I
En l’année 1120, et sous le règne du roi Louis-le-Gros, vivait dans le pays de Guienne un puissant baron, nommé le sire de Vogué : plusieurs fiefs relevaient de sa baronie ; un grand nombre de vassaux lui étaient soumis ; et dans ses différens, soit avec le roi, soit avec les seigneurs ses voisins, il aurait pu rassembler en peu de jours une armée redoutable ; mais jamais il n’avait convoqué ses hommes d’armes que lorsque le roi l’en avait requis pour la défense du royaume contre les étrangers, ou bien pour secourir ses vassaux et ses alliés contre l’injustice et la violence. Aussi était-il en grande réputation de sagesse et de bonté ; les seigneurs le prenaient souvent pour arbitre de leurs querelles ; et les dames, les orphelins, les faibles de toute condition réclamaient souvent son assistance, et ne la réclamaient jamais en vain. Il faisait beau le voir assis sous l’antique ormel, au milieu de ses serviteurs et de sa cour, rendre la justice à ses vassaux, en accueillant la prière du dernier d’entre eux comme celle du plus puissant, ou bien écouter sous ce même ormel les chants des troubadours et des ménestrels.
Un portier dur ne se tenait pas à l’entrée du manoir pour empêcher le voyageur et l’étranger de participer au repas du seigneur, ainsi que cela se pratiquait dans plusieurs châteaux ; celui de Vogué, dont les tours se découvraient de loin, était renommé pour l’hospitalité de son maître. Depuis nombre d’années, la châtelaine avait cessé de vivre, et le sire de Vogué était résolu de ne donner sa place à nulle autre dame, bien qu’il n’eût, pour hériter de son nom et de ses richesses, qu’une fille encore dans l’enfance, et que l’on nommait Alise. Mais il voulait la donner en mariage à l’un des fils de son frère d’armes, le seigneur Enguerrand de Parthenay, et le jeune homme devait faire revivre le nom de Vogué en l’adoptant, et réunir sur sa tête les honneurs et les titres qui s’y trouvaient attachés. Cet arrangement convenait fort au sire de Parthenay, parce que sa fortune, dont il avait dépensé une grande partie dans la Guerre sainte, était à peine suffisante pour soutenir l’aîné de ses fils dans le rang qu’il était destiné à occuper.
Non-seulement l’amitié et la fraternité des armes dictaient au sire de Vogué sa conduite envers la famille de Parthenay, mais aussi la reconnaissance : à la bataille d’Antioche, le sire Enguerrand, s’exposant à la fureur d’un grand nombre d’infidèles, arracha de leurs mains son ami qu’ils emmenaient prisonnier, et les blessures qu’il reçut dans cette occasion pensèrent lui coûter la vie ; dès-lors, l’affection des deux guerriers s’était encore accrue ; et le sire de Vogué regardait comme siens, les deux fils du seigneur de Parthenay. Cependant il se félicitait que ce fût à Roger plutôt qu’à son frère que la main d’Alise fût destinée ; les qualités et la bonne mine du jeune seigneur étaient pour ce bon père un sûr garant du bonheur de sa fille, ainsi que de sa prompte obéissance. Roger, à dix-neuf ans, avait la taille haute de son père, les traits réguliers et gracieux de sa mère, la belle et douce Geneviève de Saint-Lizier. Il était beau, mais sa générosité, sa loyauté, sa vaillance, l’emportaient de beaucoup sur sa beauté. Il avait reçu en partage la tendresse du cœur et l’élévation de l’âme : jamais on ne contait en sa présence une action lâche ou déloyale sans exciter toute son indignation, comme on ne pouvait faire la peinture de quelques misères sans l’émouvoir de compassion. Sa mère le faisait instruire dans les sciences alors en honneur autant qu’elle le pouvait sans offenser son époux, car le seigneur de Parthenay méprisait toute espèce d’étude : la main qui portait l’épée ne pouvait pas, disait-il, tenir la plume sans déroger ; on devait laisser le savoir aux clercs, comme les vers et les chansons aux ménestrels et aux jongleurs. Ce n’était donc que pendant l’absence de son mari que la dame de Parthenay pouvait attirer au château les savans et les maîtres ; mais les dispositions de l’élève suppléaient à la rareté des leçons : et d’ailleurs la dame de Parthenay était à même d’enseigner à son fils une partie des choses qu’elle désirait qu’il sût : elle lui racontait les événemens des tems anciens, comme elle les avait ouï raconter à des vieillards sages et instruits ; elle lui avait même enseigné à les lire dans plusieurs livres précieux qu’elle possédait ; d’autres fois, elle chantait, en s’accompagnant du luth ou de la harpe, des airs et des chansons que Roger retenait et chantait à son tour. Mais plusieurs fois la dame de Parthenay s’interrompit, étonnée de l’émotion qu’éprouvait son fils, lorsque dans ces chants, se trouvaient racontées les amours et les infortunes de quelque dame et de son chevalier ; la châtelaine posait alors son luth, et, souriant avec bonté, mais avec tristesse, elle tendait au jeune homme sa main, sur laquelle il laissait souvent tomber une larme en la pressant contre ses lèvres.
« Hélas ! disait tout bas la pauvre mère, que de peines je prévois pour lui ! » Elle les connaissait les chagrins que peut causer un cœur trop tendre !… L’amour n’avait point présidé à son hymen : elle aimait un autre chevalier lorsque la volonté de son père la contraignit de s’unir au seigneur Enguerrand ; et celui-ci, d’une humeur sévère, ne chercha point à inspirer à sa jeune moitié un sentiment qu’il traitait de faiblesse, et se contenta de son respect et de sa soumission. La châtelaine, fidèle à ses devoirs, garda toujours à son époux la foi jurée ; elle s’efforça même de bannir de son cœur tout regret offensant pour lui ; mais elle pleura néanmoins long-tems en secret le bonheur et l’amour qu’avaient rêvés ses premiers ans. Jusqu’à la naissance de Roger, l’âme de la dame de Parthenay fut remplie de tristesse ; mais son amour de mère la dissipa, et lui tint lieu de tous les sentimens qu’elle regrettait. Il n’en avait pas été de même à la naissance de Gauthier, l’aîné de ses fils, bien qu’il lui fût aussi très-cher ; mais on l’enleva de bonne heure à ses soins, et l’éducation qu’il reçut augmenta, au lieu de les corriger, les défauts qu’il tenait de la nature, dont il n’avait pas été traité aussi favorablement que son frère. Un caractère emporté et altier, un esprit borné s’annonçaient en lui par des traits rudes et grossiers et par des manières peu courtoises : il professait pour le savoir le même mépris que son père, et ne jugeait dignes de respect et d’envie que le rang, la force et le pouvoir. C’était moins cependant à cette conformité d’humeur qu’à son titre d’aîné de la famille que Gauthier devait d’être placé, au moins en apparence, au-dessus de son frère dans l’estime et l’affection du sire de Parthenay : ce seigneur se conduisait en toute occasion d’après des principes invariables ; et, selon lui, le chef futur d’une maison illustre avait droit à la déférence et au respect. En conséquence, Gauthier pouvait émettre une opinion en présence de son père, était souvent consulté par lui, partageait enfin l’autorité du seigneur Enguerrand qui, pour lui seul, se relâchait de sa sévérité habituelle.
Roger se mêlait rarement aux entretiens de son père et de son frère aîné ; il profitait ordinairement des instans où ces entretiens étaient le plus animés pour aller se livrer à ses occupations chéries, les vers et la musique. Et si parfois les sons de sa harpe ou de sa voix parvenaient jusqu’à eux, lorsqu’assis près du foyer de la grande salle ils discutaient sur l’ancienneté des maisons alors renommées, sur l’éducation des faucons et des chevaux, leurs discussions n’en étaient pas interrompues ; seulement ils se jetaient un regard d’intelligence en souriant avec dédain.
Cependant le sire de Parthenay était forcé de convenir que ces talens, indignes, à son avis, d’un gentilhomme et d’un chevalier, n’avaient point nui aux progrès de Roger dans d’autres exercices, tels que la lutte, les joûtes, les combats ; à tous il montrait autant de hardiesse que de force et d’agilité, et, dans les soins qu’il rendait aux dames, on admirait sa grâce ainsi que sa modestie. Il n’avait encore combattu dans aucun tournois, n’étant point armé chevalier ; mais dans celui qui venait d’être donné à l’occasion du sacre de Louis-le-Jeune, on regrettait de ne pas voir le beau Roger dans la lice à la place de son frère ; et les dames les plus belles et les plus qualifiées ne dédaignaient point de chercher à attirer les regards du jeune damoisel.