03
L’automne a mordoré la chevelure des arbres : un pâle sourire du soleil caresse encore parfois les campagnes de Châteauguay ; mais déjà la terre moite et mouvante, les nuits froides, les journées pluvieuses présagent l’approche de l’hiver.
La matinée commence, placide, voilée de brouillards humides qui font entendre un bruit monotone en se dissolvant sur les feuilles, rougies par les premiers frimas, et sur le sol fangeux.
Tout est bien triste, là où naguères s’élevait la cabane du pêcheur Bertholet. Plus de vertes pelouses, plus de doux ombrages, plus de gaie maisonnette blottie sous un manteau de plantes grimpantes, plus d’oiseaux chanteurs !
Au lieu de tout cela, c’est l’aquilon qui exhale ses sanglots discordants ; c’est un amas de boue et de pierres noircies autour duquel se dressent quelques pieux charbonnés ; ce sont des broussailles desséchées, des flaques d’eau saumâtres, c’est la désolation !
Que font donc ces deux jeunes gens agenouillés devant un tertre au sommet duquel penche une croix grossièrement faite ? Ces deux jeunes gens prient pour les morts : silence !
Qu’ils sont beaux, ces deux enfants, malgré la dissemblance de leurs traits !
L’un semble l’expression de la force, l’autre le type de la délicatesse ! Ils sont vêtus de même et portent le costume chaud et commode des paysans Canadiens-français.
Après une demi-heure d’oraison, l’un d’eux se lève.
— Jean, dit-il à son compagnon, il faut nous séparer.
— Déjà ?
— Jean, vous m’avez promis de m’aider.
— Oh ! ce sera mon plus grand bonheur.
— Eh bien ! embrassez-moi, et puis… à la grâce de Dieu ! Si nous ne nous voyons plus dans ce monde, nous nous reverrons dans un monde meilleur.
— Ne plus nous revoir ! ne dites pas cela, vous me percez le cœur.
— Il faut s’attendre à tout, mon ami. Pour moi, je ne prendrai pas un moment de repos, tant que les misérables qui ont égorgé…
— Oh ! ne rappelez pas ce cruel souvenir !
— Adieu donc ! Jean, mon frère !
Et le jeune homme pressant passionnément son compagnon dans ses bras, lui déposa un baiser sur le front et s’éloigna vers le nord-est.
L’autre resta immobile à la même place, comme s’il eût perdu la faculté d’agir et de sentir. Puis, quand son camarade eut disparu, les pleurs abondants vinrent mouiller ses paupières.
— Oh seigneur ! quelle affreuse destinée ! s’écria-t-il avec une navrante expression.
Ensuite, il ramassa un bâton noueux qui gisait près de lui, et enfila un sentier serpentant dans la direction orientale.
Laissons-le cheminer et suivons celui qui vient de le quitter. Malgré les obstacles, les abattis d’arbres, les ravines, ce dernier poursuit intrépidement sa marche. Son pas est ferme et cadencé ; son œil sûr et pénétrant. Il avance avec la résolution d’un esprit décidé à tout braver pour accomplir un dessein mûri, inébranlable.
Rien ne saurait le distraire, rien ne saurait l’intimider. Lorsqu’il rencontre des rameaux entrelacés, il les tranche au moyen d’une hache ; lorsqu’un amoncellement de cèdres, déracinés par la tempête ou la main des hommes, intercepte sa route, il l’escalade avec l’agilité de l’écureuil ; lorsqu’un ruisseau, un marais, s’opposent à son passage, reprenant sa hache, il renverse un arbre voisin, et, à l’aide de ce pont improvisé, franchit le marais ou le ruisseau.
Vers quatre heures, l’infatigable marcheur arriva à deux lieues au-dessus de Beauharnois, près d’un bois épais, sur la rive gauche de la rivière Châteauguay.
— Qui vive ! cria une sentinelle, en sortant du fourré où elle se tenait cachée.
— Ami ! fut-il répondu.
— Arrière ! reprit la sentinelle apprêtant son arme.
— Je veux parler au chef du poste.
— Au chef du poste ?
— Oui.
— Qui vous envoie ? demanda le factionnaire indécis.
— Personne ; mais j’ai besoin de communiquer quelque chose au colonel Salaberry.
— Attendez.
La sentinelle, sans abandonner l’offensive, poussa un cri particulier, et, bientôt après, on perçut un piétinement à travers le bois.
Une patrouille de cinq hommes se montra sur la lisière. La sentinelle expliqua brièvement au sergent la cause de son appel.
— Vous désirez entretenir le colonel Salaberry ! demanda celui-ci, en s’adressant au jeune homme.
— Oui.
— Qui êtes-vous ?
— Un pécheur du Saint-Laurent.
— Canadien-français ?
— Canadien-français.
— Approchez. On va vous bander les yeux et vous conduire au colonel.
Le pêcheur approcha sans hésitation, se laissa bander les yeux avec un mouchoir et conduire par la main.
Au bout de dix minutes, la petite troupe s’arrêta.
— Cours prévenir le colonel, Pierre, dit le sergent à l’un de ses hommes.
Assis sous une tente dressée à la hâte, et ayant à ses côtés les capitaines Lévesques et Debartzch, le colonel de Salaberry étudiait une carte topographique de la rivière Châteauguay.
C’était un homme de trente-cinq ans, court, trapu, taillé en Hercule et avant quelques prédispositions à l’obésité. La franchise éclatait sur son visage légèrement coloré, et la bravoure rayonnaît dans ses yeux, pleins de feu, surmontés de sourcils bien accentués. Il avait le front large, le nez fort, hardiment découpé, les méplats charnus, les lèvres proéminentes et sensuelles, quoique assez fines, le menton un peu avancé, partagé par une sorte de fossette, et les favoris courts, taillés à angles droits. L’ensemble de sa physionomie indiquait une souche aristocratique, quoique ses mains et ses membres parussent annoncer une origine plébéienne ; mais il faut se rappeler qu’entré à quinze ans dans l’armée anglaise, le colonel de Salaberry avait servi onze années dans les Indes orientales. On l’a admirablement peint en deux vers dit M. Maximilien Bibaud, dans son Dictionnaire des Hommes illustres :
Au camp Léonidas, au champ Cincinnatus.
Thétmislocle au conseil, à table Lucullus.
Il s’était distingué au siége du fort Mathilde par le général Prescott ; avait fait la rude campagne de la Martinique en qualité de commandant d’une compagnie de grenadiers, celle de Walcheren, en Europe, comme aide de camp du général Rottenburg, et était revenu au Canada avec ce titre, quelque temps avant la déclaration de la guerre entre l’Angleterre et les États-Unis.
Pourrait-on s’étonner que son organisation, endurcie par de pénibles travaux, n’eût pas conservé cette finesse de tissus, cette matité de carnation qui sont propres aux rejetons des vieilles familles nobles ?
L’abord du colonel Salaberry était facile ; mais deux plis formés au coin de ses sourcils, dénotaient un caractère opiniâtre et emporté. En effet, le colonel, quoique chéri de ses subalternes, les traitait souvent avec dureté. Sa voix était impérative, ses manières brusques et tranchantes.
Au moment où nous le présentons à nos lecteurs, il était revêtu de l’uniforme de major des Voltigeurs canadiens, nouveau corps constitué par les ordres de Sir Georges Prévost, gouverneur du Canada.
C’était un habit de drap sombre tirant sur le noir, retenu par des brandebourgs de soie, avec des épaulettes en or à graine d’épinard et des parements en ganse noire.
Un coin du jabot, en Valenciennes, se laissait voir entre la dernière agrafe de son uniforme et son col militaire, et sa taille était ceinte d’une écharpe rouge à franges d’or.
— Nos éclaireurs sont-ils revenus ? s’informa-t-il soudain, en interpellant le capitaine Lévesques ?
— Oui, colonel.
— Quel rapport ont-ils fait ?
— Ils confirment la nouvelle que le brigadier-général Izar a délogé notre piquet de milice à la jonction des rivières Ontario et Châteaugay ; et que le général Hampton, avec toutes ses troupes, se porte sur nous.
— Est-ce là tout ?
— Je ne sais rien de plus précis.
— Connaît-on la force de l’ennemi ?
— On l’évalue à sept mille hommes, dix pièces d’artillerie et deux cents cavaliers.
— Bien. À quelle distance peuvent être les Américains ?
— Un Indien prétend qu’ils ne sont pas à plus de sept milles ; mais le fait n’est pas avéré.
— À sept milles ! diable ! Hampton n’a pas perdu de temps. Il faut nous attendre à échanger demain des dragées avec lui. Faites continuer les retranchements, messieurs.
— Mais, objecta le capitaine Debartzch, d’un ton soucieux, ne serait-il pas prudent de nous replier sur Beauharnois ? car…
— Qu’est-ce à dire, monsieur ! s’écria le major, nous replier sur Beauharnois ! fuir devant l’ennemi !
Le regard qui ponctuait ces exclamations valait cent reproches : aussi, l’officier, houleux, se hâta-t-il de réparer sa maladresse en disant :
— Le but de cette retraite aurait été d’éparpiller les Américains, pour les tailler plus aisément en pièces.
— Cette retraite, monsieur, répliqua de Salaberry, serait notre coup de mort. Elle déterminerait la réunion de Wilkinson à Hampton, et c’est ce que nous devons éviter à tout prix, dussions-nous tous mourir ici. Le héros des Thermopiles n’avait que trois cents Spartiates à opposer à quinze cent mille Perses, et cependant il les tint en échec pendant trois jours, ferons-nous moins avec trois cents Voltigeurs canadiens ? Nous ferons plus, monsieur : Léonidas et ses braves succombèrent sous le nombre, nous, nous vaincrons !
Comme il achevait ces mots d’une voix vibrante et enthousiaste, son ordonnance entra sous la tente.
— Major, dit-il, une patrouille a arrêté un individu qui désire vous parler.
— Qu’on l’introduise, répondit de Salaberry, faisant signe aux officiers de se retirer.
Le pêcheur fut amené.
— Que veux-tu ? demanda le colonel, en attachant sur l’inconnu un regard inquisiteur.
Puis, comme satisfait de son examen, il ajouta :
— Je te permets d’ôter le bandeau qui couvre tes yeux.
— Merci, monsieur, répliqua l’inconnu, en se hâtant de profiter de cette faveur.
— Maintenant, explique-toi, reprit Charles de Salaberry.
— Mon père et ma mère ont été massacrés par des Indiens à la solde des Américains, dit le pêcheur, avec une violente émotion. Il y a un mois que ce double meurtre fut commis. J’ai juré de ne pas me reposer tant que les assassins vivraient et je viens vous offrir mes services.
Le colonel fronça les sourcils,
— Cette histoire me paraît louche.
— Louche ! oh ! cette histoire n’est que trop vraie, monsieur ! Mon père demeurait sur le bord du fleuve, près de la Grande Isle. La nuit où il périt dans les flammes, j’avais été pris par un détachement américain, qui m’entraîna vers Four-Corners à un avant-poste d’où je parvins à m’échapper. Mon frère — en prononçant ces mots la voix du pêcheur trembla — que je rencontrai sur les ruines de notre cabane, m’apprit l’horrible vérité. Il avait vu fuir les sauvages, et…
— Assez ! interrompit le colonel. Sais-tu quelque chose du plan de campagne des Américains ?
— Ils sont échelonnés tout près d’ici. Cette nuit un corps d’infanterie de ligne commandé par le brigadier-général Purdy doit faire une évolution pour prendre position derrière vous et inquiéter votre arrière-garde, tandis que, demain matin, la colonne de droite, composée des 4, 13 et 33 régiments d’infanterie, sous la conduite d’un capitaine Daly, et la colonne gauche sous les ordres du général Hampton en personne et forte de quatre autres régiments d’infanterie, deux cents cavaliers et dix canons, vous attaquera de front.
— Et où as-tu puisé ces renseignements ? interrogea le colonel, en témoignant une vive surprise.
— C’est mon frère qui me les a transmis. Nous avons juré sur la tombe qui renferme les cendres de mes parents que nous nous vengerions ; puis mon frère est parti : les Américains l’ont choisi pour guide. Cette nuit il doit égarer le détachement du brigadier-général Purdy et me venir retrouver, pour combattre…
— Voilà qui sent joliment la fable, jeune homme, dit sévèrement de Salaberry.
— Je vous jure, monsieur…
— Point de serment, je ne les aime pas, tu resteras au camp sous la surveillance d’un poste, et, si tu as menti, tu sauras comment je traite les espions.
Après ces mots, il congédia le pêcheur.
Dès que celui-ci eut été emmené, Charles de Salaberry manda ses principaux officiers.
— Messieurs, leur dit-il, il faut nous attendre à combattre demain matin ; j’espère que tous vous vous comporterez comme doivent le faire de fidèles sujets de sa Majesté, et des Canadiens prêts à sacrifier leur vie pour la défense et l’honneur de la patrie. Je connais trop votre bravoure pour vous cacher que les forces de l’ennemi surpassent de beaucoup celles que nous aurons à lui opposer ; sachez donc que jamais vous ne trouverez plus belle occasion de signaler votre courage, que dans cette rencontre, car les Américains sont au nombre de sept mille et vous êtes trois cents ! Cela ne suffit-il pas à enflammer votre valeur ? Songez que la Grande-Bretagne et le Canada ont les yeux sur vous, et vive George III !
— Vive le roi ! s’écrièrent unanimement les militaires !