CIII
Mardi, 28 juillet 1863.
Quelle belle chose que la poste! nous causons ensemble à distance, pour quatre sous. Y a-t-il rien de plus charmant?
Mon fils est arrivé hier du Mexique, et, comme il a obtenu un congé de trois semaines, je l'emmène avec moi à Bade. Ce pauvre garçon n'est jamais à Paris quand on exécute quelque chose de mes ouvrages. Il n'a entendu en tout qu'une exécution du _Requiem_, quand il avait douze ans. Figurez-vous sa joie d'assister aux deux représentations de _Béatrice_. Il va repartir pour la Vera-Cruz en quittant Bade; mais il sera de retour au mois de novembre, pour la première des _Troyens_.
Non, il ne s'agissait pas de répéter le trio «Je vais d'un coeur aimant...», qui est parfaitement su; il s'agissait de travailler _les Troyens_, et j'avais ce jour-là Didon--Anna--et Ascagne. Ces dames savent maintenant leur rôle; mais c'est dans un mois seulement que tout le monde répétera _chaque jour_. J'ai vendu la partition à l'éditeur Choudens quinze mille francs. C'est bon signe quand on achète d'avance.
Madame Charton sera une superbe Didon. Elle dit admirablement tout le dernier acte; à certains passages, comme celui-ci:
Esclave, elle l'emporte en l'éternelle nuit!
elle arrache le coeur.
Seulement, quand elle veut faire des nuances de pianissimo, elle a quelques notes qui baissent, et je me fâche pour l'empêcher de chercher de pareils effets, trop dangereux pour sa voix.
Je me suis fait deux ennemies de deux amies (madame Viardot et madame Stoltz), qui, toutes les deux, prétendaient au trône de Carthage. _Fuit Troja..._ Les chanteurs ne veulent pas reconnaître du temps l'irréparable outrage.
Adieu, cher ami; je pars dimanche.