‹ L’Hameçon de PhéniceChapitre 8 sur 10 · ACTE TROISIÈME. · Scène I.

ACTE TROISIÈME. · Scène I.

Une chambre.

Entrent DINARDA, habillée en homme, et BERNARDO.

Dinarda.

Eh bien, Bernardo, que signifie cet air de tristesse ?

Bernardo.

Je suis malade.

Dinarda.

Qu’avez-vous ?

Bernardo.

Je ne sais.

Dinarda.

Comment ! je ne sais ?

Bernardo.

Oui, je ne sais quel est mon mal.

Dinarda.

Peut-être que la terre ne vous convient pas ?

Bernardo.

Non, c’est le ciel qui m’éprouve. Ah ! de quelle cruelle douleur il m’accable ! de quel feu dévorant il embrase mon sein ! Ah ! Jésus ! j’en mourrai. — Tâtez-moi le pouls, je vous prie.

Dinarda.

Voyons un peu cela.

Bernardo.

Si vous avez assez d’amitié pour moi, veuillez appliquer votre autre main sur mon front.

Dinarda.

Ce n’est rien. Votre pouls ne présente aucune agitation extraordinaire, et le front ne me semble pas avoir plus de chaleur qu’il ne faut.

Bernardo.

Touchez-moi un peu au visage.

Dinarda.

Votre visage non plus ne me paraît pas trop échauffé.

Bernardo.

Ah ! quelle douleur : quelle horrible douleur !

Dinarda.

Où donc ?

Bernardo.

Au cœur. Il tressaille à chaque instant.

Dinarda.

Cet accident est étrange, en vérité.

Bernardo.

La cause ne l’est pas moins. De grâce, au nom du ciel, mettez votre main sur mon cœur !

Dinarda.

Soit ! — mais dites à ce vilain mal de s’apaiser.

Bernardo.

Vous l’excitez, vous, au contraire. Ne sentez-vous pas ces battements qui se succèdent avec force ?

Dinarda.

Je les sens. Mais d’où cela vous est-il donc venu ?

Bernardo.

Quoi ! vous ne le devinez pas ?

Dinarda.

Nullement.

Bernardo.

C’est vous qui…

Dinarda.

Comment ! moi ?

Bernardo.

Oui, vous-même.

Dinarda.

Finissons, s’il vous plaît.

Bernardo.

Doucement, ne vous fâchez pas.

Dinarda.

Oui-dà, je souffrirais que vous me parliez comme si j’étais une femme !

Entre FABIO.

Fabio.

Serais-je utile par ici ?

Bernardo.

Oui, puisqu’elle veut nier.

Fabio, à Dinarda.

Pourquoi refusez-vous d’avouer ce que nous savons tous les deux ?

Dinarda.

Vive Dieu ! vous vous entendez ensemble.

Fabio.

Il est vrai que nous nous sommes concertés et qu’il a été convenu entre nous que ce serait lui qui commencerait l’attaque.

Dinarda.

Infâmes !

Fabio.

Ne soyez pas inflexible ; ne vous obstinez pas à soutenir une chose qui n’est pas.

Bernardo.

Dès le premier instant où vous êtes entrée dans le vaisseau, nous avons bien vu que vous étiez une femme.

Dinarda.

Moi, une femme ! quel outrage !

Bernardo.

Oui, vous.

Dinarda.

Moi ?

Bernardo.

Fabio l’a bien vu.

Dinarda.

Qu’avez-vous vu de moi, Fabio ?

Fabio.

Eh ! j’ai vu… ce que je n’ai pas vu.

Dinarda.

Vilain insolent, si je tire mon épée…

Bernardo.

Arrêtez !

Dinarda.

Vous me faites violence.

Fabio.

Ne craignez rien. Ce n’est pas à notre âge que nous jouerons le rôle des deux vieillards de Susanne.

Dinarda.

Pourquoi m’appelez-vous ainsi ?

Fabio.

Par Dieu ! la raison en est claire. Parce que, — nous en sommes témoins, — vous êtes aussi belle, aussi innocente et aussi chaste…

On frappe à la porte.

Dinarda.

Ah ! voici qui va me délivrer.

Bernardo.

On a frappé ?

Fabio.

Je crois que oui.

Bernardo.

L’occasion est perdue.

Fabio.

Nous la retrouverons.

Entrent PHÉNICE et CÉLIA.

Phénice.

Il y a bien longtemps que je désirais visiter votre maison.

Dinarda.

Ô Phénice ! ô madame ! ô mon aimable Célia, véritable aurore du soleil qui rayonne dans mon cœur ! je ne m’attendais pas à ce que cet humble logis reçût aujourd’hui tant de gloire.

Phénice.

Où est le capitaine ?

Dinarda.

Il est sorti.

Phénice.

Je viens chez vous, mon divin Espagnol, bien fatiguée. J’ai couru toute la matinée pour faire quelques emplettes.

Dinarda.

Voudriez-vous vous reposer et accepter une légère collation ?

Phénice.

Les seuls rafraîchissements que je désire, ils sont sur ces lèvres vermeilles que je contemple avec joie.

Dinarda.

Je vous offre timidement, — comme n’étant pas dignes de vous, — du sucre des Canaries et les confitures les plus renommées de Valence et de Lisbonne.

Fabio, bas à Bernardo.

Je suis content que Phénice soit venue ici : nous saurons à quoi nous en tenir.

Bernardo.

Tais-toi, point d’imprudence !

Phénice.

Que vous êtes singulier, don Juan ! Vous agissez au rebours des autres cavaliers : eux, ils embrassent et ils n’offrent rien ; vous, vous offrez et vous n’embrassez pas.

Dinarda.

Ne m’adressez plus ces reproches, Phénice. J’oublie tout pour vous, pour vous je renonce à un fol honneur.

Phénice.

Montrez-moi donc votre appartement.

Dinarda.

Volontiers. Mais, je vous en préviens, vous n’y trouverez ni beaux meubles, ni rideaux à franges d’or, ni tentures de France, ni secrétaires d’Allemagne, ni parfums de Portugal ; vous n’y trouverez qu’un dévouement sincère et profond, et les plus vifs désirs.

Phénice.

Mon amour en sera plus heureux et plus flatté que de voir le trésor de Venise, ou le palais de Florence, ou l’Aranjuez de votre roi.

Dinarda.

Entrez donc, ma douce déesse.

Phénice et Dinarda sortent.

Bernardo.

Les voilà parties ensemble ?

Fabio.

Oui ; cela est bizarre.

Bernardo.

Il y a là-dessous quelque ruse, puisqu’elles s’éloignaient en se faisant des compliments l’une à l’autre.

Fabio.

Pour moi, d’après ces indices, je commence à changer de sentiment.

Bernardo.

Moi, je n’en changerai que quand j’aimerai ailleurs une autre femme. Au reste, je ne tarderai pas beaucoup. Ah ! Célia !

Fabio.

Que lui veux-tu ? J’ai pensé à elle avant toi.

Bernardo.

Crois-moi, Fabio, n’allons pas nous quereller. Mes droits sont égaux aux tiens. Et puis je suis d’avis qu’il vaut mieux que nous tâchions de la conquérir à nous deux ; car, à nous deux, nous ne sommes pas trop pour une femme.

Ils s’approchent de Célia et la mettent entre eux deux.

Fabio.

Célia !

Bernardo.

Célia !

Célia.

Que me voulez-vous ?

Bernardo.

Je t’aime !

Fabio.

Je t’adore !

Bernardo.

Moi, je soupire matin et soir.

Fabio.

Moi, je pleure sans cesse.

Célia.

Vous me croyez donc bien libre ?

Bernardo.

C’est une marque d’estime…

Fabio.

Un témoignage de respect.

Célia.

Vous me prouvez votre estime d’une façon bien peu respectueuse.

Bernardo.

Ah ! Célia !

Fabio.

Célia !

Entrent ALBANO et CAMILO.

Albano.

C’est ici que Phénice est entrée.

Camilo.

Eh bien ! c’est ici que demeure le capitaine Osorio, camarade de ce don Juan.

Albano.

Voici ses pages.

Camilo.

Et voilà Célia.

Albano.

Comment ! vous, Célia, dans cette maison ?

Célia.

Cela vous paraît-il donc un miracle pour en être si fort étonné ?

Albano.

Je viens de laisser le capitaine aux environs de cette rue, et je suis surpris de vous voir chez lui.

Célia.

Il n’y a pas là de quoi vous scandaliser, seigneur Albano. Le capitaine est habitué à nos façons d’agir. Les femmes de l’humeur de ma maîtresse aiment assez par moments les nouveautés.

Albano.

Quel est donc ce militaire qui demeure ici ?

Célia.

C’est la beauté, la grâce et la gentillesse mêmes ; c’est la perle la plus précieuse qui ait jamais passé d’Espagne en Italie ; c’est un autre Adonis dont ma maîtresse voudrait être la Vénus ; en un mot, c’est l’incomparable don Juan de Lara.

Camilo, à Albano.

Qu’en dites-vous ? Don Juan de Lara est-il, à cette heure encore, une femme ?

Albano.

Attends un moment, Célia, écoute au nom du ciel ! Est-ce que Phénice est avec don Juan ?

Célia.

Qu’importe la jalousie du capitaine ? Phénice ne l’a jamais aimé, tandis qu’elle raffole de don Juan.

Albano.

Quoi ! tu dis que don Juan et Phénice se parlaient ! tu les as vus tête à tête ?

Célia.

Certainement je dis que je les ai vus, et vous pouvez les voir vous-même.

Albano.

Que le ciel me protége !

Camilo.

Allons, Albano, il n’y a plus à en douter. Abandonnez une folle pensée. Don Juan n’est pas ni ne peut être la maîtresse que vous cherchez.

Albano.

Vous avez raison. Ce serait une obstination ridicule. Je suis désormais complétement désabusé.

Célia.

Avez-vous à m’ordonner quelque chose, seigneur Albano ?

Albano.

Dieu te garde.

Phénice, du dehors.

Holà, Célia !

Dinarda, de même.

Holà, mes pages !

Célia.

Ma maîtresse m’appelle.

Bernardo.

Et nous, don Juan.

Fabio.

Célia, tu seras à moi aujourd’hui.

Bernardo.

Non, à tous les deux.

Célia.

Quels petits drôles !

Fabio, à Bernardo.

Nous ne nous brouillerons pas pour cela, n’est-il pas vrai ?

Bernardo.

Ma foi non ! Deux moutons peuvent bien brouter en paix dans la même prairie.

Célia, Bernardo et Fabio sortent.

Camilo.

Je ne regrette pas cette démarche, puisque, par elle, vous avez été convaincu que ce cavalier est réellement un homme.

Albano.

Mon erreur m’aura du moins été utile, Camilo. Ce vivant portrait de Dinarda a bouleversé mon âme à tel point qu’il y a effacé pour jamais l’image de Phénice.

Camilo.

De même que le soleil naissant dissipe les ombres de la nuit, de même une passion insensée s’évanouit aux premières clartés d’un véritable amour. Remerciez le ciel, mon ami, qui vous a sauvé des plus grands périls. Je redoutais pour vous cette Phénice, qui est de toutes les femmes la plus perfide et la plus fausse.

Albano.

Oui, je me félicite d’avoir échappé à ses filets.

Camilo.

J’aperçois par la fenêtre des étrangers.

Albano.

Ce sont des Espagnols.

Camilo.

J’ai idée, à leur costume, qu’ils ne font que de débarquer.

Albano.

En effet, je les ai vus ce matin qui emmagasinaient leurs marchandises.

Camilo.

Sortons d’ici.

Camilo et Albano sortent.

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