‹ L’Hameçon de PhéniceChapitre 1 sur 10 · ACTE PREMIER. · Scène I.

ACTE PREMIER. · Scène I.

La Douane de Palerme.

Entrent CAMILO et ALBANO.

Camilo.

Eh bien ! achevez-moi ce sonnet castillan que vous aviez commencé de me réciter.

Albano.

En voici la fin :

Et je dis, tourmenté par mes soupçons jaloux,
En contemplant ses pieds empreints sur la poussière :
« Ô traces de ses pas, où donc me menez-vous ? »

Camilo.

Vous aviez raison de vous faire l’application de ce sonnet, Albano, puisque vous cherchez sur le sable de la mer les empreintes qu’y a laissées le pied de votre Phénice.

Albano.

Grâce à elles, je la suis dans sa fuite dédaigneuse, et je me console de ses mépris en baisant la trace de ses pas. Mais, hélas ! je crains que bientôt la mer ne les efface en poussant ses eaux sur le rivage.

Camilo.

Ce sont des lettres que votre belle vous écrit avec le pied.

Albano.

Oui, vraiment, et dans lesquelles je repasse l’histoire de ma jalousie et d’un malheur sans égal, car le ciel n’a pas imaginé pour les humains un châtiment qui se puisse comparer aux ennuis que j’endure.

Camilo.

Qu’un homme qui a voué ses affections à un grand et digne objet, en devienne jaloux, cela se conçoit et s’excuse ; car celui qui aime craint, et la crainte conduit à la défiance de soi-même. Mais ce que je ne comprends pas, c’est qu’un homme s’attache à une femme célèbre par ses ruses, par ses galanteries, et qui met sa gloire à n’aimer pas. Non, je ne comprendrai jamais cela, quelque belle que soit d’ailleurs cette femme… Tant de trahisons ne sont pas faites, selon moi, pour exciter la jalousie ; au contraire… quand la jalousie se glisse dans l’amour, elle ne doit s’adresser qu’à un rival, à un seul. Mais être jaloux d’une femme qui a une armée d’adorateurs plus nombreuse peut-être que celle avec laquelle Alexandre soumit la moitié du monde, qui a un galant à droite, un galant à gauche ; vingt hommes à pied, quarante à cheval : dix qui la possèdent, dix qui prétendent, et dix autres qui soupirent : — être jaloux d’une pareille femme, en vérité, c’est une honte. J’ajouterai même que parmi les animaux je ne trouve rien de semblable ; car, parmi eux, c’est le mâle qui règne et qui domine : c’est le coq qui vit glorieux comme un sultan au milieu d’une centaine de poules composant son sérail ; c’est le daim superbe qui, entouré de cinquante biches au pied léger, porte de l’une à l’autre ses faveurs. Croyez-moi donc, Albano, tenez bien votre cœur et votre bourse à l’abri des séductions de cette espèce de femme. Agir autrement, ce serait folie.

Albano.

Qu’il vous est facile de parler ainsi, Camilo !… Il paraît facile à celui qui est assis à son balcon de combattre le taureau, au lettré de dompter le Flamand et de vaincre le More, à l’ignorant de composer un livre, au soldat de construire un palais ou une église, à l’étudiant de conduire un vaisseau vers l’Orient, à un marchand de prêcher la religion, à un paysan grossier de parler à un roi ou à un duc ; de même à celui qui n’est pas amoureux il paraît facile de renoncer à l’amour. Mais le véritable amour a bien la conscience que l’oubli lui est impossible… L’amour, qui crée tout sur la terre et par qui tout se multiplie, l’amour est un accord, une harmonie céleste que le désir et la beauté établissent dans l’âme en l’emplissant d’une mélodie impérissable… Si j’aimais une statue, une peinture, un oiseau, un arbre, vous seriez en droit de m’accuser de folie, puisque j’aimerais une chose d’une nature différente de la mienne ; mais si j’aime une femme, que pouvez-vous me reprocher ?

Camilo.

Voilà bien une réponse digne de l’amour qui l’inspire.

Albano.

Mais, vous-même, comment entendez-vous l’amour, je vous prie ? Pour moi, l’avouerai-je ? Platon m’a toujours fait pitié avec ses aphorismes et ses préceptes. Je voudrais observer un peu de près ses partisans, qui parlent sans cesse de l’amour idéal ou platonique. Ils disent que c’est la pensée qui aime, qu’il faut seulement aimer l’âme, que l’amour est un chaste feu qui purifie les sentiments : voilà ce qu’ils disent, et cela n’empêche pas qu’ils ne célèbrent en secret leur minuit à l’espagnole. Il n’y a point d’homme parfait ; mais les uns s’abandonnent à leurs penchants sans raison et sans règle, et les autres suivent les leurs avec esprit. Si l’amour est un plaisir, celui que j’éprouve est légitime. Permis à vous de chercher des conquêtes difficiles ; mais laissez-moi n’en souhaiter que d’agréables.

Camilo.

C’est sur les nobles vertus et sur les belles qualités que l’amour se fonde, Albano, et non pas sur le libertinage. Or, il n’y a pas dans toute la Sicile, et, à plus forte raison, dans tout Palerme, où nous sommes, une femme au-dessous de celle-là. Interrogez ceux qui se promènent sur le port, informez-vous d’elle dans la ville ou dans la campagne, et l’on vous racontera ses artifices plus nombreux que les grains de sable de la mer.

Albano.

Cette même liberté de vie qui vous choque en elle est précisément ce qui m’a charmé et subjugué. Qu’un autre aime une femme qui lui sera dévouée à lui seul, et chez qui tout l’or du Pérou ne pourra pas même inspirer une pensée infidèle : quant à moi, il me faut dans l’amour des ruses, des caprices et des trahisons.

Camilo.

En ce cas, suivez votre penchant. Si l’amour est tel que vous le comprenez, aimez, aimez Phénice.

Albano.

Aussi je l’aime, et je ne puis aimer qu’elle.

Entrent PHÉNICE et CÉLIA, couvertes de leurs mantes.

Célia.

Je suis encore étonnée et confuse de votre venue ici. Je ne l’aurais pas cru de vous, Phénice.

Phénice.

Il paraît, Célia, que tu oublies volontiers la condition de ta maîtresse.

Célia.

Comme vous n’êtes pas marchand, je ne sais ce que vous avez à venir voir à la Douane ; car bien que vous meniez une vie libre, vous avez encore néanmoins des ménagements à garder.

Phénice.

Tu devrais de là conclure que je ne me suis pas hasardée jusqu’ici sans motif.

Célia.

Quel est ce motif ? Serait-ce l’amour ?

Phénice.

Moi, de l’amour ? Où aurais-je pris de l’amour, et si subitement, moi qui demeurerais indifférente alors même que je me verrais adorée par Narcisse ? Depuis la première fois que j’aimai et que je fus délaissée lâchement, j’ai appris moi-même à ne plus aimer, et je me venge sur le reste des hommes de celui qui s’est joué de moi. Une femme peut se laisser aller à l’amour quand elle a un caprice ; mais il faut aussi qu’elle sache écarter les hommages, qu’elle sache haïr dès qu’arrivent la lassitude et le dégoût. Que les hommes parlent sur mon compte comme ils voudront ; ne t’effarouche pas de mon mépris pour eux, dis-toi bien qu’un désabusement suffit à la prudence, et ne prononce jamais devant moi ce mot amour. Ce n’est pas que je ne reçoive avec plaisir les cadeaux de nos seigneurs ; mais il m’a paru qu’il ne convenait pas qu’une femme assujettît son indépendance à des hommes, et je me suis mise à tromper tous ceux qu’abuse ma beauté.

Camilo, à Albano.

Elle est accompagnée de la seule Célia.

Albano.

Quoi ! elle n’a que Célia avec elle ?

Camilo.

Pas davantage.

Albano.

Quelle singulière créature ! La bizarre fantaisie qui lui a pris de venir ainsi à la Douane !

Camilo.

Ce sont les habitudes de son métier peu honnête.

Albano.

Je devine ce qui l’amène. Le port de Palerme attire une foule d’étrangers et de marchands, et elle aura découvert quelque bon coup.

Camilo.

C’est une véritable Circé… — Mais elle vous a vu, je vous en avertis.

Albano.

En ce cas, le mieux est de lui parler. (Albano et Camilo s’approchent de Phénice.) Où donc allez-vous comme cela ?

Phénice.

Je venais voir la mer. C’est là un de mes grands plaisirs.

Albano.

Oui, l’aspect de la mer doit vous plaire, car tout ce qui est insensible à l’amour vous plaît ; et vous devez aimer cette lutte continuelle des ondes, leur fureur et leur courroux. Mais non, vous cherchez ici autre chose, et je pourrais vous dire ce que vous cherchez sur ce rivage : c’est quelque riche étranger, ou quelque riche marchand fameux, ou quelque marin célèbre, récemment arrivé d’un lointain pays avec une bonne cargaison ; et vous vous proposez de lui jeter votre hameçon pour tirer de lui son argent. N’est-ce pas là, dites-moi, ce que vous cherchez sur le port de cette mer ?

Phénice.

Ce qu’il y a de sûr au moins, c’est que ce n’est pas vous que je cherche.

Albano.

Moi, au contraire, c’est pour vous que je viens.

Phénice.

Que me voulez-vous ?

Albano.

Seulement vous voir, pour adoucir par là les chagrins d’une vie que vous avez condamnée à la mort.

Phénice.

Je serais donc votre homicide ?

Albano.

Certainement, puisque je vous connais.

Phénice.

Si vous ignorez, Albano, l’état ou le métier auquel le ciel m’a réduite, écoutez-moi, je vous prie, un moment, afin que vous cessiez de vous obstiner contre le dédain que je vous montre. Je suis née sous une étoile qui m’oblige à poursuivre les poissons de cette mer agitée, comme d’autres poursuivent les oiseaux de l’air. Sans doute vous aurez vu souvent quelque grand seigneur, chasseur décidé, courant par monts et par vaux, tantôt avec des oiseaux de proie, tantôt avec des chiens, sans craindre ni la chaleur ni la froidure. Eh bien ! il en est de même de moi. Seulement, je me suis appliquée à la pêche, et je lance mes filets dans la mer, qui est l’étoile sous laquelle je suis née. Les yeux et la langue sont l’appât de l’hameçon de cet amour. Si cet amour vient à bien mordre, s’il est novice et sans expérience, je soulève aussitôt la ligne, et l’ayant en mon pouvoir, je le comble de mes faveurs durant trois mois, six mois, et même un an. Mais s’il a déjà de l’usage et que je le juge inutile, je le rejette dans la mer sans regret, ne voulant pas qu’un amour qui ne me serait d’aucun profit se suspende à mon hameçon. Si je voyais la beauté la plus rare, la plus accomplie, que la nature ait donnée jamais à un mortel ; si je voyais ce qu’il y a de plus noble, de plus gracieux, de plus charmant ; si je voyais pleurer, gémir pour moi, et que l’on m’immortalisât à l’égal de Béatrix et de Laure : si je voyais un malheureux jeune homme escalader mon balcon au péril de ses jours, ou traverser un détroit à la nage comme Léandre, ou se percer le sein de son épée comme Pyrame, — et que Phénice ne trouvât pas là son intérêt, tout cela ne serait pour elle qu’un sujet de moquerie et de risée.

Camilo, à Albano.

L’avez-vous entendue ?

Albano.

Que trop. — Écoutez, Phénice.

Phénice.

Parlez.

Albano.

S’il y avait un homme qui fût éperdument épris de vous et qui vous fît des présents, auriez-vous de l’amour pour lui ?

Phénice.

Alors — oui.

Albano.

Que vous faudrait-il pour vous prouver cet amour ?

Phénice.

Vous êtes bien borné et bien maladroit. Voulez-vous que je m’explique mieux ?

Albano.

Oui, de grâce.

Phénice.

Écoutez-moi donc. — Celui qui a un jardin, que fait-il ? Il cultive, il arrose assidûment l’arbre qu’il y a planté, afin d’en cueillir plus tard les fruits savoureux… Si vous ne comprenez pas cet apologue, en voici un autre. Celui qui a un beau cheval, que fait-il ? Il le tient soigneusement dans une bonne écurie, il veille à ce que rien ne lui manque ; il assiste à ses repas ; il est présent quand on le ferre ; il est attentif à ce que le mors ou le frein ne lui blessent pas la bouche ; il le fait friser, orner, couvrir de bandelettes ; il le caparaçonne de la façon la plus galante ; il paye des domestiques vigilants qui le servent : — et tout cela pour le monter de temps à autre… M’avez-vous comprise à cette heure ?

Albano.

Il me semble en effet que je vous comprends.

Phénice.

Eh bien ! qu’attendez-vous, puisque vous connaissez mon désir ?

Entrent LUCINDO et TRISTAN.

Lucindo, à Tristan.

As-tu payé les inspecteurs ?

Tristan.

Ils sont contents. Maintenant il ne reste plus rien dans le navire. J’en ai sorti tous nos effets.

Lucindo.

Ô Sicile !

Tristan.

Que signifie ce trouble ?

Lucindo.

Ah ! Tristan, qu’il est difficile de traverser cette mer orageuse !

Tristan.

Diriez-vous cela, par hasard, à cause des femmes qui se promènent sur la plage ?

Lucindo.

Mon Dieu ! non ; je pensais à ma patrie… Autrement tu me connais bien mal, si tu crains que je ne lance le vaisseau de ma jeunesse au milieu de cette mer de plaisirs, quoiqu’en apparence elle promette le calme ; car il n’y a aucune sûreté avec la femme la plus parfaite, je ne dis pas la plus parfaite en vertu, mais en beauté. Peste soit des femmes !

Tristan.

Que dites-vous là ?

Lucindo.

Malédiction sur l’amour ?

Tristan.

Quant à moi, je le bénis, et je prie ce dieu irritable de ne vous châtier pas de ces blasphèmes.

Lucindo.

Pourquoi aussi m’as-tu parlé de femmes ? Mon père ne m’a-t-il pas envoyé ici de Valence avec ses marchandises pour les vendre ? Plusieurs de mes proches ne m’ont-ils pas confié dans le même but une quantité considérable d’objets de leur commerce ? Et ne dois-je pas retourner là-bas avec une cargaison de blé achetée avec le prix de ce que j’aurai vendu ? Ne me parle donc pas des femmes, car les négociants n’ont pas de plus grands ennemis qu’elles. Les abus de confiance, les billets non soldés, les faillites frauduleuses, les pratiques qui ne payent pas, les débiteurs qui meurent, les tempêtes de la mer, toutes ces choses fatales sont moins à redouter pour un marchand que les caresses d’une femme. Une belle femme qui accueille un marchand entre ses bras le dépouille plus complétement que le plus avide pirate.

Tristan.

Plaise au ciel que vous persévériez dans ces sages pensées !

Albano, à Phénice.

Enfin, pour revenir à ce que vous disiez, il faut que je vous fasse des présents.

Phénice.

Oui, parce que les présents sont les arcs-boutants de l’amour, et que si l’on oublie les arcs-boutants d’un édifice, il ne peut pas s’élever ou il tombe.

Albano.

Je me conduirai selon votre goût… J’irai vous voir à la nuit.

Phénice.

Vous serez le bienvenu si vous m’apportez des présents. Sinon…

Albano, à Camilo.

Elle me ferait perdre patience.

Camilo.

Je conçois votre ennui. Laissez-moi donc là cette femme intéressée.

Albano.

Il m’est impossible, je meurs pour elle.

Camilo.

Comment ! sa cupidité ne vous refroidit pas ?

Albano.

Hélas ! non. Elle ne m’excite que davantage, et ne m’inspire qu’un plus vif désir de la vaincre.

Albano et Camilo sortent.

Phénice

Cet homme me semble bien.

Célia.

Avancez donc vers lui et lui parlez.

Phénice.

Les autres sont-ils partis ?

Célia.

Je ne les aperçois plus.

Phénice.

J’ai idée que cet homme serait un bon poisson avec lequel nous trouverions notre profit.

Célia.

Abordez-le, et demandez-lui son nom.

Phénice

Sur ma vie, je n’ai jamais vu un homme aussi parfait. (À Lucindo.) Dieu vous garde, gentilhomme.

Lucindo.

Et à vous, madame, qu’il vous donne un riche mari, si vous pouvez disposer encore de votre personne ; et si vous avez un époux, j’envie son bonheur, tout en souhaitant que vous soyez heureuse avec lui. — Que désirez-vous de moi ?

Phénice.

Depuis quand, seigneur cavalier, êtes-vous arrivé ici ?

Lucindo.

J’ai aperçu ce matin la terre et l’aurore en même temps ; mais je n’ai vu le soleil qu’en ce moment où je vous vois.

Phénice.

C’est une licence poétique que vous prenez là, de faire ainsi de moi votre soleil.

Lucindo.

Votre présence seule me l’a inspirée.

Phénice.

De quel pays êtes-vous ?

Lucindo.

Je suis Espagnol, madame.

Phénice.

De quel endroit ?

Lucindo.

De Valence.

Phénice.

Si vous eussiez été de Tolède, je vous aurais adressé quelques questions.

Lucindo.

Je ne pourrais vous répondre que sur Valence.

Tristan, à Celia.

Me sera-t-il permis également de vous parler à vous ?

Célia.

Oui, pourvu que ce soit d’une manière courtoise.

Tristan.

Va pour la courtoisie. Et je commence par vous demander quelle est votre maîtresse ?

Célia.

Une dame.

Tristan.

Une dame ?

Célia.

Oui.

Tristan.

Et de quelle espèce ?

Célia.

Voilà une question un peu impertinente.

Tristan.

Qu’y a-t-il, s’il vous plaît, d’impertinent à cette question ?

Célia.

Que diriez-vous, vous-même, si je vous demandais quelle espèce d’homme vous êtes ?

Tristan.

Je vous dirais que je suis un homme de l’espèce ordinaire, composé des quatre éléments, ayant des facultés supérieures, un corps et une âme, et que je diffère essentiellement des femmes par la barbe et par le courage. Voilà pour moi. Quant aux femmes, il en est aussi de plusieurs espèces. Il y a d’abord la femme en général. Puis la femme se divise en demoiselles et en dames. Il y a des demoiselles qu’on appelle ainsi parce qu’elles ne sont pas mariées. Il y a de véritables demoiselles. Il y a même d’autres demoiselles. De même il y a des dames de plusieurs espèces ; et c’est pour cela que je vous demande à quelle espèce appartient votre maîtresse.

Célia.

Elle est une dame belle, spirituelle, et pardessus le marché, remplie d’honneur.

Tristan.

Et que cherche-t-elle par ici ?

Célia.

Des nouvelles d’un sien frère qu’elle a perdu.

Tristan.

Vous ne songez donc pas que vous vous exposez ?

Célia.

Nullement.

Tristan.

Si fait.

Célia.

Àquel péril ? Est-ce que nous ne sommes pas en sûreté sur la terre ?

Tristan.

Oui, vous le croyez ; mais la mer peut franchir d’un moment à l’autre les limites que la nature et l’art lui ont imposées, s’élancer vers vous deux en rugissant, et vous emporter comme des merluches fugitives.

Célia.

Vilain drôle !

Tristan.

Moi, vilain ?

Célia.

Taisez-vous ! Il vous sied bien de faire l’Espagnol avec moi !

Phénice

Je vous proteste, mon bien, que je me rends.

Lucindo.

Cette assurance m’enivre de joie et d’orgueil.

Phénice.

Quel est votre nom ?

Lucindo.

Lucindo.

Phénice.

Il me plaît infiniment.

Lucindo.

Ah ! madame ! je voudrais que vous connussiez à quel point j’ai peu de confiance.

Phénice.

Quoi ! vous êtes Espagnol et vous n’avez pas de confiance en vous !

Lucindo.

Un étranger comme moi ne doit-il pas être constamment en défiance de lui-même ?

Phénice.

Je ne sais, mais plût à Dieu que je ne me fusse pas approchée aujourd’hui de la mer, où je cours risque du naufrage !

Lucindo.

Est-ce que, par hasard, j’aurais eu la gloire insigne de vous agréer ?

Phénice.

J’ignore comment je pourrais vous louer à mon gré sans soulever les ondes qui m’écoutent. — Mais que dis-je !… Je me suis mal exprimée !… En vérité je suis folle !… Éloignez-vous, homme, éloignez-vous !… Jésus ! Jésus ! vous m’avez jeté un charme.

Lucindo.

Qui ! moi, madame ! Quoi ! déjà !

Phénice.

Adieu. Partez, laissez-moi… — Mais non, attendez. Où allez-vous ?

Lucindo.

Je vais à mon hôtellerie.

Phénice.

Si ce n’était à cause de ma famille, noble et généreux Espagnol, je vous aurais donné l’hospitalité dans ma maison, à vous qui vous êtes emparé déjà de mon âme ; mais il vous sera facile de venir me voir, en disant que vous m’apportez des nouvelles de mon frère.

Lucindo.

Vous pensez que cela suffira ?

Phénice.

Suivez-moi.

Lucindo.

Donnez-moi votre main, que je la baise.

Phénice.

Attendez. J’ai à parler à Célia, afin qu’elle soit bien avertie.

Lucindo.

Moi, pendant ce temps, je dirai aussi deux mots à mon valet.

Phénice.

Célia !

Célia.

Madame ?

Phénice.

J’ai enfin trouvé ce que je cherchais. Il y a bien des années qu’il n’est pas venu en Sicile un étranger, soit cavalier, soit marchand, chez lequel mes stratagèmes aient eu à pêcher un argent si joli. Il amène un navire chargé de drap, de bas et de satin.

Célia.

Vous a-t-il dit où il demeure ?

Phénice.

Je connais son logis.

Célia.

Voilà, du moins, une soirée bien employée !… Mais quelle sorte d’homme est-ce ? Est-ce un homme d’esprit timide, ou un sot présomptueux ? Vous a-t-il paru généreux ?

Phénice.

Je lui ai dit trois ou quatre douceurs, et il est tombé là-dedans comme une mouche dans le miel. Pauvre garçon !

Célia.

Quelles sont vos intentions à son égard ?

Phénice.

De l’écorcher tout vif. — Allons, recouvre-toi de ta mante et marchons. Il nous suit.

Phénice et Célia sortent.

Tristan, à Lucindo.

Voilà votre aventure ?

Lucindo.

Oui.

Tristan.

Quelle femme est-ce ?

Lucindo.

Je ne sais pas trop.

Tristan.

Elle se sera moquée de vous.

Lucindo.

Pour cela non, puisqu’elle ne m’a rien pris ni demandé.

Tristan.

Eh quoi ! ne pensez-vous pas que les doux regards et les tendres paroles sont de véritables lettres de change ? Et pour que mon sentiment ne vous étonne pas, je vous prierai de remarquer que toutes les fois qu’un homme s’entretient avec une femme de ce genre, ses yeux semblent dire : « À vous tous qui êtes ici témoins, faisons savoir que nous nous obligeons à payer ce qu’on nous vend au prix que l’on voudra, en renonçant au bénéfice des lois qui garantissent l’honnête homme. » Mais il est vrai que je ne sais pas trop si l’on pourrait invoquer celles de Toro ; car partout où il y a des terres à labourer, il y a des bœufs. Seulement, tant que l’on est encore à traiter, la loi qui a rapport à l’argent non compté conserve sa force.

Lucindo.

Ici, Tristan, personne n’use de force envers moi, personne ne me contraint, personne ne m’a mis le poignard sur la gorge. Si je lui ai promis de la suivre, c’est seulement parce que sa beauté m’a ravi. Du reste, il peut bien se faire qu’elle soit une dame principale ou une demoiselle illustre.

Tristan.

Pour demoiselle illustre, j’ose vous garantir que non ; car elle doit avoir perdu son lustre.

Lucindo.

Eh bien ! admettons que ce soit une dame principale : que risqué-je à la servir ?

Tristan.

Une dame principale près de la mer, seule avec une suivante !

Lucindo.

Pourquoi pas ? elle aura pu sortir pour voir, pour prendre l’air.

Tristan.

Laissez donc ! elle sera sortie pour pêcher, vous dis-je, ou pour grappiller, ou pour glaner.

Lucindo.

Et que chercherait-elle avec moi ?

Tristan.

Je l’ignore, mais je crains tout de sa mine rusée.

Lucindo.

Crains-tu qu’elle me prenne mon argent ?

Tristan.

Peut-être bien ; je n’en serais pas étonné.

Lucindo.

Je n’en ai pas. Je n’en aurai que quand j’aurai vendu ce que j’apporte en Sicile, et je n’ai pas encore vendu.

Tristan.

Voilà un raisonnement victorieux ! Et si vous le lui donnez après ?

Lucindo.

Je ne la verrai pas, — après.

Tristan.

Eh bien ! marchons. Mais j’ai peur que vous ne laissiez entre ses mains l’argent que vous avez sur vous.

Lucindo.

Pour te rassurer, voilà ma bourse.

Tristan.

Bon ! mais ne vous avisez pas non plus de lui donner votre chaîne.

Lucindo.

Ce ne serait pas la peine d’y avoir fait mettre des garnitures neuves.

Tristan.

Ôtez-vous-la, je vous en conjure sur ma vie.

Lucindo.

Prends-la donc, et garde-la bien.

Tristan.

Ne vous fâchez pas non plus si je vous demande ces deux bagues.

Lucindo.

Tiens donc. Les voilà encore.

Tristan.

C’est que, voyez-vous, ce sont des pierres précieuses. Et quand on dit que les amants jettent des pierres par les rues, on veut dire des pierres de cette espèce ; car il y a des femmes qui sont des hydres qui vous avalent ces pierres-là fort gentiment.

Lucindo.

On a coutume de dire cela quand on parle d’amants inconsidérés, de niais ou de fous.

Tristan.

On donne encore à cela un autre sens : c’est qu’un homme qui rend des soins à des créatures de bas étage, jette des diamants dans la rue.

Lucindo.

Pour moi, je vais sans diamants, sans argent et sans chaîne.

Tristan.

Ne vous en plaignez pas ; car si elle est une mer dangereuse, vous avez eu raison de vous dépouiller sur le rivage avant de vous y confier. Marchons.

Lucindo et Tristan sortent.

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