Scène II.
Une rue.
Entrent LUCINDO, TRISTAN, DON FÉLIX et DONATO.
Don Félix.
L’amitié que j’ai conçue pour vous durant ce long voyage, la confiance que m’ont inspirée et la justesse de votre esprit et la noblesse de votre cœur, — tout cela, Lucindo, ne permet pas que je vous quitte si promptement, ni que je vous laisse ignorer le secret le plus cher de ma vie. Il est temps que je vous dévoile ce que j’ai caché si soigneusement à tous les yeux durant la traversée ; il est temps que je vous révèle le trouble de mon âme. — Retire-toi, Donato.
Lucindo.
Éloigne-toi, Tristan.
Don Félix.
Les lois du monde, Lucindo, ces lois capricieuses et insensées ont pesé sur moi de bonne heure et flétri pour jamais mon existence. On m’a demandé plusieurs fois dans le vaisseau quel était le motif qui m’amenait en ce pays, et je n’ai pas répondu aux questions qu’une vaine curiosité m’adressait à cet égard. À vous, je vous dirai ce qui me conduit en Sicile : je viens ici pour y tuer un homme.
Lucindo.
Je vous remercie, don Félix, de cette preuve d’estime que vous voulez bien m’accorder. Il est généreux à vous de ne m’avoir pas dédaigné à cause de ma naissance ou de mon état, lorsque vous êtes, vous, un gentilhomme sévillan, et moi simplement un marchand de Valence. Combien je suis flatté et honoré que vous me traitiez en ami !
Don Félix.
Je ne pouvais vous traiter d’une autre façon, puisque je vous ai donné mon cœur, et croyez bien que je ne le donne pas légèrement.
Lucindo.
Pensez de même, je vous prie, que je suis touché infiniment d’une faveur si haute, et que mon cœur vous rend bien les sentiments que le vôtre m’a voués… Une confidence en vaut une autre… Vous venez, dites-vous, en Sicile pour y tuer un homme ?
Don Félix.
Je viens ici pour y tuer un homme, et j’en ai le droit.
Lucindo.
Eh bien ! moi, je viens ici pour m’y venger d’une femme ; et j’ajoute comme vous, j’en ai le droit.
Don Félix.
Veuillez m’employer, Lucindo, si je puis vous servir en quelque chose contre la personne dont vous avez à vous plaindre.
Lucindo.
Je vous conterais en détail cette aventure si je ne craignais de vous ennuyer ; mais je vous l’exposerai en peu de mots. — Je suis venu à Palerme il y a environ deux mois, et j’ai, pour mon malheur, fait ici connaissance d’une femme qui a feint de m’aimer.
Don Félix.
Est-ce que les femmes savent aimer ? Tantôt l’amour est un jeu pour elles, tantôt elles franchissent toutes les bornes.
Lucindo.
Ma dame se montra fort éprise de moi, me prodigua les marques d’affection, me combla de présents. Que vous dirai-je ? L’hameçon auquel j’ai mordu aurait mis en défaut la sagesse même de Caton ; car j’ai eu affaire à une espèce de crocodile qui pleure pour tuer traîtreusement. C’est une femme qui est à la fois dame et demoiselle, une courtisane aux apparences graves, qui sait tromper habilement, qui sait enflammer un cœur en conservant sa présence d’esprit. Pour elle il n’y a pas d’amour ici bas ; car pour qu’elle s’attache, il faut que l’on soit une femme ou qu’on la mène tambour battant. Autrement son habitude est de faire des présents à ceux qu’elle veut prendre dans ses filets ; elle les endort par ce moyen, et ensuite les dépouille.
Don Félix.
Voilà une manière d’agir tout à fait curieuse.
Lucindo.
Curieuse et nouvelle. — Il y avait un mois que je la connaissais, et je recevais d’elle chaque matin quelque cadeau, lorsqu’un jour étant allé chez elle, je la trouvai habillée de deuil de pied en cap comme la mule d’un chanoine. Elle me montra en gémissant et en s’évanouissant une prétendue lettre d’un sien frère prétendu dans laquelle celui-ci disait qu’il était condamné à mort, mais que la partie adverse consentait à se désister moyennant une somme de deux mille ducats. La scélérate avait appris de moi ou de mon valet que j’avais retiré cet argent de mes marchandises. Je ne vis point la finesse du matou, et je lui donnai mon chat. Elle eut l’air de vouloir me garantir le remboursement de cette avance en me donnant ses bijoux en gage, mais je refusai de les prendre.
Don Félix.
Quelle imprudence !
Lucindo.
Vous avez bien raison. Dès qu’elle eut son butin elle s’éloigna de moi tout-à-coup, et c’est en vain que j’ai passé plusieurs jours et plusieurs nuits devant sa fenêtre et à sa porte. Je lui ai redemandé mes ducats, et elle a nié avoir rien reçu ; j’ai essayé de les recouvrer, c’était vouloir retirer une bague de la mer. Voyant à la fin que je n’avais rien à attendre ici d’un plus long séjour, je suis retourné à Valence, où j’ai été assez mal accueilli par ma famille ; et j’en reviens à cette heure avec l’espoir de me venger. Je vous avouerai donc que les marchandises que j’ai fait enregistrer à la douane en débarquant n’existent pas en réalité ; que loin de valoir trente mille ducats ainsi que je l’ai déclaré, elles valent à peine cent écus ; et que c’est un appât que je présente à ce loup affamé.
Don Félix.
Plut à Dieu que mon malheur ne fût pas plus grand que le vôtre, que je n’eusse perdu que de l’argent !
Lucindo.
Serait-il question d’honneur ?
Don Félix.
Pas de moins que cela.
Lucindo.
C’est beaucoup, j’en conviens ; mais songez aussi, je vous prie, que quand nous perdons de l’argent nous autres marchands, notre crédit s’en va, et avec notre crédit notre honneur.
Entrent PHÉNICE et CÉLIA.
Célia.
Vous ne voulez donc pas me confier ce qui s’est passé ?
Phénice.
Ne me tourmente pas, Célia. Je ne veux pas qu’on me le rappelle, je ne veux pas qu’on nomme devant moi ce don Juan. Quiconque lui ouvrira ma porte ne la retrouvera plus ouverte une autre fois.
Célia, effrayée.
Jésus ! Jésus ! voilà Lucindo et Tristan !
Phénice.
Dieu me protége ! est-ce qu’il n’était pas parti ?
Célia.
Il sera sans doute revenu.
Phénice.
Pourquoi peut-il être revenu ?
Célia.
Il vient probablement pour son commerce ; il doit vous avoir oubliée.
Phénice.
Les hommes, Célia, sache-le, n’oublient jamais là où ils ont été maltraités ; il est, au contraire, dans leur honneur de s’obstiner quand on les dédaigne. Si je n’étais pas aussi irritée contre don Juan, je parlerais à ce pauvre jeune homme.
Célia.
Mais, encore, qu’avez-vous donc contre lui ?
Phénice.
Tais-toi, finissons. (À part.) Que pensera le capitaine ? Et en outre il m’a priée de dire qu’il avait eu mes faveurs.
Célia.
L’un et l’autre vous regardent.
Lucindo.
Ah ! don Félix, voilà celle qui cause ma colère.
Phénice.
Il faut absolument que je lui parle. (Elle s’approche de Lucindo.) Me reconnaissez-vous, seigneur Lucindo ? Que lisez-vous dans mes yeux ?
Lucindo.
J’y lis — Inconstance, légèreté et trahison.
Phénice.
Ceux qui sont les bien-venus dans un pays ont coutume d’embrasser leurs anciens amis qu’ils y rencontrent.
Lucindo.
Les bien-venus comme moi sont toujours les mal-venus. — Vous vous êtes payée de votre main des bontés que vous aviez eues pour moi, vous défiant sans doute de ma générosité. Dieu sait, Phénice, que ce qui m’a affligé ce n’est pas d’avoir perdu cet argent ; mais de n’avoir trouvé en vous que fausseté en retour de l’amour le plus sincère. Quant au reste, la fortune dont jouit ma famille a aisément réparé mon malheur, et je reviens de Valence avec une valeur de trente mille ducats.
Phénice.
Que vous êtes impatient ! Vous n’avez donc pas vu que j’avais voulu vous éprouver ? J’avoue que j’ai reçu de vous cette somme, me confiant à toutes les assurances de tendresse que je vous avais données. Puis je fus curieuse d’observer jusqu’où iraient les plaintes d’un ingrat qui me méconnaissait. Le jour où vous partîtes je vous envoyai chercher par Célia ; mais quand elle arriva chez vous, vous veniez de vous embarquer. Ah ! quelle nuit vous m’avez fait passer ! que de larmes, que de regrets vous m’avez causés ! Que je me suis repentie d’avoir tenté cette épreuve !
Lucindo, bas, à don Félix.
C’est de cette manière qu’elle m’a joué dans le temps.
Phénice.
Je ne pourrai jamais vous exprimer ma douleur. La seule chose qui me consola au milieu de mes peines ce fut votre argent. Je l’avais sans cesse entre les mains comme un gage qui me venait de vous, je le couvrais de caresses, et je lui disais toute sorte de folies qui attendrissaient tous ceux qui étaient là.
Lucindo.
Est-il possible, madame, que mon départ vous ait causé un tel chagrin ? Combien je suis honteux et effrayé de ma folle conduite ! Vive Dieu ! si maintenant j’étais au milieu de la mer, et que cette nouvelle m’arrivât, je me précipiterais dans les flots pour venir vous retrouver à la nage ou mourir… Mais je m’aperçois, mon bien, que je vous retiens indiscrètement dans la rue. Ma passion m’a fait oublier ce que je vous dois… Enfin, vous correspondez à mon amour, je suis heureux !… Ô mon père ! pardonne ! de l’argent que j’apporte, il ne retournera pas un écu à Valence… Allez, Phénice, allez à la douane, informez-vous de la quantité de marchandises avec laquelle j’arrive à Palerme ; et soyez assurée que mon premier désir en les vendant est d’en mettre le produit aux pieds de votre beauté céleste. La seule chose que je demande au ciel est de pouvoir vous contempler au gré de mes vœux.
Phénice.
Noble et généreux Espagnol, le seul trésor que j’ambitionne, n’en doutez pas, c’est votre tendresse.
Lucindo.
Allez avec Dieu, mon cher bien, et préparez-vous à me recevoir cette nuit. Pour moi, je vais de ce pas avec ce cavalier chez un négociant qui consent, à cause de lui, à me rendre un service. Il consent à me prêter trois mille ducats en attendant que j’aie vendu.
Phénice.
Je ne suis pas contente de vous, Lucindo, et il faut que je vous aime bien tendrement pour que je ne me fâche pas. Vous auriez dû vous adresser à moi pour négocier cette affaire.
Lucindo.
Est-ce que vous connaîtriez quelqu’un qui pût m’avancer la somme dont j’ai besoin ?
Phénice.
Certainement. Ces jours passés, plusieurs belles demoiselles de mes amies ont confié à un capitaine également de mes amis, qu’elles ont de l’argent qui dort chez elles sans leur rapporter d’intérêt, et qu’elles songent à le placer. Elles vous avanceront volontiers cette somme. À quoi la destinez-vous ?
Lucindo.
Àacheter du blé, parce qu’on en manque là bas.
Phénice.
Je me charge d’arranger cela. Comptez sur mon zèle à vous servir.
Lucindo.
C’est que, voyez-vous, il y a encore ici dans le commerce plusieurs des marchandises que j’apporte qui ne sont pas épuisées, et j’aurais peu de profit à les vendre sur-le-champ. Si, au contraire, j’attends un mois, je gagnerai dessus cent pour cent. Il faut donc que j’emprunte cette somme, quelques intérêts que l’on demande, puisque je les retrouverai sur les bénéfices.
Phénice.
C’est bien vu. Je vous la trouverai, soyez tranquille. Seulement il importe que ces personnes puissent voir de leurs yeux vos marchandises.
Lucindo.
Je donnerai les clefs du magasin où elles sont.
Phénice.
Ce sera un gage suffisant.
Lucindo.
J’ai d’ailleurs un autre avantage à ne pas vendre dès à présent ; c’est que je pourrai jouir plus longtemps de votre vue.
Phénice.
Ce sera pour moi, mon doux bien, la plus douce des récompenses.
Lucindo.
Oh ! je vous en donnerai plus tard, quand j’aurai vendu, une plus digne de vous.
Phénice.
Je vous avertis seulement que l’on exige trente pour cent.
Lucindo.
Quelles prétentions exorbitantes !
Phénice.
Il convient que vous en passiez par là.
Lucindo.
Cela n’est pas raisonnable.
Phénice.
Vous aurez un assez grand bénéfice.
Lucindo.
Tâchez, par vos beaux yeux, d’obtenir que l’on se contente de vingt pour cent. — Mais je ne veux pas vous tourmenter davantage à cet égard, ma chère âme, car voilà du monde. Je vous irai voir ce soir. (À Tristan.) Parle un peu à Phénice, Tristan.
Phénice.
Quoi ! c’est vous, Tristan ? Comme vous avez bonne mine, mon garçon !
Tristan.
Que le ciel vous garde, madame !
Phénice.
Àcette heure que votre maître est riche, vous adoptez un langage cérémonieux.
Tristan.
Voici pour vous, madame, une autre occasion qui n’est pas mauvaise, n’est-il pas vrai ?
Phénice.
Je comprends ! vous m’accusez, vous me soupçonnez !
Tristan.
Plût à Dieu que ce ne fût qu’un simple soupçon !… — Maudite soit la persistance avec laquelle mon maître s’obstine à vous aimer ! Faut-il, quand vous l’avez déjà trompé une fois, qu’il revienne encore comme un écervelé vers la plus perfide des femmes ?
Phénice.
Vous êtes trop sévère envers moi, Tristan.
Tristan.
Je suis furieux ! — Ah ! si vous eussiez vu cette pauvre dupe sur la mer où il voulait se jeter à chaque instant pour éteindre le feu qui le consumait ! Si vous l’aviez vu à Valence, où il ne faisait que se désoler, que pleurer et gémir jour et nuit !… J’ai failli en perdre patience… Il ne s’est un peu consolé que lorsqu’on lui a eu confié de nouvelles marchandises.
Phénice.
En a-t-il pour une grande valeur ?
Tristan.
Mais oui, assez… Pour trente mille ducats environ.
Phénice.
Mon intention, l’autre fois, a été de mettre sa tendresse à l’épreuve. Je lui garde son argent.
Tristan.
Bien ! bien ! qu’il retourne chez vous ! qu’il dépense avec vous la fortune de son père, qui l’avait muni de si bonnes instructions ! et qu’il fasse mourir ce digne vieillard de chagrin !… Pour moi, je prévois de reste que je ne reverrai plus ma patrie.
Phénice.
Je vous assure, Tristan, que vous ne me connaissez pas.
Tristan.
Si fait ! je ne connais que trop l’hameçon qui a pêché notre chat.
Phénice.
Vous ne savez pas, Tristan, qu’au moment où vous êtes parti, je comptais vous donner un habit du plus beau velours avec des passements d’or.
Tristan.
Un habit ! à moi ! vive Dieu !
Phénice.
Oui, un habit charmant.
Tristan.
En ce cas je n’ai plus rien à dire, et je vous amènerai ce galant pieds et poings liés, et vous n’y perdrez rien.
Phénice.
Si vous me l’amenez, Tristan, outre l’habit, il y a cent ducats pour vous.
Tristan.
Je vous baise les mains.
Phénice, à Lucindo.
Adieu.
Lucindo.
Adieu.
Célia.
Adieu, Tristan.
Tristan.
Adieu, Célia.
Lucindo, à part.
Ma vengeance ne tardera pas à s’accomplir.
Phénice.
Songez, mon bien, que je vous attends.
Lucindo.
Ayez soin, mon amour, que l’on m’apporte l’argent.
Phénice.
N’oubliez pas que c’est trente pour cent.
Lucindo.
Comme vous voudrez.
Phénice et Célia s’éloignent.
Célia.
Àqui donc comptez-vous demander cette somme ?
Phénice.
Àmoi-même. J’ai déjà deux mille ducats par devers moi, et je trouverai les mille autres sur mes bijoux. Trente pour cent, c’est un gain qui n’est pas à dédaigner. Puis, quand il aura vendu, j’aurai le reste.
Célia.
Prenez garde, madame ; les hommes ont parfois d’habiles vengeances.
Phénice.
Le plus fin d’entre eux serait trompé par une femme. Allons à la douane, je consulterai le registre, et je saurai au juste, d’après la propre déclaration du jeune homme, ce que vaut sa marchandise. Tu vois que je n’agis pas à la légère.
Célia.
J’admire votre prudence.
Phénice et Célia sortent.
Don Félix.
Vous lui avez tendu là un bon piége.
Lucindo.
Je doute fort qu’elle m’échappe.
Don Félix.
Elle prend bien, d’ailleurs, ses précautions.
Entrent LE CAPITAINE et DINARDA.
Le Capitaine.
Vous n’avez d’aucune façon besoin de vous excuser ; je sais que vous êtes un cavalier plein d’honneur.
Lucindo, à don Félix.
Voici du monde. Retournez au logis pendant que je vais chercher cet argent ; et s’il faut absolument que vous tuiez votre ennemi de votre propre main, du moins ne vous compromettez pas.
Don Félix.
Je veux avant tout que ma vengeance soit secrète.
Lucindo et don Félix sortent.
Dinarda.
Que Phénice soit venue au logis, je n’essayerai pas de le nier, capitaine ; mais il est clair que c’est vous qu’elle y venait voir.
Le Capitaine.
Vous ne me persuaderez pas ; je connais son humeur et ses manières. Il serait plus facile d’emprisonner le soleil, d’arrêter un nuage, de prendre le vent, que de conserver à un homme le cœur changeant de cette femme. Avec cela, elle a l’honnête habitude de soutirer, par mille je ne sais quels moyens, l’argent des étrangers. Elle est rusée, je vous en réponds, plus rusée que vous, mon jeune gentilhomme. Aussi, quelque bonne opinion que j’aie de vous, je ne doute pas qu’a la fin votre vertu n’ait cédé à ses avances. Elle vous adore, je le sais.
Dinarda.
En admettant cela, toujours est-il que je ne vous ai pas offensé.
Le Capitaine.
Les pierres elles-mêmes sont effrayées de ce prodige ; car c’en est un, et des plus grands, que de voir cette femme vous poursuivre comme elle fait… Vous pourrez vous vanter de l’action la plus rare, puisque vous vous jouez d’une femme qui n’est que ruse, calcul, embûche et fourberie. Mais si vous êtes honteux d’avoir abusé de ma confiance, et d’avoir joué en même temps un si grand nombre d’hommes joués par elle, j’exigerai de vous seulement que vous m’aidiez à me venger.
Dinarda.
Si don Juan peut vous être utile à quelque chose, ordonnez, commandez ; son épée, son bras, sa vie, tout est à vous. Je prétends dissiper, à quelque prix que ce soit, vos soupçons injurieux.
Le Capitaine.
Vous vous défendez avec une chaleur…
Dinarda.
Vous saurez plus tard mon histoire, et vous verrez combien vous avez tort.
Le Capitaine.
Écoutez. Il n’est rien que les femmes de cette espèce souhaitent autant que le mariage. Quand on veut se moquer d’elles, on n’a qu’à toucher cette corde. Le dégoût des plaisirs, l’ennui de l’existence qu’elles mènent, les engagent à faire une fin. Puis elles craignent, quand les rides commencent à paraître, de se trouver abandonnées. Puis elles sentent tôt ou tard le besoin d’un protecteur légitime. Aussi y a-t-il beaucoup d’hommes qui les abusent par là, en leur disant demain, après-demain, dans un mois. Vous m’entendez ?
Dinarda.
Vous voulez que je feigne de vouloir être son mari ?
Le Capitaine.
Laissez-moi faire ; vous découvrirez bientôt mon projet.
Dinarda.
Nous voilà arrivés peu à peu à sa maison.
Le Capitaine.
Vous y entrerez pour me la livrer. En ce moment, tenez-vous un peu à l’écart.
Entrent PHÉNICE et CÉLIA.
Phénice.
J’ai tout l’argent bien compté.
Célia.
Tous ces ducats, Phénice, m’ont l’air d’un appât de nouvelle sorte pour votre hameçon.
Phénice.
Maintenant que j’ai pris mes informations, je n’ai pas peur de lui jeter celui-là inutilement. Va m’appeler le Capitaine.
Célia.
Le voici lui-même qui vient.
Phénice, au Capitaine.
J’allais vous envoyer chercher.
Le Capitaine.
En quoi puis-je vous servir ?
Phénice.
Je veux prêter de l’argent à un homme à un intérêt fort raisonnable… pour moi ; et comme j’attends en outre un autre bénéfice, je voudrais que vous eussiez la complaisance de dire que cet argent vient de vous, qu’il appartient à des demoiselles de votre connaissance.
Le Capitaine.
Est-ce qu’on ne vous donne pas de caution ?
Phénice.
Si fait ; on me donne au moins cinquante caisses de draps et de soies de Valence, et, de plus, cent tonneaux d’huile enregistrés. Tout cela est emmagasiné à la douane ; — j’ai les clefs du magasin, et rien n’en sera livré sans mon aveu ni au maître ni à personne.
Le Capitaine.
Àmerveille ! cela va bien.
Phénice.
Pourquoi ne vous approchez-vous pas, don Juan ?
Le Capitaine.
Parce qu’il est confus de certaines tentatives.
Phénice.
Ce sont là vos plaisanteries accoutumées.
Le Capitaine.
Comment ! des plaisanteries ! non pas, non pas, vive Dieu ! Tout à l’heure ayant appris que vous étiez allée chez lui, il ne s’en est fallu de rien que je ne lui perçasse le cœur de mon poignard. Heureusement pour lui qu’il m’a demandé pardon, et qu’il m’a apaisé en me disant que s’il vous a parlé, c’était avec l’intention de vous épouser. Moi, rencontrant une occasion si favorable, je me suis décidé à renoncer à mes plaisirs et à mes droits ; espérant que s’il vous emmène avec lui en Espagne, et si je vous retrouve là-bas un jour ou l’autre, vous vous souviendrez que vous me devez votre situation.
Phénice.
Ah ! capitaine, vous me trompez !
Le Capitaine.
Jamais de la vie je n’ai trompé une femme.
Phénice.
Ah ! je me confie à votre sincérité espagnole. — Si ce mariage a lieu, je vous donnerai le jour même une chaîne valant mille ducats.
Le Capitaine.
J’ai dit à don Juan que vous êtes fort riche.
Phénice.
Vous ne l’avez pas trompé ; car, à dire vrai, si nous devions nous marier ce soir même, je me ferais fort de lui apporter en dot quinze mille ducats aussi bien qu’un.
Entre TRISTAN.
Tristan, à Phénice.
Lucindo mon maître vous attend à la douane.
Phénice.
Venez, Capitaine. — Toi, Célia, dis à Estacio et à Fabricio qu’ils me suivent avec l’argent.
Le Capitaine.
Laissez-moi prendre congé de don Juan.
Phénice.
Dites-lui donc qu’il est l’âme de ma vie.
Dinarda.
Qu’y a-t-il de nouveau ?
Le Capitaine.
Nous allons, Phénice et moi, à une affaire obligée. (Plus bas.) Elle est folle de vous, don Juan. Elle m’a promis une chaîne de mille ducats. Demeurez ici.
Dinarda.
Que le ciel vous garde.
Phénice.
Ne tardons pas davantage.
Tristan, à part.
Nous la tenons ! elle est prise !
Phénice, le Capitaine, Tristan et Célia sortent.
Dinarda.
Je perds en vain mes pas, mes soupirs et mes pleurs. Il ne me reste plus désormais aucune épreuve à traverser ; car j’ai souffert tous les ennuis, toutes les peines. Si l’amour est dans la pensée, il n’y a rien d’étonnant à ce que l’absence l’efface enfin ; et vouloir que l’on m’aime par force, cela n’est pas généreux, cela n’est pas la loi d’amour. Hélas ! malheureuse, Albano a changé ! Les hommes auxquels nous vouons notre cœur nous vantent leur fidélité, leur constance. Si nous changeons, nous autres femmes, nous n’avons pas d’excuse. Mais il n’en est pas de même des hommes ; car s’ils changent, ils disent que toujours la faute en est à nous.
Entre ALBANO.
Albano.
Je me réjouis fort, don Juan, de vous rencontrer seul en ce lieu.
Dinarda.
Et moi aussi de vous voir ; car je viens pareillement disposé à vous donner ou à vous demander les renseignements qui nous sont nécessaires à chacun.
Albano, à part.
Dieu me protége. Il m’est impossible d’en douter. Ce don Juan, — c’est elle.
Dinarda, à part.
Je tremble de peur. Il a l’air de me reconnaître. Mais quand même je devrais mourir ici, je lui soutiendrai qu’il s’abuse. (Haut.) Eh bien ! puisque vous désirez me parler, je vous écoute.
Albano.
Quand vous êtes entré dans cette maison vous connaissiez mes vues ; pourquoi y êtes-vous revenu depuis ?
Dinarda.
Ceci est mon secret que je ne suis pas obligé de vous dire. Dieu seul le saura. Je ne dois pas compte de ma conduite à un homme aussi léger.
Albano, à part.
Jésus ! c’est bien elle. Mais Célia prétend que Phénice… Cela ne se pourrait pas si ce don Juan est une femme. Cachons-lui mes soupçons jusqu’à ce qu’il se déclare lui-même. (Haut.) Je me suis adressé déjà à vos laquais pour m’informer de vous.
Dinarda.
Très-bien. Et dans quel but, s’il vous plaît ?
Albano.
Je voulais savoir d’eux votre nom et celui de votre pays. — Ils se sont moqués de moi.
Dinarda.
C’est la coutume des pages.
Albano.
Ce n’est pas que je sois effarouché de voir venir dans ces parages un cavalier aussi charmant, aussi aimable ; non, je ne suis point jaloux ; mais je voulais savoir si vous êtes un homme… bien loyal, car votre conduite à l’égard de cette femme me semble pleine d’artifices.
Dinarda.
Des artifices !… que vous êtes gracieux et flatteur ! Puisque vous m’en croyez capable, il faut que vous ayez appris par votre expérience personnelle ce que c’est que des artifices.
Albano.
Enfin, pourquoi la servez-vous ?
Dinarda.
Vous-même, pourquoi l’aimez-vous ?
Albano.
Moi ! je puis l’avouer : c’est seulement pour me distraire de l’ennui que me cause l’absence d’une femme de laquelle mes disgrâces m’ont éloigné, et que j’aimerai jusqu’à la mort.
Dinarda.
Quoi ! vous aimez une femme absente !
Albano.
Oui, j’aime une femme accomplie, une femme si belle, que ce ne serait pas la louer assez à mon gré que de la comparer au soleil de l’Orient. Cette femme, je lui ai dressé un autel dans mes souvenirs, et j’offre sans cesse à son image les adorations de mon cœur, le culte de mon âme. Cette femme, je la regrette, je la désire ; elle est tout à la fois mon tourment et mon espérance ; et vous lui ressemblez à tel point, qu’en vous voyant il me semble que je la vois.
Dinarda.
Je voudrais bien la connaître, pour lui écrire un peu ce qui se passe ; je la désabuserais sur votre compte, et si elle vous aime, je l’amènerais à vous haïr. Car, dites-moi, n’est-ce pas en même temps une chose risible et pitoyable que vous feigniez un tel attachement pour elle, et que vous me poursuiviez de la jalousie que je vous inspire auprès d’une autre ? D’ailleurs, seigneur Albano, veuillez écouter attentivement deux mots. Il ne m’appartient pas de m’occuper de vos anciens sentiments, auxquels je n’ai rien à voir, et, d’un autre côté, je vous prie de ne plus mettre les pieds désormais chez Phénice, car elle se marie.
Albano.
Avec qui donc ?
Dinarda.
Vous le saurez plus tard. Après tout, que vous importe avec qui cette dame se marie, puisque vous aimez ailleurs ? Ne voyez-vous pas que l’intérêt que vous lui portez est une sorte d’outrage à celle dont vous avez placé l’image sur l’autel de vos souvenirs ?
Albano.
Écoutez-moi.
Dinarda.
Àquoi bon ?
Albano.
Parlez ! parlez ! Avec qui Phénice se marie-t-elle ?
Dinarda.
Avec moi.
Albano.
Avec vous ?
Dinarda.
Oui, avec moi. Adieu.
Elle sort.
Albano.
Vive Dieu : chassons ces pensées importunes. Il y aurait de quoi m’ôter la raison. Quelle ressemblance bizarre et cruelle ! Par moments je suis sur le point d’atteindre la vérité, et ensuite elle se dérobe à mes regards. Tantôt je ne puis douter que ce soit elle ; tantôt il me paraît impossible que ce le soit… Hélas ! qu’ai-je gagné à la voir ? Les sentiments qui n’existent plus dans son cœur se sont réveillés plus vifs que jamais dans le mien.
Entre CAMILO.
Camilo.
J’ai parcouru toute la ville pour vous trouver, et je me félicite de vous rencontrer en ce lieu.
Albano.
Doucement, Camilo ; qu’y a-t-il ?
Camilo.
Un homme mystérieusement enveloppé dans son manteau, un Espagnol arrivé ici depuis peu, s’informait de tous côtés de la demeure d’un certain seigneur Albano. Je me suis approché, j’ai satisfait à sa question, et lui ai demandé aussitôt ce qu’il vous voulait. Il m’a paru embarrassé, et m’a dit qu’il reviendrait. Après l’avoir vainement prié de s’expliquer, je l’ai suivi jusqu’à son logis, et j’ai interrogé ses hôtes sur son compte.
Albano.
Eh bien ?
Camilo.
On n’a rien voulu me dire. Mais j’ai couru vers le port, et là j’ai vu un navire valencien arrivé dans la matinée, qui, dit-on, avait amené plusieurs personnes de Séville.
Albano.
De Séville ?
Camilo.
Oui, et j’ai idée que ce cavalier n’est autre chose que don Félix.
Albano.
Cela se pourrait bien ; et sans doute qu’il médite quelque trahison.
Entrent LUCINDO et TRISTAN.
Lucindo.
Mon hameçon l’a piquée parfaitement.
Tristan.
Oui, et elle a mordu divinement.
Lucindo.
L’argent est-il dans le vaisseau ?
Tristan.
Nos gens l’y ont transporté.
Lucindo.
Nous n’avons plus qu’à partir.
Tristan.
D’autant plus que la belle a une douzaine de vaillants à son service.
Lucindo.
Je voudrais cependant bien assister à la scène du désabusement.
Tristan.
Gardez-vous-en bien ! gagnons au contraire, et au plus vite, la haute mer.
Lucindo.
Ah ! Tristan, comme elle va crier, pleurer, se désoler !
Tristan.
Ne m’en parlez pas. Il me semble que je la vois d’ici, et je triomphe.
Lucindo.
Ôciel ! accorde-nous un vent propice. Tu ne le refuseras pas à mon vaisseau ; car il va voguer sur les ondes chargé d’un butin plus glorieux que celui de la Toison d’or. Que l’on cesse de vanter l’argonaute Jason ; il a été vaincu aujourd’hui par Lucindo le Valencien.
Tristan.
Zéphyrs bénins, enflez de votre souffle ami les voiles de notre navire. J’ai hâte de me retrouver dans ma patrie pour y raconter mes exploits ; car j’ai attrapé aujourd’hui la plus rusée des femmes, j’ai tiré un habit de velours et cent ducats de Phénice !… Adieu ; demeure en paix, hameçon perfide, appât trompeur, pêcheuse de bourses, matou de notre chat ! Adieu, Circé, adieu, sorcière ; apprends à connaître Tristan !
Lucindo et Tristan sortent.
Camilo.
Je pense, en y réfléchissant, que nous ne ferions pas mal de retourner vers les bords de la mer.
Albano.
Oui, il faut qu’avant la nuit je voie le vaisseau dans lequel il est venu. J’y trouverai sans doute quelqu’un qui m’apprendra le nom de ce personnage. Je ne puis négliger cette affaire.
Camilo.
Vous avez raison. D’ordinaire l’offenseur écrit son injure sur le sable et l’offensé l’imprime sur le marbre ; tandis qu’au rebours celui qui a outragé un homme devrait sans cesse avoir sa propre injure présente à sa mémoire.
Camilo et Albano sortent.