‹ L’Hermite du mont Saint-ValentinChapitre 36 sur 36 · XXXVI

XXXVI

L’écuyer que désignait Almaïde était celui dont la disparition avait été pour elle d’un si funeste présage. C’était bien dans de criminelles intentions qu’il avait suivi son maître ; mais, ne trouvant pas l’occasion favorable à ses desseins, et, retenu par la crainte et l’irrésolution, compagnes ordinaires du crime, il remettait de moment en moment l’exécution de celui qu’il avait médité. C’est ainsi que les deux pèlerins atteignirent le terme de leur voyage. Le premier objet qui frappa leurs regards fut l’hermite, qu’ils allaient consulter, étendu sur la cendre, et prêt à rendre le dernier soupir. Le saint homme expira en effet entre leurs bras ; mais les paroles qu’il fit entendre à ces momens solennels et le spectacle de sa mort portèrent la terreur et le repentir dans l’âme du coupable Bernard, c’était le nom de l’écuyer. Implorant le pardon du ciel, qu’il désespérait de fléchir, il avoua à son maître et l’affreux dessein conçu par lui, et le consentement qu’avait donné la comtesse à son exécution. Le malheureux Raymond, attéré par cette révélation comme par la foudre, fut quelques instans avant de s’arrêter à une résolution. Cependant la misanthropie naturelle à son caractère, son austère et sombre dévotion, l’emportèrent sur tout autre sentiment.

« Adieu, dit-il, joies trompeuses du monde ! Qu’irais-je faire désormais parmi les hommes ? Fournir à ma coupable épouse l’occasion de satisfaire sa haine contre moi, ou bien exercer envers elle une justice dont mon lâche cœur souffrirait. Je l’abandonne à ses remords. » Déjà il avait regardé les chagrins qui signalèrent les premiers tems de son mariage comme une juste punition de sa faiblesse à céder à un amour profane ; car un sentiment passionné pour une créature devait être un crime aux yeux du Dieu terrible et jaloux qu’invoquait le sire de Martigues. Il crut qu’un généreux pardon, accordé à ceux qui l’avaient offensé, et le reste de sa vie passé dans la retraite, ne seraient que des expiations suffisantes des fautes qu’il se reprochait, et il renonça à tout commerce avec les vivans, comme à toute vengeance contre sa femme. Bernard secondant ses vues, ils prirent ensemble des mesures, afin de persuader à la comtesse que ses vœux étaient accomplis, et que son époux n’existait plus. Le corps de l’hermite fut porté à Martigues, revêtu des habits de Raymond, et celui-ci, prenant la place du vieux solitaire, rendit plus fameux encore l’hermitage du Mont-Saint-Valentin par son abord farouche, et la difficulté qu’on trouvait à lui parler.

Cependant, les sentimens qu’il avait ressentis pour Almaïde n’étaient pas tellement étouffés dans son âme qu’il pût être long-tems indifférent à ceux qu’elle ressentait elle-même. Il entretenait des relations suivies avec Bernard, et quelquefois, sous l’armure d’un chevalier inconnu, il venait errer autour de son ancienne demeure, et n’ignorait aucun des événemens qui s’y passaient. L’amour d’Almaïde pour Roger lui fut connu à sa naissance, et lui révéla en même tems le secret de son propre cœur. Il ne pouvait néanmoins se résoudre à un éclat qui perdait sans retour la coupable comtesse, mais la pensée d’instruire Roger seul du crime de celle qu’il aimait, satisfaisant la jalousie de Raymond, sans avoir des conséquences aussi terribles pour sa femme, il s’y arrêta : et voilà ce qui donna lieu aux scènes de la chapelle. L’impression qu’elles avaient produites sur Almaïde fit penser à son époux que le remords et la terreur suffiraient pour la faire renoncer à son nouvel amour ; mais quand il vit faire les préparatifs d’un hymen que toutes les passions de son âme concouraient à lui rendre odieux, il résolut d’attendre l’instant même où l’on serait près de le célébrer pour dévoiler à tous les yeux la conduite de sa criminelle épouse. Mais, comme il ne s’expliquait point avec Bernard sur ses projets, celui-ci se persuada que son maître, au dernier degré de la misanthropie, ne daignait pas même réclamer ses droits sur sa femme, et qu’il ne démentirait jamais le bruit de sa mort. Cette supposition, assez vraisemblable d’après le caractère du comte, ne satisfaisait aucune des vues de l’écuyer. Almaïde, en conservant avec lui à son retour le même ton de supériorité, s’était attirée la haine de cet homme atrabilaire et orgueilleux, qui avait compté partager son autorité du moment où elle verrait en lui son complice. Long-tems il espéra que le comte, reprenant son rang dans sa maison, il en obtiendrait les récompenses qu’il croyait mériter, et serait vengé de ce qu’il nommait les mépris de la comtesse. Mais, à mesure que cet espoir s’affaiblissait en lui par les lenteurs du sire Raymond, son ressentiment s’aigrissait ; et quelques expressions peu mesurées qu’il ne put retenir en présence de Josselin, lorsqu’il fut appelé à lui donner ses soins, parurent trop favorables aux désirs de vengeance de ce dernier, pour qu’il les entendît avec indifférence. Il revint plusieurs fois en secret presser Bernard de s’expliquer ; mais l’écuyer, n’osant prendre sur sa responsabilité une révélation de cette importance, renvoya Josselin au comte Raymond, sous le prétexte que l’hermite du mont Saint-Valentin, qu’il ne fit point connaître, pouvait seul satisfaire sa curiosité. L’hermite accueillit mal le chevalier, et se contenta de lui dire en peu de mots, et sans daigner entrer dans la moindre explication, que la vérité se ferait connaître lorsqu’il en serait tems. Peu satisfait de cette réponse, Josselin se promit bien de ne point s’en remettre à d’autre pour dévoiler cette vérité. Mais l’appui que la comtesse devait trouver dans Roger rendait Josselin très-circonspect ; n’ayant pas réussi dans ses tentatives contre les jours du jeune chevalier, il ne voulait point, tandis qu’Almaïde conserverait un semblable défenseur, l’accuser avant de pouvoir fournir des preuves de son crime. En conséquence, il pressait vivement Bernard de lui donner les renseignemens qu’il souhaitait ; et l’écuyer, imaginant que l’éclat occasionné par la démarche que méditait Josselin, forcerait le sire de Martigues à prendre un parti irrévocable, soit en se faisant connaître, soit en abandonnant son épouse à son sort, consentit à avouer au chevalier une partie de la vérité. Il s’était mis, après cet aveu, sous la protection du sire de Crécy ; mais il fut bientôt forcé de fuir au loin pour se dérober à son ressentiment.

L’indignation et la haine générales poursuivirent Josselin depuis la mort de la comtesse ; une fin aussi funeste ne laissait place dans les âmes qu’à la pitié, et le lâche ennemi d’Almaïde inspirait autant de mépris que son généreux défenseur inspirait d’estime.

Le comte Raymond finit ses jours dans la retraite et la pénitence ; il espérait, à force d’austérités, fléchir la justice divine en faveur de celle qu’il avait tant aimée, et qui peut-être expiait chèrement et les fautes de sa vie et la mort qui les avait couronnées.

Roger, afin de s’éloigner du théâtre de ses malheurs, prit parti dans une guerre lointaine ; mais la douleur que ressentait la dame de Parthenay, en le voyant partir, était adoucie par la pensée qu’à l’époque qu’il fixait pour son retour, Alise n’aurait point encore prononcé le serment qui les eût à jamais séparés.

fin du deuxième et dernier volume.

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