateur impartial, j'ai cherché longtemps avant de fixer mon choix. Ce que je voulais, ce fût un être qui à jamais m'appartiendrait exclusivement et qui me dispenserait de tout souci et surtout de toute espèce de surveillance; une jeune personne qui jamais n'aurait la moindre prétention au rôle de mère de mes filles, mais bien simplement celle d'être leur sœur aînée, de leur prêcher d'exemple, de les consoler le plus possible dans leur abandon. Je voulais de plus que cet être me fût connu comme renfermant toutes les garanties d'un caractère doux, égal; je voulais enfin que mon cœur puisse lui appartenir en entier.
«Cet être, je l'avais trouvé. Seule et sans famille le jour où elle entrerait dans la mienne, belle comme un ange et ange par toutes ses qualités, habituée dès sa tendre jeunesse à me regarder comme le meilleur et comme le plus sûr ami;--enfin réunissant tout ce que jamais j'aurais pu désirer,--cet être que j'avais trouvé, la mort me l'a arraché après quatorze mois de bonheur! Ma vie s'est éteinte avec la sienne.
«Je vous aurais écrit après mon malheur, mais les forces m'ont manqué. Je me suis jeté dans les affaires publiques comme le meurtrier dans une forêt. Six semaines sont maintenant écoulées; je ne sais pas mesurer cet espace de temps; il se présente à ma pensée indifféremment comme autant d'années et comme autant d'instants.
«Mais le sacrifice est fait; il est sans retour ni remède. Le sentiment public m'a fait du bien; je n'en ai jamais vu un qui aurait été ni plus universel ni moins emprunté.
«J'ai pris cette expression d'un bon sentiment comme un hommage à celle qui n'est plus.
«Plus je suis plaint et plus je dois avoir perdu.
«Voici une lettre pour C. La pauvre enfant pleure certainement de ces larmes qui, seules, sont dignes de son cœur.
«Adieu, ma chère amie.--M.[497]».
[497] Collection particulière. Lettre autographe signée M.
De cette lettre ressort un incontestable accent de sincérité. Si M. de Metternich n'avait donné, par ailleurs, la preuve de la profondeur de son amour pour la belle Antoinette de Leykam, elle suffirait à témoigner en sa faveur. Il n'est donc pas téméraire de penser que Mme de Lieven était alors oubliée.
Est-il nécessaire de rechercher les causes qui détachèrent l'un de l'autre le prince et son amie?
Sans doute, la lassitude, puisque leur amour pouvait si rarement reprendre un élan nouveau dans une réunion, même momentanée, fut pour beaucoup dans l'attiédissement de la réciproque passion.
Mais la principale cause de la désaffection commune dut être le changement survenu dans le caractère et l'esprit de Mme de Lieven.
Jusqu'en 1819, l'action personnelle de cette dernière avait été assez réservée; mais, à partir de ce moment, elle se jeta à corps perdu dans la politique. Non seulement elle prit une part de plus en plus active à la direction de l'ambassade, mais, pour mieux servir les intérêts de sa nation, elle se mêla, presque ouvertement, à la lutte des partis.
Elle écrivait alors régulièrement à l'Impératrice; ses lettres étaient très appréciées à la cour de Saint-Pétersbourg et le comte de Nesselrode faisait grand cas de ses renseignements.
Pour satisfaire les vues de son gouvernement, elle chercha plus d'une fois à peser sur les ministres anglais qui se succédaient à la direction des affaires. Ceux-ci ne furent pas longtemps sans se plaindre de ses intrigues.
M. Lionel G. Robinson résume ainsi cette période de la vie de Dorothée: «Son goût aussi bien que son devoir--car on peut supposer qu'elle était l'esprit directeur de l'ambassade de Russie à Londres,--l'amena à cultiver la bonne grâce de ceux qui étaient les plus capables de favoriser les intérêts qu'elle désirait servir. C'est ainsi qu'elle noua des relations cordiales avec Wellington et Canning, Aberdeen et Palmerston, Peel et le comte Grey, et ce n'est pas la caractéristique la moins intéressante de ses lettres que la place occupée dans son estime par chaque homme d'État suivant qu'il s'élève au pouvoir ou en position, ou qu'il en tombe[498].»
[498] Letters of Dorothea, princess Lieven, during her residence in London. Biographical notice, p. VIII et IX.
Ces hommes d'État lui conservaient parfois rancune de ses variations, et Wellington dira d'elle: «Elle peut et veut trahir chacun à son tour, si cela convient à ses desseins[499].»
[499] Private Correspondence of Thomas Raikes with the Duke of Wellington and other distinguished contemporaries, edited by his daughter Harriet Raikes. In-8o, Londres, Richard Bentley, 1861, p. 215.--Wellington à T. Raikes, Strathfieldsaye, 23 décembre 1840.
Il ne faut cependant pas exagérer. Russe, Mme de Lieven était restée très Russe, obstinément attachée à son pays, passionnément dévouée à ses souverains. Élevée, par la médiocrité de son mari, à un rôle de premier plan, elle apportait évidemment dans ses fonctions officieuses la fougue, l'impressionnabilité et la passion de son sexe.
Comme son activité s'exerçait, non dans le calme du cabinet d'un représentant de grande puissance, mais sur le terrain plus libre et plus agité des salons, ses relations personnelles se ressentaient de l'ardeur avec laquelle elle jouait son rôle et l'on s'explique dès lors la versatilité de ses amitiés.
Celle-ci n'est pas niable: elle courtisa beaucoup Wellington, puis le vilipenda au point que le vainqueur de Waterloo, agacé, songea à la faire rappeler et qu'il ne s'abstint que par orgueil: «C'est peut-être de la vanité de ma part, écrivait-il à Lord Heytesbury, de penser que je suis trop fort pour le prince et la princesse de Lieven, et de préférer souffrir un faible inconvénient, plutôt que de faire une démarche qui pourrait nécessiter de moi quelque explication[500].»
[500] Despatches, correspondence and memoranda of field marshal Arthur, duke of Wellington, edited by his son the duke of Wellington (In continuation of the former series). 8 vol. in-8º, Londres, John Murray, 1867-1880, t. VI, p. 145.--Wellington à Lord Heytesbury, Londres, 8 septembre 1828.
Elle «fit» Lord Palmerston, selon le mot de Lord Chelmsford, puis se retourna contre lui. Elle détesta d'abord Lord Aberdeen, dont, plus tard, elle devait faire l'un de ses intimes.
Tous ces brusques changements trouvent leur explication dans les attitudes diverses prises par ces personnages vis-à-vis de la Russie.
Les lettres de Mme de Lieven à Lord Grey sont le témoignage le plus frappant de cette prédominance de son zèle professionnel sur ses sentiments propres. Une longue et sincère affection l'unissait à ce noble caractère, alors que celui-ci était encore dans l'opposition. Elle survécut avec peine à la règle de conduite qu'il dut adopter au pouvoir. On trouve, dans leur correspondance, des mises en demeure très vives de la comtesse, relevées avec hauteur par son ami. Si ces incartades ne les brouillèrent pas, c'est que l'indulgent vieillard comprenait mieux que ses collègues ce caractère d'enfant gâté de la diplomatie.
M. de Metternich subit le premier les effets de cette disposition d'esprit.
Tant que l'Autriche et Saint-Pétersbourg marchèrent d'accord, ou à peu près, aucun nuage ne pouvait s'élever entre l'ambassadrice et le chancelier. Le plus grand souci de ce dernier, pendant longtemps, fut de maintenir le fantasque Alexandre dans le sillage de ses conceptions. Pour atteindre ce but, il trouva sans doute un allié précieux en Mme de Lieven.
Mais les divergences d'intérêts devaient inévitablement amener, un jour ou l'autre, des difficultés entre les deux nations. La crise, longtemps retardée par la dextérité du prince de Metternich, éclata précisément dans les derniers jours du règne d'Alexandre[501], et, prit un caractère aigu après l'avènement de Nicolas.
[501] «1er octobre [1825].--On paraît très monté contre moi à Saint-Pétersbourg, et cela est tout naturel. Si les vagues de la mer étaient animées de sentiments humains, on pourrait très bien s'expliquer leur antipathie pour le corps solide contre lequel elles viennent se briser.» (Mémoires du prince de Metternich, t. IV, p. 199. Lettre du prince à un destinataire inconnu.)
La question de l'indépendance hellénique, les querelles toujours pendantes de la Russie et du sultan, les entraves mises par Vienne et l'Angleterre à l'exécution des vues du tsar, les intrigues de Capo d'Istria, les menées de Canning, l'intervention des troupes égyptiennes et les espoirs qu'elle fit naître vinrent, tour à tour, envenimer les choses jusqu'aux conférences de 1826.
Le nuage qui assombrit l'Europe à ce moment dut avoir son reflet sur les sentiments de Mme de Lieven à l'égard de M. de Metternich.
Leur amour, devenu à la longue une alliance diplomatique, ne put vraisemblablement résister aux déceptions de la question d'Orient. On peut supposer que leurs dernières lettres s'achevèrent sur des mots aigres.
Il ne faut sans doute pas chercher ailleurs la cause de leur rupture: leur liaison ne pouvait plus satisfaire ni leurs sens ni leur politique.