‹ L’HéritageChapitre 5 sur 5 · CHAPITRE VI.

CHAPITRE VI.

Je rentrai chez moi bien heureux et bien changé. Il me semblait que dès ce jour seulement je commençasse à vivre, et je pense encore aujourd’hui que c’était vrai ; car, si dès lors quelques traverses ont agité ma vie, je ne suis jamais retombé dans cet état de torpeur, fruit ordinaire d’une existence assurée et d’un avenir tout tracé, où le cœur est vide, où les facultés sont inactives, où l’esprit va se rapetissant et finit par se concentrer sur les petits intérêts des salons, sur les frivoles préoccupations de la vanité. J’appartiens à une classe où cette situation est commune, de nos jours surtout ; et, en voyant quel est le partage de ceux qui y demeurent, je sens que si j’avais encore à choisir ma vie, à défaut de celle où j’ai trouvé le bonheur, je préférerais la gêne laborieuse, d’où naissent de l’activité et des efforts, à cette oisive opulence où j’ai végété durant la moitié de mes plus belles années.

Je m’étais, comme le soir précédent, établi à songer au milieu d’une agitation remplie d’un intérêt vif et puissant, comme il arrive en ces instants solennels de la vie où l’on dit adieu au passé pour se porter tout entier vers une destinée nouvelle. Tantôt assis et les regards fixés sur le feu, j’encourageais mes espérances de tout ce que je pouvais me rappeler d’affectueux dans les paroles ou dans l’expression de la jeune fille, et surtout de tout le poids qu’auraient auprès de ces dames les recommandations de mon ami ; ou bien, regardant ces espérances comme accomplies, je me levais avec transport, je me promenais par ma chambre, et, anticipant sur les jours, sur les semaines, sur les années, je me peignais une félicité riante, à laquelle je faisais concourir mille charmants projets. Au milieu de ces songes, mes yeux vinrent à tomber sur un billet à mon adresse, que, dans ma préoccupation, je n’avais pas remarqué, bien qu’il fût déposé en face de moi, sur la cheminée.

Àl’adresse, je reconnus aussitôt l’écriture de mon parrain, et je sonnai : Quand est venue cette lettre ? dis-je à Jacques. — Pendant que monsieur vient de sortir ; mêmement qu’il y a une réponse, qu’ils ont dit. — C’est bon. J’ouvris la lettre avec un médiocre empressement ; la voici :

« Je veux bien tout oublier. En te quittant, j’ai su ta fredaine, et que ton manteau y est resté. J’ai aussitôt agi auprès de qui de droit, et étouffé le bruit qui commençait à se répandre vigoureusement. Le plus pressé était d’amadouer monsieur le pasteur Latour, parent de ta future, et j’y suis parvenu. Rien n’est gâté.

« Une fois que tu as avili cette fille, je pense que tout est dit de ce côté. Tu leur dois quelque dédommagement, et je m’en charge. Mais plus d’incertitude ni de délais. Nous terminons demain, et à ce prix (tu n’es pas bien à plaindre) tu retrouves l’héritage et l’amitié de ton affectionné parrain. »

La lecture de cette lettre me livra au plus violent emportement, et j’éclatai en insultes contre mon parrain, qui se dévoilait à moi comme un être sans cœur et sans moralité, dont la cynique parole profanait tout ce que je regardais comme pur et sacré. Je pris aussitôt la plume, et j’écrivis une réponse dont l’impétuosité méprisante était trop excessive pour ne pas me surprendre moi-même quelques moments plus tard. Aussi je la déchirai pour en refaire une autre, puis une troisième, jusqu’à ce que, déjà plus calme, et venant à réfléchir que mon sort, qui devait peut-être se décider le lendemain, serait une éclatante réponse à son outrageante lettre, je finis par dédaigner de lui écrire, et je retournai, pour toute vengeance, à mes douces rêveries.

Il était près de trois heures du matin lorsque je me mis au lit. J’espérais tromper par quelques heures de sommeil l’impatience avec laquelle j’attendais le lendemain ; mais à peine fermai-je les yeux pendant quelques instants, et, aux premiers rayons de lumière qui pénétrèrent dans mon appartement, je me levai pour m’habiller et pour attendre avec une impatience toujours plus vive. Les yeux fixés sur la pendule, je calculais l’heure à laquelle M. Latour devait se lever, se disposer à partir, être en route, et enfin se présenter à ces dames. Arrivé à ce moment, je composais son propre discours de mille manières, selon la situation, le lieu, les dispositions où il rencontrerait ses deux amies ; puis, aidé de toute l’illusion du désir et de l’amour, je prêtais à l’expression de ma bien-aimée et aux paroles de sa mère un langage qui comblait mes vœux. À la fin, l’attente me devint insupportable, et je me décidai à sortir sur l’heure, pour aller à la rencontre de la réponse que devait m’apporter M. Latour.

C’était dans sa propre campagne, à une lieue de la ville, que ce bon pasteur avait recueilli ces dames le jour précédent. J’en pris le chemin par une matinée de décembre, dont les impressions ne sortiront jamais de mon souvenir. Le temps était doux, les chemins affreux. Un soleil pâle éclairait d’une lumière argentine les champs sans verdure et les arbres sans feuillage, et la neige des montagnes brillait faiblement derrière une brume légère. Mais mon cœur réchauffait de ses propres feux cette nature glacée, et, comme attendri par l’espoir d’une félicité prochaine, il se peignait le bonheur et l’amour versant leurs dons jusque sur les moindres chaumières éparses dans les prés qui bordaient la route. Je me souviens que, m’étant assis pour attendre M. Latour, mes yeux s’arrêtèrent sur l’une de ces cabanes, presque ensevelie sous l’épais branchage des ormeaux, et d’où s’échappait une tranquille fumée. Je m’avisai de fixer mon sort sous cet humble chaume, j’y appelai mon amante, j’y arrangeai ma vie ; et, animant insensiblement ces ombrages dépouillés du charme vivant de mes rêves, mon impatience, quelques instants trompée, laissait errer mes pensées autour de ce rustique asile. Quelquefois l’avenir donne aux songes du cœur comme l’air d’un pressentiment. Peu d’années après, c’est dans une retraite voisine de ce lieu que j’ai vu les miens se réaliser.

Pendant que j’étais assis, un char qui parut à l’extrémité de la route me fit lever comme en sursaut, et courir à sa rencontre. Je reconnus de loin qu’il était vide, et j’allais passer outre, quand l’homme qui le conduisait, après avoir ralenti le pas de son cheval, finit par arrêter, et me demanda si je n’étais point la personne que M. le pasteur Latour envoyait chercher… En un clin d’œil je fus dans le char, qui rebroussa rapidement. Aussitôt le trouble et l’émotion, succédant à l’impatience, m’ôtèrent toute présence d’esprit, en sorte que j’aurais donné tout au monde pour que le char m’emportât avec moins de vitesse.

Bientôt j’aperçus la maison, située au penchant d’un coteau. On y arrivait par une côte rapide, ombragée de vieux noyers. Le cœur me battait avec force, et mes yeux cherchaient avec anxiété à reconnaître quelque mouvement alentour. Mais un silence tranquille planait sur cette retraite, et deux volets ouverts au rez-de-chaussée indiquaient seuls qu’elle fût habitée. Cependant la côte tirait à sa fin ; déjà les haies, plus rapprochées, m’ôtaient la vue des bâtiments ; j’apercevais un portail, et les aboiements d’un chien se confondirent tout à coup avec le retentissement des roues, qui atteignaient le pavé de la cour. Le char s’arrêta, et tout rentra dans le silence.

Je venais de descendre lorsque parut M. Latour. Une dame d’environ cinquante ans s’appuyait sur son bras. Elle était mise avec goût et simplicité ; et, malgré l’émotion qui troublait la sereine noblesse de son visage, son regard pénétrant et sensible, fixé sur ma personne, augmentait ma timidité en même temps qu’il gagnait mon cœur. Dans ces premiers instants, je ne sus rien lui dire, elle-même gardait le silence ; mais le bon pasteur s’adressant à moi : Mon ami, me dit-il, j’ai présenté vos vœux à madame, qui a bien voulu en paraître touchée. C’est, je pense, tout ce que je pouvais faire ; le reste vous appartient, ou plutôt appartient à votre mérite, qui se fera mieux connaître par lui-même que par ma bouche. — C’est, dit alors la dame d’une voix émue, c’est d’une manière étrange, monsieur, que nous venons à nous connaître… néanmoins les paroles de M. Latour sont toutes-puissantes pour vous gagner mon estime, et je n’ai pas à repousser une demande qu’il appuie… Ma fille ne sait rien encore, mais je n’ai plus rien à lui taire… et, une fois que j’ai donné ma confiance à votre caractère, je dois laisser le reste à son libre choix… Mais entrez, je vous prie…

J’étais trop troublé pour oser répondre ; toutefois, oubliant, dans l’expansion de mon cœur, cette retenue à laquelle se conforme la politesse qui se possède, je saisis la main de cette dame, et j’y appliquai mes lèvres avec un transport auquel elle parut sensible. À peine j’avais lu ce mouvement sur son visage, que, déjà moins timide, j’avançais mon bras pour recevoir le sien et la conduire dans le salon. À ce moment je me sentis son fils ; et mon cœur, exalté par le bonheur et la reconnaissance, lui vouait avec serment cette affection sincère dont j’ai tâché depuis de réjouir ses vieux jours.

Dès que je fus entré dans le salon, la jeune fille me reconnut, et ses joues se colorèrent d’une vive rougeur. Puis, me voyant soutenir le bras de sa mère, elle reprit un air plus tranquille, et s’inclina pour me saluer. Elle se tenait debout, dans une attitude pleine de grâce et de modestie, attendant pour s’asseoir que les autres personnes fussent placées. « J’espère, mademoiselle, lui dis-je, que vous ne vous ressentez pas trop des fatigues de cette soirée à laquelle je dois l’avantage de vous connaître. » Elle rougit de nouveau ; et, pour chasser l’embarras que causaient ces souvenirs, je parlai de l’incendie. La conversation s’établit alors, mais froide et contrainte, comme il arrive lorsque les paroles ne servent qu’à voiler les préoccupations du cœur. La jeune fille seule, étrangère à ces préoccupations, se livrait avec abandon au plaisir d’écouter, et ajoutait quelques paroles timides à ces récits qui captivaient son attention sans partage.

Néanmoins cette situation, en se prolongeant, devenait gênante ; et, quoique déjà plus rassuré, les paroles de la dame m’avaient laissé incertain sur ce que je pouvais hasarder de dire. À la fin, M. Latour s’adressant à la jeune demoiselle : — J’ai, lui dit-il, un vœu à former, mademoiselle Adèle : c’est que mon ami, qui est aussi celui de madame votre mère, puisse un jour devenir le vôtre. — Vous savez bien, monsieur Latour, dit la jeune fille timidement, mais sans honte, que j’aime tous ceux qui sont chers à ma mère et à vous. Je compris alors qu’elle ne se doutait point du motif de ma venue, et que son cœur ingénu n’avait point pénétré le sens des paroles de M. Latour. — Mademoiselle, repris-je aussitôt, la moindre affection de votre part est une faveur sans prix à mes yeux ; mais pourquoi vous taire le vœu auquel j’attache toute ma félicité ?… c’est le don de votre main que j’implore, c’est le bonheur d’associer ma vie à la vôtre, celui de trouver, avec une compagne tout aimable, une mère que j’aime déjà et je vénère comme celle que j’ai perdue !

Pendant que je m’exprimais ainsi, la jeune enfant, surprise, alarmée, jetait tour à tour un regard sur M. Latour, sur moi, sur sa mère. Celle-ci, sur le point de décider seule du sort d’une fille tendrement aimée, avait senti se rouvrir la blessure de son cœur : en sorte que déchirée par les souvenirs du passé, soumise et tremblante devant l’incertitude de l’avenir, son regard implorait l’affection, l’appui, la pitié ; et, cessant de se contraindre, elle laissait couler de ses yeux d’abondantes larmes. — Maman, lui dit sa fille en se réfugiant auprès d’elle, pourquoi pleurez-vous ?… J’aime monsieur, je vous suis soumise… disposez de moi pour votre bonheur ; là seulement je trouverai le mien… Sa mère ne pouvait lui répondre ; mais, à la fin, ses alarmes cherchant en moi leur refuge, elle saisit sa main, et elle la plaça dans la mienne.

Dès ce moment nous fûmes unis. La vraie candeur est confiante, un cœur neuf à l’amour se donne sans réserve ; je trouvai intacts dans celui d’Adèle ces trésors que d’ordinaire le monde souille ou effleure, mais que la retraite embellit et conserve. Remarquable par son élégante beauté, remplie de grâces et d’agréments, douée de cette sensibilité qui, dans une femme, rehausse les talents et les connaissances, son âme généreuse et modeste ne connaissait d’autres plaisirs que ceux de l’affection et du dévouement ; et, en même temps qu’elle semblait prodiguer les grâces de ses manières et de son esprit, je ne sais quelle pudique réserve donnait à ses moindres faveurs un charme plus profond, plus piquant mille fois que celui que des femmes aussi belles cherchent en vain dans les calculs de la plus adroite coquetterie.

Il fut convenu que ces dames achèveraient de passer l’hiver dans cette retraite que leur offrait le bon M. Latour. C’est là que, chaque jour, pendant les rigueurs d’un hiver glacé, je venais avec transport m’enivrer, auprès de cette charmante fille, de toutes les délices d’un amour chaque jour plus vif et chaque jour mieux partagé. Temps de félicité présente et de riant espoir ! jours heureux de ma vie ! non, comme tant d’autres plaisirs que les années emportent sans retour, vous n’avez point passé sans laisser d’aimables traces ; vous fûtes la brillante aurore de ce bonheur que je goûte aujourd’hui ; et mon cœur, en rebroussant jusqu’à vous, n’a point à vous demander compte de douces promesses dont vous l’ayez leurré !

Au printemps suivant, M. Latour nous maria dans l’église d’un village voisin ; heureux et fier d’une union qui fut l’ouvrage de sa prudence et de son désintéressement, il est demeuré notre plus constant ami. Jacques m’a accompagné dans ma condition nouvelle ; et mon parrain, mort deux ans après, sans m’avoir pardonné, a partagé ses biens entre des parents moins fortunés que moi. Je finis, lecteur ; m’aurez-vous suivi jusqu’au bout ? Pour moi, je me le suis figuré, et c’est pourquoi j’éprouve tant de regret à vous quitter.

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