XXXV
La comtesse, avant de prendre le poison qui termina ses jours, avait écrit à Roger la lettre suivante, qu’une de ses femmes remit au chevalier après la mort de sa maîtresse.
« Roger, dois-je emporter au tombeau ton mépris et ta haine ? Que cet écrit t’explique mon crime ; je ne prétends point le justifier.
» J’épousai le comte de Martigues sans l’aimer ; ma mère m’avait, au contraire, légué les ressentimens que lui inspiraient les dévastateurs de notre patrie. Mais, à l’âge où je la perdis, il eût été facile de détruire mes préventions, et d’obtenir au moins mon amitié. Je ne trouvai dans mon époux qu’un tyran bizarre et jaloux. Exigeant de moi la soumission d’une esclave, il osait me reprocher le rang où il m’avait élevée. Et cependant j’étais née dans un palais ! et les trésors de mon père avaient servi à relever l’éclat de ce rang qu’on me trouvait trop heureuse d’occuper ! Je m’indignais de cette odieuse et humiliante dépendance. Je m’indignais de voir ma jeunesse se consumer tristement dans la solitude d’un château, qui offrait toute la monotonie d’un cloître, sans en avoir la tranquillité. Nul sacrifice ne m’eût semblé trop grand pour rompre des nœuds qui m’étaient devenus insupportables ; je méditais celui de ma vie : un démon ennemi me fit entrevoir un autre moyen d’être libre.
» Le comte était généralement peu aimé de ceux qui l’entouraient ; la sévérité et le despotisme de son caractère en étaient cause. Dans un accès de colère, il avait fait subir à l’un de ses écuyers, et pour une faute légère, un traitement rigoureux. Cet homme conservait de cette injustice un ressentiment que rien n’était capable d’apaiser. En vain le comte, qui se reprochait sa trop grande sévérité à son égard, cherchait à la lui faire oublier par mille généreux procédés : la haine de son ennemi semblait s’accroître chaque jour, mais il la déguisait habilement pour trouver plus facilement sans doute le moyen de la satisfaire. Il devina l’aversion que renfermait aussi mon âme, quoique je ne l’eusse néanmoins confiée à qui que ce fût. Au moment de partir pour suivre son maître dans un des fréquens pèlerinages que la dévotion minutieuse du comte le portait à entreprendre à chaque instant, l’écuyer vint me demander mes ordres. Je n’en avais aucun à lui donner ; sa demande me surprit.
« Madame, me dit-il, avec une expression présente encore à mon esprit effrayé, le voyage que j’entreprends avec Monseigneur offre bien des dangers… Qui pourrait donc s’étonner que l’un de nous y succombât ?…
» J’espère que s’il en était ainsi celui qui survivrait ne serait point responsable de la perte de son compagnon, et que des personnes puissantes, loin de faire sur un événement naturel des recherches inutiles, les empêcheraient… » Je compris son affreuse confidence ; il fut assuré de l’impunité, il put même entrevoir un sort plus doux dans l’avenir… Il revint seul.
» Le corps de son malheureux maître fut rapporté quelques jours après par des pèlerins. J’ignore si le peu d’affection qu’inspirait le sire de Martigues fit passer légèrement sur les circonstances de sa mort, mais les murmures qu’on se permit à se sujet furent étouffés à leur naissance. La justice divine, en me punissant alors, n’eût point accompli ses décrets : il fallait, pour la satisfaire, que tu fusses témoin de mon opprobre !… Ô vertueux Roger ! quel souvenir garderas-tu d’Almaïde !… et cependant, je sus t’adorer !
» Adieu, je connaîtrai bientôt le sort réservé dans une autre vie à l’épouse parjure et homicide. Mais je l’ai expié dans celle-ci ce crime qu’on me reproche ! S’il en était autrement, les châtimens de votre Dieu ne seraient point proportionnés à la faiblesse de ses créatures. Je joins le blasphème à mes fautes ! prie pour moi, Roger, sauve-moi de la damnation éternelle : elle nous séparerait sans retour. Mais toi-même, souhaiteras-tu me revoir ?… Adieu ! adieu ! sois heureux. »