‹ L’Hameçon de PhéniceChapitre 2 sur 10 · Scène II.

Scène II.

Un autre côté du port.

Entrent DINARDA, BERNARDO et FABIO. Dinarda est vêtue en homme et porte un habit de voyage. Bernardo et Fabio sont vêtus en pages.

Dinarda.

On dirait que la mer rejette des jeunes garçons sur ses rives.

Bernardo.

Puisque la terre nous recueille, je veux baiser la terre.

Fabio.

La terre est une mère bienfaisante, et elle nourrit ses enfants comme une mère.

Dinarda.

Quelle affreuse tempête !

Bernardo.

Vous, encore, un dauphin vous aurait secouru au besoin. Oui, si un dauphin sauva jadis de la fureur des ondes un musicien célèbre à cause de son chant, un autre vous aurait sauvé à votre tour à cause de votre rare beauté.

Dinarda.

Laissons cela. — Voyons, qu’allons-nous devenir tous les trois, maintenant que nous voici en Sicile sans argent et sans maîtres ?

Bernardo.

Il nous faut servir.

Dinarda.

Servir ?

Bernardo.

Oui, servir.

Dinarda.

Eh bien, je me ferai soldat, et je recevrai la solde du roi.

Fabio.

Moi je ne me ferai pas soldat, parce que le métier ne me plaît guère. Mais si un capitaine d’infanterie veut me prendre avec lui, je porterai volontiers sa lance.

Bernardo.

Il faut donc que je serve aussi ?

Fabio.

Tout être créé en est réduit là.

Bernardo.

Quoi ! sans exception ?

Fabio.

Oui.

Bernardo.

Comment ?

Fabio.

Le roi lui-même sert en faisant son métier de roi, en établissant des lois et en rendant la justice. Le seigneur sert comme gentilhomme ou majordome ou valet de chambre, ou en remplissant bon gré mal gré quelque autre office. Le service du prélat consiste à veiller diligemment sur son église ; celui du gouverneur à bien administrer la province ; celui de l’auditeur à bien écouter les plaideurs. L’alguazil arrête, l’alcade châtie, le procureur conduit un procès, l’avocat accuse ou défend, le médecin a son malade. Le vilain sert son seigneur, l’officier son chef supérieur, la femme mariée son mari, la fille son père ; et le père de son côté sert sa fille, puisqu’il est obligé de la loger et de la nourrir. Tout le monde sert ici-bas. Diogène seul vécut indépendant sans servir personne ; mais aussi, dit-on, il passa sa vie enfermé dans un tonneau.

Bernardo.

Il est vrai, on est toujours obligé de servir quelqu’un. Cependant je voudrais, Fabio, qu’aucun de nous trois ne fût obligé de servir chez les étrangers. Nous sommes tous les trois Espagnols ; et quand les Espagnols sortent de leur pays, que ce soit en temps de paix ou en temps de guerre, ils tranchent tous du seigneur et du prince. Ainsi faisons ; et puisque nous arrivons d’Espagne, tâchons au moins de paraître ce que nous avons été, ce que nous sommes.

Dinarda.

Il a raison.

Fabio.

Cent fois raison. Eh bien ! écoutez. Tirons tous les trois au sort à qui de nous sera le maître ; et celui que le sort favorisera sera servi par les deux autres. Voulez-vous ?

Bernardo.

Je veux bien.

Dinarda.

C’est juste.

Fabio.

Nous mettrons le Don devant son nom de baptême, nous l’appellerons cavalier, nous le traiterons avec tous les égards imaginables. Avec cela, bien qu’il ne soit pas trop bien en argent, il obtiendra créance. Il lèvera des soldats, il accompagnera le vice-roi, et recevra de sa majesté des faveurs qui lui permettront bientôt d’épouser quelque dame principale de Sicile, et de tenir un rang digne d’un Espagnol. Que vous en semble ?

Dinarda.

Que vous parlez en vrai Tolédan.

Bernardo.

Cela ne vaut-il pas mieux que de nous chercher un maître avare ?

Dinarda.

Certainement, cela vaut mieux mille fois ; car il n’est rien de pis que de servir un fripon d’imbécile qui ne tire qu’un plat de trois marmites.

Fabio.

Fort bien ! mais n’oubliez pas qu’en entrant à l’hôtellerie, il faudra que nous dînions tous trois ensemble ; car il n’y a pas de seigneur là où l’on ferme la porte au nez des pages.

Dinarda.

C’est bien dit.

Bernardo.

Eh bien ! tirons au sort. Voici trois réaux.

Fabio.

Sont-ils d’Espagne ?

Bernardo.

Oui.

Dinarda.

Àquoi bon l’observation ?

Fabio.

Vous allez voir. Mettez-les dans un chapeau. L’un est un réal de Castille, l’autre de Valence, et le troisième de Navarre. Celui de nous qui tirera le réal castillan, celui-là sera le roi.

Bernardo.

Je commence. (Il tire un réal). J’ai mis la main sur celui de Valence.

Dinarda.

Vous avez perdu.

Fabio.

Perdu.

Bernardo.

J’en étais sûr. À l’un de vous.

Fabio.

Àmoi. (Il tire du chapeau un réal). J’ai perdu aussi ! C’est le réal de Navarre.

Dinarda.

Alors celui qui reste est pour moi ; et comme c’est le réal de Castille, me voilà votre maître.

Fabio.

Vous avez gagné le prix.

Bernardo.

Soyez notre seigneur, à la bonne heure.

Fabio.

Je ne me plains pas du sort ; je n’aurais pas eu plus de plaisir si c’eût été moi qu’il eût favorisé.

Bernardo.

Ni moi non plus. Soyez notre maître à tous les deux durant de longues et heureuses années.

Dinarda.

Et vive Dieu ! ce sera pour vous servir.

Fabio.

Que vous êtes aimable !

Bernardo.

Aussi aimable que beau !

Dinarda.

Ah ! ne me flattez pas.

Fabio.

Maintenant trouvons-lui un nom.

Bernardo.

C’est un point nécessaire.

Fabio.

Je propose don Juan.

Dinarda.

Don Juan — de quoi ? le nom de famille ?

Fabio.

Choisissez-le à votre goût.

Dinarda.

Je veux bien. Je ne serai pas le premier qui aurai choisi mon nom.

Bernardo.

Pour moi ! j’aime beaucoup celui de Gusman.

Dinarda.

Le prenne désormais qui voudra ! Il est devenu trop commun.

Fabio.

Va pour Mendoce alors ! qu’en dites-vous ?

Dinarda.

Encore pis ! Il n’y a pas à l’heure qu’il est, en Espagne, un moricaud porteur d’eau qui ne se soit Emmendocé.

Bernardo.

Attendez un peu. Préférez-vous Sandoval ? ou Roxas ? ou Manrique ? Cuñiga ? Enriquez ? Cardenas ? Lara ?

Dinarda.

Assez ; vous défilez tout le calendrier… Je choisis le nom de Lara : je m’appelle don Juan de Lara.

Fabio.

Àmerveille !

Bernardo.

Vous avez l’air d’un gentilhomme.

Dinarda.

Vous marcherez derrière moi l’un et l’autre.

Fabio.

Partout où vous irez.

Bernardo.

Avec plaisir.

Dinarda.

C’est une ruse espagnole. — Holà, pages !

Fabio.

Seigneur ?

Dinarda.

Holà !

Bernardo.

Seigneur ?

Dinarda.

Allons, pages, venez par ici.

Dinarda, Bernardo et Fabio sortent.

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