‹ L’HéritageChapitre 4 sur 5 · CHAPITRE V.

CHAPITRE V.

Dès que je me trouvai dans la rue, le calme du soir, l’heure, l’obscurité, le silence, achevèrent de rendre à mes sentiments tous les prestiges et la vivacité qu’ils avaient eus la veille. Je pris par les mêmes rues, afin de mieux repasser par les mêmes impressions, et je me trouvai bientôt dans le voisinage de la demeure où tendaient mes pas. Mais, à mesure que j’approchais, une émotion qui m’était peu ordinaire ralentissait ma marche, et, quand je fus entré dans l’allée, je m’arrêtai, incertain de nouveau si je voulais monter, ou renoncer pour le moment à mon projet.

Ce qui aurait dû m’y faire renoncer fut ce qui me porta à le poursuivre. M’étant avancé jusque dans la cour, je ne vis point de lumière au troisième étage ; j’aurais dû en conclure que je ne trouverais personne ; mais c’est justement cette chance qui, m’ôtant en partie mon embarras, m’encourageait à monter. J’y étais aussi engagé par un mouvement de curiosité, car cette obscurité avait contrarié mon attente. Il n’était que huit heures, et je ne pouvais supposer que les personnes que j’allais voir fussent déjà couchées.

Je m’engageai donc dans l’escalier, avec un battement de cœur qui redoublait à chaque fois que je heurtais quelque chose dans l’obscurité, ou lorsque, m’arrêtant, je retrouvais le silence. À la fin je parvins devant le seuil ; mais je n’osai frapper tout doucement à la porte qu’après m’être convaincu, par un long moment d’attente et d’examen, qu’il n’y avait probablement personne qui pût me répondre. À peine avais-je frappé, que, ma conviction me quittant tout à coup, je retins mon haleine, prêt à m’enfuir si j’entendais le moindre bruit ; mais rien ne se fit entendre. Alors je frappai moins doucement, ensuite plus fort ; et, après avoir acquis ainsi la certitude que l’appartement était inhabité dans ce moment, je me hasardai à sonner… Aussitôt une porte s’ouvrit à l’étage au-dessous, et une lumière éclaira d’une faible lueur la place où j’étais.

La personne ne bougeait ni ne parlait, et la lueur restait la même. Que devais-je faire ? Fuir dans les étages supérieurs ? C’était me faire poursuivre, et attirer sur moi la honte et le soupçon. Rester en place ? Déjà une sueur froide m’en ôtait le pouvoir, et chaque seconde qui s’écoulait dans cette situation me paraissait un siècle d’angoisses. Descendre hardiment ! Je n’en avais pas le courage. Je me décidai à sonner encore. « C’est lui ! » s’écria une voix, et aussitôt j’eus devant les yeux la voisine qui m’avait insulté la veille.

Le visage de cette femme respirait la fureur : Indigne, me dit-elle, et vous osez revenir !!… Quelle impudence !… Votre manteau, n’est-ce pas ?… Il est chez monsieur le pasteur du quartier. Allez l’y chercher. Il sait tout, et vous trouverez là à qui parler.

J’écoutais ces paroles violentes et entrecoupées avec plus d’étonnement que de colère : — Madame, lui dis-je, j’ignore qui vous êtes ; ce que je comprends mieux, c’est l’imprudence avec laquelle vous compromettez cette honnête enfant, en me calomniant moi-même.

— Monstre ! interrompit-elle, je ne t’ai pas vu !… je n’ai pas vu ses pleurs !… ; ce n’est pas moi qui ai recueilli votre manteau, resté auprès du lit !!…

— Je ne vous entends pas, interrompis-je à mon tour : au surplus, je ne viens ni pour vous écouter, ni pour recouvrer mon manteau. Si vous pouvez me dire à quelle heure je pourrai rencontrer cette jeune fille et madame sa mère, c’est la seule chose que je demande de vous.

— Ici, vous ne les verrez plus ; et là où elles sont, ne vous avisez pas de les y chercher… Allez, malheureux, quittez cette maison, et que jamais on n’y entende plus parler de vous ! c’est la seule chose que je sois chargée de vous dire. En achevant ces mots, elle descendit en me précédant, et s’arrêta quelques instants sur son seuil, comme pour s’assurer que je m’en allais. Par une ouverture qui donnait dans la cour, j’aperçus dans ce moment plusieurs têtes qui étaient aux fenêtres, attentives à ce qui se passait. Comme ma surprise et surtout mon silence me donnaient presque un air honteux et coupable aux yeux de tout ce monde : « Madame, dis-je à la mégère qui venait de causer ce scandale, je tiens, à cause des personnes qui nous écoutent, à ne pas taire mon nom ; je m’appelle Édouard de Vaux. Il se peut que cette jeune personne et sa mère apprennent à me mieux connaître, et j’y ferai mes efforts ; car je les respecte trop pour que je pusse supporter leur mépris : quant à vous, comptez sur le mien, dans tous les cas ; car, sans fondement quelconque, et mue par la bassesse de vos propres sentiments, vous avez fait à cette jeune fille un tort peut-être irréparable. » Après ces mots, je descendis. Un profond silence me permettait d’entendre les chuchotements des voisins que cette scène avait attirés vers leurs fenêtres. Bientôt je me trouvai dans la rue.

J’étais fort désappointé, bien moins cependant par l’injuste sortie de cette femme que parce que je n’avais point revu la jeune fille, et que de plus j’ignorais dès lors le lieu de sa retraite. Ne sachant auprès de qui m’en informer, et l’heure avancée m’ôtant tout espoir de pouvoir m’y présenter ce jour-là, je pris, fort à regret, le parti de rentrer chez moi.

Néanmoins cet incident, loin de refroidir mes sentiments, leur avait au contraire prêté une force plus intime, et la fuite imprévue de ces deux dames m’avait frappé par quelque chose de mystérieux et de romanesque qui, tout en m’affligeant, ne déplaisait pas à mon tour d’esprit. Ému des alarmes de la mère, j’étais vivement impatient de les calmer ; et la fille, un instant fanée par le souffle impur de la calomnie, ne m’en paraissait que plus touchante. Comme c’était à mon occasion, je me sentais engagé à la protéger encore ; et ce rôle, auquel ma conduite à son égard donnait quelque noblesse, flattait mon amour-propre et secondait le penchant qui m’entraînait vers elle.

En rentrant chez moi, j’appris de Jacques qu’une personne m’attendait dans le salon depuis quelques instants. J’y entrai précipitamment ; et un monsieur inconnu, qu’à son costume je jugeai aussitôt pouvoir être le pasteur qui avait mon manteau, se leva de devant le feu pour me saluer. — Vous ignorez, monsieur, ce qui m’amène, me dit-il avec assez d’émotion, et je suis moi-même embarrassé de vous le dire. — Est-ce vous, interrompis-je, qui êtes le dépositaire de mon manteau ? — Oui, monsieur. — En ce cas, monsieur, je sais ce qui vous amène, et je suis prêt à vous écouter.

Nous nous assîmes. — Monsieur, reprit-il, je dois vous dire que je ne vous connais point, et que, sans votre manteau qui porte votre nom sur l’agrafe, je n’aurais pas même eu le moyen de venir vous importuner. Du reste, mon titre à me présenter chez vous ne repose que sur les devoirs qui me sont imposés envers mes paroissiens, et je ne le ferai valoir qu’autant que vous le reconnaîtrez vous-même. — Je le reconnais, lui dis-je.

— Je vous parlerai donc avec franchise, monsieur, continua-t-il. J’arrive ici, prévenu contre vous par des apparences, par les propos d’une voisine, et plus encore par la douleur d’une mère respectable, qui voit, pour la première fois, le scandale et la médisance effleurer la couronne sans tache qui faisait le plus bel ornement et la seule richesse de son enfant. Mais je n’ignore point que le scandale et la médisance n’épargnent pas les intentions les plus pures et les procédés les plus honnêtes, et je suis encore prêt à croire les vôtres tels. Seulement, monsieur, il m’importait, dans une chose qui intéresse le bonheur de deux personnes que leur isolement recommande le plus spécialement à ma protection, de venir à vous, de vous parler, d’apprendre, si je le puis, quel danger elles ont couru ou peuvent courir encore, afin d’être mieux à même de les guider selon le bon sens et la vérité. Je vous l’avouerai encore, quelque coupable ou quelque imprudent que vous puissiez avoir été, je n’ai pas désespéré que les discours d’un vieillard désintéressé pussent vous détourner de faire le mal, ou tout au moins vous inspirer des sentiments de respect ou de piété favorables à mes deux paroissiennes.

— Monsieur, répondis-je aussitôt, je ne blâme ni vos motifs ni vos préventions ; mais il me semble qu’un témoignage était encore préférable au mien, c’est celui de la jeune fille. Si cette enfant m’accuse d’avoir manqué d’égards, si ses paroles déclarent autre chose que les soins respectueux que je lui ai rendus, si elles trahissent de ma part la moindre atteinte à sa pureté..... qu’est-il besoin de venir à moi ? Ne croirez-vous pas plutôt au témoignage de cette modeste enfant qu’à celui d’un homme que déjà les apparences accusent ? Aussi, monsieur, tout en respectant vos intentions, je ne m’explique ni votre démarche, ni le scandale qui la provoque. Encore une fois, j’en appelle à la jeune fille elle-même ; et, si elle me condamne, j’accepte avec cet arrêt son mépris et le vôtre.

— Vos paroles, reprit le pasteur, respirent la franchise et l’honnêteté, et, de plus, le témoignage que vous invoquez ne vous est point défavorable. Seulement il est incomplet ; il est celui de l’inexpérience et de la candeur que l’on craint d’altérer par des questions indiscrètes. Cette jeune fille, ignorante de ce qu’on lui veut, troublée par ce qu’elle entend, ne sait que verser des larmes en attestant de vos soins honnêtes. Pour ma part, j’en croirais avant tout le tact de son innocence. Mais vous convenez peut-être que vous auriez pu, même à son insu, manquer à la stricte honnêteté ; et, quand un témoin oculaire vous dénonce et vient porter la terreur dans l’âme d’une mère que des apparences fâcheuses indisposent, vous ne devez pas trouver étrange ni dénuée de motifs la démarche que je fais en recourant à votre sincérité. Elle est pénible, je vous l’assure, cette démarche : suspecter la loyauté, la délicatesse, les intentions ; opposer le doute aux dénégations d’une bouche honorable, c’est, sinon la plus cruelle, du moins la plus pénible tâche que puisse nous imposer notre ministère.

— C’est vrai, monsieur, lui dis-je sèchement. Toutefois, puisque vous balancez entre mon témoignage et celui de cette femme, je ne veux ni m’offenser ni me taire. Voici ce qui s’est passé. Mais, après que je vous aurai fait ce récit, je vous en préviens, monsieur, je ne supporterai de votre part ni doute ni incertitude.

Alors je lui racontai tous les événements de la veille, tels qu’ils sont connus de vous, lecteur. Je ne lui cachai ni mon empressement ni ma tendresse ; car, si ces choses sont, pour une âme dégradée, des indices suspects, il en est autrement des caractères nobles, pour qui elles sont le plus sûr garant de la pureté du cœur et des procédés. Il m’écouta avec intérêt ; je crus voir plus d’une fois se peindre sur ses traits des signes de sympathie et d’approbation, je vis son regard m’absoudre et sa main prête à saisir la mienne… Aussi, lorsque, après avoir fini mon récit, je le vis rester immobile et silencieux, j’en éprouvai une vive indignation, et j’étais près d’éclater en paroles insultantes, lorsqu’il reprit :

— Ne vous fâchez point. J’ai écouté votre récit ; entre vous et cette femme je n’hésite pas. Pardonnez pourtant si, faisant violence à mes propres convictions, je vous refuse encore les paroles d’estime et de réparation que je désire vous devoir. Mais un autre témoignage plus fort, plus respectable, une personne intéressée à vous justifier, en cherchant tout à l’heure à vous disculper auprès de moi, a plus fait pour ébranler cette conviction que n’eût pu le faire toute voix accusatrice…

J’écoutais ces paroles avec une attente confuse, et le cœur agité des plus violents mouvements de colère, de mépris et de fierté.

Je ne veux rien feindre, continua-t-il. Mademoiselle S*, la cousine de madame de Luze, est ma parente. Il y a peu de jours que, consulté par sa famille, j’ai donné mon assentiment à son union avec un homme que, dans mon opinion, ses mœurs, son caractère, recommandaient mieux encore que son rang et sa fortune… à son union avec vous, monsieur. C’est votre parrain que vous aviez chargé de vos démarches ; c’est lui aussi qui, tout à l’heure, alarmé des conséquences que pourraient avoir les bruits que vous venez de démentir, et sachant qu’ils étaient parvenus à ma connaissance en même temps que ce manteau accusateur, est venu se faire auprès de moi votre défenseur. Il avait vos aveux, il implorait mon indulgence, il me priait d’étouffer un scandale qui pouvait vous nuire, il me suppliait d’employer mon influence à vous détourner d’une honteuse liaison… Maintenant, mettez-vous à ma place ; jugez vous-même combien la vérité est difficile à atteindre, même pour celui qui la cherche avec le plus de désir, et ne vous offensez plus de ce que vous ne rencontrez pas, dès l’abord, cette réparation pleine et facile que votre innocence peut vous faire envisager comme un droit évident et sacré.

En proie à mille sentiments contraires et impétueux ; indigné contre mon parrain, dont l’âme trop peu élevée avait interprété mes paroles honnêtes comme les feintes honteuses du libertinage ; possédé d’estime et de respect pour l’homme qui me parlait, et pressé de répondre à tout à la fois, je restai quelques instants en silence, dominé par une agitation qui peu à peu se calmait, à mesure que j’écartais de ma pensée toutes les réponses qui n’auraient pas paru péremptoires, ni satisfait aux exigences de ma fierté et de mon innocence, toutes deux outragées. À la fin, trouvant un langage : — Monsieur, lui dis-je avec autant de calme que pouvaient m’en laisser les émotions que je comprimais, vous ne m’offensez point. Quand un parent me flétrit à plaisir, pourquoi attendrais-je de vous une opinion honorable qu’il n’a pas lui-même ? Mais j’ai de quoi détruire vos soupçons et rassurer vos scrupules… oui, monsieur, j’aime cette jeune fille… mais ce que vous ignorez, ce que mon parrain n’a eu garde de vous apprendre, c’est qu’à cause d’elle je l’ai mécontenté ; à cause d’elle j’ai secoué son joug, j’ai refusé son héritage, et quelque chose de plus flatteur encore, monsieur, la main de votre parente, l’alliance de votre famille… En agissant ainsi, je n’avais point encore arrêté mes vues sur votre jeune protégée ; mais, aujourd’hui qu’elle est compromise, aujourd’hui que les propos envenimés des uns, les discours officieux des autres, sont parvenus à la flétrir, je demande sa main, je la désire, je la veux !… et c’était, avant votre venue, le seul projet de mon cœur. Vous aurai-je pour appui dans le désir que je forme ? continuai-je d’un ton moins emporté ; voudrez-vous être le porteur de ma demande ? c’est ce que j’ose espérer de vous, monsieur, si, convaincu de ma droiture, vous me rendez enfin justice.....

Alors il me tendit la main, non sans quelque attendrissement. Depuis longtemps, dit-il, je vous rends justice, mon jeune ami ; mon estime est à vous, entière, sincère, et mon cœur s’émeut à ces vertueux transports qui, peut-être, vous emportent trop loin… Je n’ai point mission de plaider pour ma parente, et plutôt encore plaiderais-je en mon nom qu’au sien, tant vous répondez à l’opinion honorable que j’avais conçue de votre caractère ; mais c’est le sort de votre vie que vous décidez ainsi en un instant… Vous rejetez mille avantages… vous répudiez une personne aimable et digne de vous… vous vous aliénez un parent… vous perdez une fortune qu’il vous destinait… et que trouverez-vous en revanche ? La vertu, sans doute, les grâces du corps et celles de l’esprit ; mais une personne obscure et sans fortune, une enfant délaissée du monde que vous voyez, et que les préjugés vous défendront d’y produire… Au surplus, continua-t-il, à Dieu ne plaise que je veuille nuire à celles qui me sont confiées, et que je détourne d’elles un bonheur que peut-être la Providence tenait en réserve à leur infortune et à leurs vertus ! Voyez vous-même, mon bon ami, j’ai voulu vous éclairer et non corrompre votre honnête énergie ; j’ai voulu non pas éteindre ces transports, mais y adjoindre la réflexion, qui seule peut les rendre sages. Que si vous persistez dans ces généreux projets, ne craignez point que je laisse à d’autres le doux soin d’en porter l’annonce, d’en être l’appui fidèle, de vous vouer dès aujourd’hui une affectueuse estime, et d’adresser à Dieu les plus ferventes prières pour une union formée sous d’aussi touchants auspices.

Àces mots, je me jetai dans ses bras, et, l’ayant embrassé, j’achevai de lui ouvrir mon cœur. Il put voir que mes réflexions avaient précédé les siennes, et que ma résolution, pour s’être formée fortuitement, n’en était pas moins fondée sur des convenances vraies, et sur le désir de trouver, dans des attachements et des devoirs, un bonheur que m’avait jusque-là refusé une situation trop heureuse et facile. Bientôt, chassant tous ses scrupules, il finit par s’associer à mes projets avec tout l’entraînement d’un cœur chaud et généreux ; et, comme il arrive lorsqu’une véritable sympathie a fait disparaître les distances d’âge, de condition ou de rang, cet homme vénérable, à qui je parlais pour la première fois de ma vie, m’inspirait le respect d’un père et toute la confiance d’un ancien ami. C’est alors que je commençai à le questionner sur ces deux dames, qui, déjà si liées à mon existence, ne m’étaient pas même connues de nom.

Il m’apprit que la jeune fille se nommait Adèle Sénars ; et, je l’avoue, ce nom m’enchanta. Je suis très-sujet à trouver aux noms propres un air commun ou distingué ; et, par un travers d’esprit dont je n’étais pas corrigé, j’aurais préféré mille fois un nom qui ne me déplût pas à des avantages réels de fortune ou de rang. Mais l’aimable nom d’Adèle, outre le charme que j’y attachais déjà, en prit un que les années n’ont pu détruire, parce que, gravé dès lors au plus doux endroit de mon cœur, il rallie à lui les dernières impressions de ma jeunesse, et tout ce que j’ai pu goûter depuis de vrai bonheur.

Mais tout, d’ailleurs, dans ce que m’apprit le pasteur, sans choquer aucun des préjugés qui me sont propres, redoublait mon ivresse et mon contentement. Le père de cette jeune fille était Suisse, ainsi que moi. Entré jeune au service de la marine anglaise, il était parvenu à un grade peu élevé, mais honorable ; et, pendant son séjour en Angleterre, il y avait épousé la mère de mon Adèle. Ceci, en m’expliquant pourquoi j’avais vu sur la table le poëme des Saisons, me semblait prêter à l’air de cette jeune fille cet attrait qu’ont d’ordinaire pour nous les femmes étrangères, et j’aimais à attribuer à son origine anglaise son teint éblouissant, la mélancolique douceur de ses grands yeux bleus, et l’aimable innocence de son front. Depuis quelques années, sa mère l’avait amenée en Suisse pour lui donner à moins de frais une éducation qu’elle envisageait comme sa ressource future ; et, depuis la mort du père, arrivée deux ans auparavant, ces deux dames, réduites à vivre de la modique pension que la loi anglaise assure à la veuve d’un officier mort au service, étaient venues habiter la demeure où le hasard m’avait conduit à leur rencontre. De là, ces meubles élégants que j’avais remarqués, avec d’autres indices d’une condition jadis plus aisée.

Toutes ces choses me ravissaient. Mais pensez-vous, lui disais-je, que ces dames ainsi prévenues contre moi voudront accueillir ma demande ?… Pensez-vous que je saurai me faire aimer de cette jeune fille, pour qui les avantages de fortune que je puis lui offrir ne sont rien sans doute, et dont le cœur, rendu timide et craintif par la pudeur même, n’osera se livrer aux atteintes de l’amour ?… Je sens que je n’ai de ressource et d’espoir qu’en vous, leur digne protecteur, celui qui peut seul, par le respect qu’il inspire, détruire les préventions de ces deux dames, et leur faire agréer des vœux dont peut-être elles se défient.

— C’est à quoi, me dit-il, je m’emploierai, mon jeune ami. Du reste, redoutez peu leurs préventions, et davantage leur fierté. Aux premières clameurs de cette voisine emportée, mon soin le plus pressé a été de soustraire mes deux amies à son influence, tout en les dérobant à vos atteintes, si réellement je trouvais, après vous avoir vu, les propos de cette femme fondés. De cette manière, leurs préventions n’ont pu s’accroître, et mon témoignage, dont elles attendent tout, suffira à les rassurer pleinement. Mais elles ont l’orgueil de l’honnêteté pauvre : votre fortune, votre rang supérieur au leur, peuvent effaroucher leur fierté ; et les idées de la mère, que j’ai moi-même encouragées, ont toujours été de chercher le bonheur de sa fille dans une condition obscure, la seule dont leur position leur laissât la chance, mais dont une éducation trop cultivée leur fermait peut-être le chemin. Car vous ne sauriez croire, ajouta-t-il pendant que mon cœur dévorait ses paroles, combien d’intelligence, de goût, de vraie parure de l’esprit, embellit les hôtes du réduit si simple que vous avez vu. Cette jeune fille, si timide et si inexpérimentée d’ailleurs, possède et cultive une foule de connaissances ; elle s’est adonnée à la musique, au dessin, et à toutes ces choses elle apporte l’avantage d’une aptitude naturelle, et je ne sais quelle grâce remplie de sentiment. Sa mère unit à des qualités pareilles ce qu’y ajoutent l’expérience, les voyages, une vie bien employée, mais surtout cette aménité douce qui provient d’une sensibilité exercée aux épreuves comme aux joies du cœur. Aussi trouvé-je toujours un plaisir nouveau à les visiter. C’est l’endroit aimable de ma paroisse : je m’y oublie souvent, et je n’en sors jamais que je n’admire combien de grâces et d’agréments l’honnêteté, le travail, la culture, peuvent rassembler autour de ce petit foyer si voisin de la gêne et de la misère.

Cet entretien dura fort tard. Je le prolongeais par mille questions, ne pouvant me lasser d’entendre mon respectable ami me raconter ce qu’il savait des personnes qui m’inspiraient un intérêt si vif. Nous convînmes que dès le lendemain matin il se rendrait auprès d’elles ; que, selon la disposition où il les trouverait, il ferait les premières ouvertures, et que peut-être, pour répondre à mon impatience, il me rapporterait une réponse avant midi. Après cela, il se leva pour se retirer ; mais je voulus l’accompagner jusqu’à sa demeure, où je pris congé de lui, le cœur rempli d’affection, de joie et d’espérance.

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