‹ Lettres familièresChapitre 159 sur 160 · LETTRE CLVII 477.

LETTRE CLVII 477.

Je n’ai pas eu le courage, Monsieur l’Abbé, de vous apprendre la maladie, encore moins la mort de M. de Montesquieu. Ni le secours des médecins, ni la conduite de ses amis, n’ont pu sauver une tête si chère. Je juge de vos regrets par les miens. Quis desiderio sit pudor tam cari capitis ! L’intérêt que le public a témoigné pendant sa maladie, le regret universel, ce que le roi en a dit publiquement 478 que c’était un homme impossible à remplacer, sont des ornements à sa mémoire, mais ne consolent point ses amis. Je l’éprouve ; l’impression du spectacle, l’attendrissement, se faneront avec le temps ; mais la privation d’un tel homme dans la société sera sentie à jamais par ceux qui en ont joui. Je ne l’ai pas quitté 479 jusqu’au moment qu’il a perdu toute connaissance, dix-huit heures avant la mort ; Mme Dupré 480 lui a rendu les mêmes soins, et le chevalier de Jaucourt 481 ne l’a quitté qu’au dernier moment. Je vous suis, Monsieur l’Abbé, toujours aussi dévouée.

Ce fut ce jesuite qui publia, après la mort de M. de Montesquieu, une lettre supposée, adressée à monseigneur Gualtieri, alors nonce à Paris, dans laquelle il fait dire à cet illustre écrivain, « que ce qui lui avait fait avancer certaines opinions, c’était le goût du neuf et du singulier, le désir de passer pour un génie supérieur aux préjugés et aux maximes communes, l’envie de plaire et de mériter les applaudissements de ces personnes qui donnent le ton à l’estime publique, et qui n’accordent jamais plus sûrement la leur que quand on semble les autoriser à secouer le joug de toute dépendance et de toute contrainte ». Le P. Routh eut l’imprudence de faire mettre un aveu si peu assorti au caractère de sincérité de cet écrivain, dans la gazette d’Utrecht, d’abord après sa mort. (Édition de Florence-Paris, 1767.)

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