02
Le matin du jour qui avait précédé les diverses scènes que nous venons d’esquisser, Marie Bertholet, la Bâtelière du St. Laurent, était partie dans un grand canot, porteur d’une voile latine.
L’aurore, qui souriait à travers les brouillards follets du crépuscule quand la jeune fille quitta la cabane de ses parents, montra bientôt sa face rosée dans un ciel limpide et serein.
Marie, après avoir déployé sa voile au souffle d’une bonne brise nord-est, se laissa mollement bercer sur le sein du fleuve majestueux, dont elle admirait en silence les rives toutes chargées des pleurs de la nuit.
Peu à peu, le soleil monta à l’horizon, versant sur la terre les rayons vivificateurs de son disque de feu. Alors, un splendide panorama déroula aux regards ses festons d’or et d’émeraude. En avant de l’esquif, le Saint-Laurent serpentait comme un ruban de moire argentée ; à droite, la vue s’arrêtait sur un rideau d’opulente verdure, se découpant sous un dai d’azur, et se réfléchissant dans le cristal liquide qui coulait à son pied ; à gauche, la perspective offrait mille tableaux enchanteurs. C’étaient les grasses vallées de Beauharnois, écrasées par le poids de leurs plantureuses végétations ; semées de bouquets de merisiers au bois rougeâtre, de cèdres au sombre feuillage et de pruche blanche ; c’était des collines aux flancs onduleux, des prairies émaillées des dernières fleurs de la saison, parfois une chaumière, parfois un troupeau bondissant, parfois un ruisseau susurrant à travers son lit de cailloux arrondis, parfois une cascatelle écumeuse, enfin un spectacle plein de charmes et de poésie.
Égarée dans la suave rêverie de ses pensées, Marie s’abandonna longtemps aux délices de cette matinée enchanteresse.
Mais, lorsque le mugissement des eaux lui apprit qu’elle approchait des rochers qui obstruaient à cette époque l’entrée du lac Saint-François, fermant le livre de la méditation, elle chercha un endroit convenable pour exercer le rude métier auquel elle avait dévoué sa jeunesse.
Àune courte distance de ces rochers, un peu au-dessous de Kennedy-Bay, le Saint Laurent formait une anse, qui a été rongée par des inondations postérieures. Cette anse abondait en maskinongés, carpes, perchaudes et autres poissons fort recherchés sur le marché de Montréal.
Après avoir serré sa voile, Marie commença la pêche. Ayant barré les deux promontoires de la baie avec une longue seine, elle s’arma d’une gaffe et battit l’eau dans l’espace enfermé. Le poisson effrayé par le bruit, se jeta dans les rêts, et lorsqu’au bout d’une heure, la jeune fille retira son filet sur le rivage, elle dut se féliciter du succès, car les mailles se brisaient sous la quantité de victimes qu’elle avait faites.
Il était dix heures, Marie, s’étant assise sous un chêne touffu, déjeûna d’un morceau de pain et de morue boucanée qu’elle avait emportés avec elle, et s’étendit sur le frais gazon pour se délasser.
Le sommeil ne tarda guère à la surprendre dans cette attitude nonchalante : elle s’endormit, en songeant à la joie de ses parents lorsqu’ils constateraient sa réussite.
Marie n’était point une de ces beautés postiches, qui empruntent leurs couleurs au laboratoire du chimiste et leurs attraits à l’atelier d’une modiste. Elle n’était même pas jolie. Dans un salon on l’eut considérée comme une grossière et laide paysanne ; à Beauharnois, les cavaliers trouvaient qu’elle avait l’air trop viril. Et, en effet, son visage était coupé par des lignes sévères et accentuées ; sa taille, quoique bien prise, avait un peu d’embonpoint et ses bras robustes, musculeux n’eussent pas juré sur une constitution masculine. Mais, si Marie avait le galbe de la figure énergiquement sculpté, elle possédait une splendide chevelure noire, aux reflets chatoyants qu’eût enviée plus d’une grande dame ; si son teint était bruni par le hâle, ses yeux noirs, resplendissant de noblesse, semblaient les fidèles interprètes d’une âme généreuse et sympathique ; si ses membres étaient doués de cette vigueur qui est estimée comme un défaut chez les femmes, il s’exhalait de sa personne un parfum de chasteté virginale qui captivait promptement ceux qui l’approchaient.
Tout était un contraste dans cette étrange créature, tout : physique et moral ! Pour les êtres qu’elle aimait, Marie était faible à l’excès ; pour les êtres qu’elle haïssait, c’était une tigresse blessée, capable de sacrifier sa propre vie à l’accomplissement d’une vengeance.
L’astre du jour atteignait son zénith et la fille de Bertholet n’avait point encore ouvert les paupières, lorsque, soudain, un cliquetis d’armes retentit dans une futaie, voisine.
Le son arriva aux oreilles de Marie qui s’éveilla en sursaut. Craignant d’être aperçue par quelque chasseur, elle se leva vivement et jeta les yeux autour d’elle. Mais concevez son étonnement, en voyant déboucher de la futaie un détachement de soldats américains ! Quoiqu’on fût en guerre avec la République fédérale, les échecs essuyés par ses généraux dans divers combats contre les troupes anglaises faisaient espérer que des années s’écouleraient avant que les Yankees revinssent à la charge. Les habitants des seigneuries de Châteauguay et Beauharnois pensaient même que la présence du colonel de Salaberry, avec ses Voltigeurs, dans leurs contrées était le résultat d’une simple précaution. La sagesse du général Prévost les entretenait dans cette confiance ; car l’appréhension de nouveaux ravages ayant paralysé l’agriculture, le gouverneur du Canada avait jugé convenable de répandre le bruit que les hostilités avaient cessé. Aussi les fermiers s’étaient-ils remis peu à peu à labourer leurs terres et se figurait-on généralement que la paix était rétablie. Mais, depuis la veille du jour où se passent ces évènements, les Américains, sous la conduite du général Hampton, avaient au nombre de plus de cinq mille hommes, pénétré dans le Bas-Canada, délogé un piquet en observation près d’Odelltown, et poussé les reconnaissantes sur tout le territoire compris entre les rives du Saint-Laurent et la source du Châteauguay.
C’était une du leurs patrouilles qui surprenait Marie.
En se trouvant face à face avec l’ennemi, la jeune fille voulut fuir et se jeter dans son canot ; mais elle n’en eut pas le temps. Déjà on lui avait coupé la retraite.
— Ah ! ah ! by Jove, voici qui fait bien notre affaire, dit en anglais, l’officier qui commandait les soldats. Que quêtes-tu ici, la belle enfant ?
— Je me reposais, monsieur, répondit Marie, dans la même langue.
— Tu te reposais, c’est fort bien. Herbe tendre et fraîche fillette ont goût l’une pour l’autre ; mais, à présent, tu vas nous rendre un service ; n’est-ce pas, jeune fleur des bois ?
En disant ces mots, le galant officier essaya de ravir un baiser à notre héroïne.
— Retirez-vous monsieur, ou je vous soufflette, répondit hardiment celle-ci, en repoussant l’audacieux.
— Ah ! ah ! nous nous fâchons, chère ; n’ai-je donc pas aussi bonne façon que les enseignes de sa très gracieuse majesté, Georges III.
— Arrière ! vous dis-je.
Pendant ce dialogue, les troupiers riaient aux éclats.
— Allons, William, ne perdons pas un temps précieux, dit un autre officier en s’approchant. Demain vous convertirez cette vertu rebelle, si le cœur vous en dit ; mais, pour le moment, tâchons plutôt d’obtenir d’elle les renseignements dont nous avons besoin.
— By Jove ! s’écria le premier officier, légèrement décontenancé, par l’attitude belliqueuse de Marie ; un tiens vaut mieux que deux tu l’auras, comme dit le proverbe français. Je me suis mis en tête d’avoir un baiser et, sur mon honneur, je l’aurai.
— J’en doute, reprit son collègue en souriant.
— Ah ! vous en doutez, Henry ; eh bien, vous allez voir.
Sur ce, il s’avança vers Marie, qui se tenait toujours sur la défensive, et tenta de la saisir dans ses bras. Mais un glorieux coup de poing, lancé en pleine poitrine, l’envoya rouler à dix pas d’elle.
Les rires redoublèrent.
Confus, furieux le militaire se releva, et, tirant son épée, s’élança sur la jeune fille. Heureusement on l’arrêta, sans quoi, dans son dépit, il eût pu lui porter un coup mortel.
— Vous n’êtes pas heureux auprès des nymphes canadiennes, très cher, lui dit son compagnon avec une teinte d’ironie. Voilà si je ne me trompe, deux fois que vous vous faites donner sur les doigts. Qui s’y frotte s’y pique, hein ! comme dit un autre proverbe français.
— Vous êtes un mauvais plaisant, Henry. Mais cette prude me le paiera.
— Soit. Cependant, attendez une autre heure pour régler vos comptes avec elle. Maintenant profitons de la bonne fortune qui l’a jetée sur notre route.
Et s’adressant à Marie :
— Dites-moi, jeune fille, pourriez-vous nous indiquer le chemin de Four-Corners ?
— Oui, monsieur, répliqua-t-elle.
— Alors, vous allez nous y conduire.
— Vous conduire à Four-Corners !
— Certainement.
— C’est que…
— C’est qu’il faut marcher… et sur-le-champ.
— Mais…
— Vous êtes notre prisonnière. Dépêchons !
— Prisonnière ! exclama Marie inquiète.
— Prisonnière de guerre, ma charmante.
— Mais, c’est impossible, monsieur.
— Allons pas tant de simagrées !
— Oh ! non, non, dit-elle les larmes aux yeux ; monsieur, écoutez-moi ; je vous en conjure ! mon père et ma mère, tous deux vieux et infirmes, m’attendent… Si je ne rentre pas… ô mon Dieu !
Elle se mit à sangloter.
— Finissons-en avec ces pleurnicheries. Vous nous mènerez jusqu’à Four-Corners, et là nous verrons si l’on doit ou non vous rendre la liberté.
Toute résistance eût été inutile ; Marie comprit qu’elle devait céder à la force ; et, après avoir demandé et obtenu la permission d’amarrer plus solidement son canot, elle se plaça en tête de la petite troupe, qui reprit aussitôt sa marche interrompue.
La route était difficile car le colonel Salaberry avait fait défoncer les voies passagères, couper des arbres, abattre les ponts et creuser des fondrières dans toute cette partie de la seigneurie de Châteauguay. Cependant, vers le soir, on atteignit un poste avancé des Américains, à quelques lieues de Four Corners, où le général Hampton avait établi son quartier général.
La patrouille fit halte, pour passer la nuit.
Marie fut enfermée dans une tente sous la garde d’un factionnaire. Fatiguée par la course qu’elle avait faite, elle se laissa tomber sur le sol et essaya de réparer ses forces, mais un affreux cauchemar vint l’agiter. Elle crut voir sa mère qui lui tendait les bras en invoquant son secours et son père qui se débattait aux mains d’une bande d’assassins. Épouvantée par ces sinistres apparitions, la jeune fille s’éveilla.
Les ténèbres étaient profondes autour d’elle et le vent gémissait plaintivement dans l’espace. Marie se traîna jusqu’à l’entrée de la tente. La sentinelle s’était assoupie sur son fusil. Alors, avec le sang-froid d’une Huronne et la légèreté d’une biche, notre héroïne se glissa entre les haies de soldats qui ronflaient près des feux agonisants et parvint inaperçue à la sortie du camp. Mais, à l’instant où elle franchissait l’issue libératrice, un Indien en faction, distinguant une ombre qui fuyait dans l’obscurité, tira au hasard sa carabine.
Àce signal, les Américains volèrent aux armes, et, durant quelques minutes, la confusion régna dans le camp. Néanmoins, on sut promptement de quoi il s’agissait et l’ordre se rétablit.
Les deux officiers qui avaient arrêté la Batelière du Saint-Laurent, regagnèrent leurs tentes.
— Et votre baiser, William ? dit Henry.
— Je l’aurai, by Jove !
— Diable ! vous êtes présomptueux, très cher.
— Je vous parie cent piastres, Henry.
— Fat, va !
— Je vous soutiens que je l’aurai. Corpo di dio, la colombe ne gîte pas loin, et quand je devrais battre tout le district de Montréal, je veux l’avoir et je l’aurai. Tenez-vous mon pari ?
— Volontiers, quoique je gage à coup sûr.
— C’est ce que nous verrons !
— Voulez-vous que je vous fasse part d’un pressentiment, Henry ?
— Faites, William. Je raffole des pressentiments, ça m’amuse les pressentiments… les vôtres surtout.
— Enchanté qu’il en soit ainsi. Or, mon pressentiment…
— Allez, William.
— C’est que cette femme vous portera malheur !
— Superbe en vérité, William ! Combien la livre de vos pressentiments ?
— Prenez garde !
— La dame blanche vous regarde,
La dame blanche vous entend.
— Oh ! vous riez toujours ; mais croyez-moi…
— Je m’endors… bonsoir, William ! À demain