‹ L’Hermite du mont Saint-ValentinChapitre 2 sur 36 · II

II

Le sire de Parthenay n’avait point prévenu sa famille de ses projets et de ceux du sire de Vogué relativement à Roger : il jugeait inutile d’annoncer à l’avance sa volonté, qu’on ne songeait jamais à contester, et il voulait laisser à son ami la satisfaction d’instruire Roger de sa générosité à son égard. Les châteaux de Vogué et de Parthenay étant éloignés l’un de l’autre, les seigneurs se visitaient rarement ; car les guerres qu’un grand nombre de barons se faisaient entre eux rendaient les communications difficiles et peu sûres. Cependant, les querelles particulières commençaient à se taire devant l’intérêt général : l’empereur d’Allemagne venait de se liguer avec le roi d’Angleterre contre la France, et tous les barons et chevaliers français se rangèrent sous les drapeaux de Louis, afin de sauver le royaume de la fureur des étrangers, et de le venger de leurs outrages.

Le sire de Parthenay, auquel son âge et ses infirmités interdisaient les fatigues de la guerre, céda sa place, en cette occasion, à son fils aîné. Le sire de Vogué, retenu depuis plusieurs mois dans son château par de vives douleurs, suites de ses fatigues et de ses blessures, n’était pas non plus en état de commander ses hommes d’armes, et il résolut d’en confier la conduite à Roger ; c’est pour conférer de ce projet, que Roger et son père furent mandés au château de Vogué.

Il était nuit lorsqu’ils y arrivèrent ; le sire de Vogué, remis un peu de ses longues souffrances, s’entretenait avec son chapelain ; et sa fille, la jeune Alise, interrompait de tems à autre les graves discours des deux vieillards, par des saillies qui les faisaient tous deux sourire.

Le château de Vogué, toujours ouvert aux étrangers, ne pouvait pas être fermé dans cette circonstance ; le baron et son fils furent sur-le-champ admis auprès du maître. Le sire de Vogué félicita son ami avec enthousiasme des heureux changemens que le tems avait encore apportés dans toute la personne de Roger. Il ne se lassait point d’admirer sa taille élégante et noble, son air doux et martial, tandis qu’Alise, retirée à l’écart, examinait aussi les deux étrangers avec plus de curiosité que de timidité. L’héritière de Vogué n’était point craintive et réservée comme le sont d’ordinaire les jeunes demoiselles. Son père avait voulu qu’elle reçût une éducation qui lui permît de ne s’en séparer que rarement ; en conséquence, Alise avait appris à guider un cheval, à lancer un trait, à braver la fatigue et l’intempérie des saisons, pour accompagner son père, soit à la chasse, soit dans d’autres courses ; et depuis que le mauvais état de la santé du sire de Vogué le forçait à une vie plus sédentaire, sa fille partageait sa retraite, mais n’en conservait pas moins la hardiesse que lui avaient donnée ses premières habitudes. Elle s’approcha bientôt des voyageurs, et se mit à examiner avec attention l’armure de Roger, dont elle touchait le fer de ses mains délicates. À sa petite taille, à ses traits enfantins, on ne lui eût pas même supposé le peu d’années qui composaient son âge ; Roger, loin de ressentir le moindre embarras auprès d’elle, souriait de ce sourire bienveillant que fait naître la vue de l’enfance ; comme il s’aperçut qu’elle essayait de soulever, pour le placer sur sa tête, le casque qu’il venait de quitter, il le prit en le tenant suspendu au-dessus des boucles de cheveux blonds qui ombrageaient le front de la jeune fille ; il riait de voir sa tête charmante, à peine effleurée par la pesante coiffure, faiblir comme si elle en eût eu le poids entier à soutenir. Les deux pères se regardèrent d’un air satisfait ; ils auguraient favorablement, pour leurs projets, de cette bonne intelligence. Hélas ! Roger ne ressentait pour celle qu’on destinait à être son épouse que le doux sentiment qu’inspire un enfant aimable. La belle et riche douairière de Martigues occupait, depuis quelque tems, toutes ses pensées. Il l’avait vue à la cour du comte de Provence ; elle lui avait souri plusieurs fois ; il avait surpris les regards de la dame arrêtés sur lui avec bienveillance, et ces regards et ce sourire, sans cesse présens à son esprit, n’y laissaient de place pour nulle autre idée. Il n’avait pas le plus léger espoir d’être aimé de la dame de Martigues ; il n’était pas même certain de la revoir jamais, et cependant l’image de la belle veuve se mêlait à tous les vœux, à toutes les espérances du jeune chevalier ; et, lorsque le sire de Vogué l’instruisit du dessein où il était de lui donner le commandement de ses troupes dans la guerre qui se préparait, la première réflexion qui se présenta à sa pensée, fut que la comtesse apprendrait de quelle confiance on l’honorait, et que peut-être son nom arriverait un jour à elle couvert de quelque gloire. Il s’en fallait plusieurs années, qu’il n’eût l’âge requis pour être armé chevalier ; mais sa noble origine, la grande réputation de son père, et les preuves de vaillance qu’il avait données lui-même, firent adoucir en sa faveur la règle générale.

Son père et le sire de Vogué l’accompagnèrent, ainsi qu’Alise, jusqu’au lieu où le duc de Guienne, son suzerain, devait lui conférer l’ordre de la chevalerie.

Un grand nombre de seigneurs et de dames s’étaient rendus dans cet endroit : la dame de Martigues s’y trouvait : « Ô Dieu ! se disait Roger, c’est sous ses yeux que je recevrai cette haute faveur. Elle sera témoin de mes sermens ! »

Il ne parvenait point, quels que fussent ses efforts, à bannir ces pensées de son esprit pendant les jours qui précédèrent l’instant fixé pour l’importante cérémonie, et souvent l’image de la belle comtesse vint troubler les veilles et les méditations par lesquelles il s’y préparait. Cependant, lorsque l’instant fut arrivé, qu’il se vit entouré de tant de guerriers dont l’âge et les cicatrices annonçaient les exploits ; que son père et le sire de Vogué, rappelant leur longue amitié, se donnèrent mutuellement pour modèle à celui qu’ils nommaient tous deux leur fils ; que le sire de Vogué, le montrant à ses guerriers, leur demanda pour son successeur la fidélité et le dévouement qu’ils avaient eus pour lui-même, Roger oublia tout, excepté les beaux exemples qu’il avait à imiter, et la sainteté des engagemens qu’il contractait ; et, pressant fortement la main du sire de Vogué, il s’écria : « Seigneur, j’en atteste Dieu et l’honneur, votre choix sera justifié. Ô mon père ! continua-t-il en s’adressant au sire Enguerrand, je crois être digne de vous, bénissez-moi. »

Le vieillard, plus ému qu’il ne l’avait peut-être jamais été, étendit sur la tête de son fils, agenouillé devant lui, ses mains que l’attendrissement rendait tremblantes, et les spectateurs applaudirent par un cri général.

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