08
Vous souvient-il, lecteurs (je ne m’adresse pas aux dames, parce que c’est de l’une d’elles que je vais parler), de cette jeune fille qui arrêta Henry au moment où il sortait du cabinet de M. D*** ? En douter serait niaiserie ; car si vous bâillez devant le héros, vous n’avez garde de vous ennuyer avec les héroïnes, quand elles sont belles, spirituelles &c. Et quelle héroïne n’est pas belle, spirituelle, &c. ?
Or, vous vous rappelez miss Mathilde D***. mais comme on se rappelle une vision, une ombre, puisque vous n’avez fait que l’entrevoir à l’heure de minuit, enveloppée d’une mante et dans les demi-teintes d’un vestibule obscur.
Si mystérieuse qu’elle soit, — et par cela même qu’elle est mystérieuse, — dévoilons les secrets de cette apparition, avant de peindre la bataille de Châteauguay qui sert de dénoûment à ce double épisode du plus beau fait d’armes des Franco-canadiens.
Mathilde, remontée à sa chambre, ouvrit une fenêtre qui donnait sur la campagne, et suivit des yeux, aussi loin qu’elle put, la silhouette de son fiancé qui disparaissait et ré-apparaissait derrière les buissons.
Le coup de fusil tiré par Nicolet glaça la jeune fille d’épouvante. Son cœur, par un de ces pressentiments qui sont propres aux affections vives, lui apprit que Henry venait de courir un danger mortel, si déjà il n’en était pas victime.
Pâle, frémissante, elle se pencha en avant du châssis retint son haleine, suppliant dans son âme l’écho de la nuit, de lui apporter la signification de ce coup de feu.
Mais, pendant cinq minutes, cinq siècles d’une horrible attente, l’écho resta muet. À l’exception du bruit que faisaient les troupes campées aux environs, elle n’entendit rien.
Puis une altercation assez violente entre deux militaires, — le conscrit Nicolet et le père Jean — la rassura.
Poussée par un sentiment de reconnaissance, elle tomba à genoux et remercia l’Éternel, dans une ardente prière.
Fermant ensuite la croisée, elle s’assit à une console en palissandre, sur laquelle on voyait un album coquettement reçu et portant cette inscription en caractères d’or :
Corolles de pensées.
La chambre de Mathilde était d’une simplicité plus que modeste : sauf un riche et moelleux tapis de velours, elle ne renfermait aucun ornement de luxe ; nulle tenture à la muraille d’une blancheur de neige, comme la couche virginale qui cachait l’une de ses parois. Pour tout ameublement, on voyait quelques étagères d’acajou, garnies de livres, un piano droit, quatre chaises et un tabouret en tapisserie.
Cette chambre, nous le répétons, était d’une simplicité plus que modeste, mais il s’en exhalait comme un parfum de chasteté qui remplissait l’âme des plus suaves émotions.
La jeune fille était la personnification de la chambre : nulle prétention dans sa toilette, nulle prétention dans son genre de beauté.
C’était la fleur des champs, dans tout son éclat, dans toute sa fraîcheur, mais aussi dans toute sa sauvagerie !
Mathilde ouvrit son album, le feuilleta distraitement pendant quelque temps et fixa enfin ses regards sur une page où étaient écrites les lignes suivantes :
« 2 mai, 1812.
« La journée a été bien belle aujourd’hui ! Mon Dieu ! Comme le soleil souriait donc doucement aux petites roses de mon jardin ! j’aime la nature, quand elle revêt sa parure de printemps toute diaprée d’émeraudes, de perles et de topazes ! Comme les petits oiseaux chantent gentillement, perchés sur les branchages au-dessus de la pièce d’eau du parc ! On dirait de la voix des anges annonçant les gloires du créateur à l’univers ! Puis comme la brise est molle ! Oh ! on aime à vivre dans les journées semblables à celle-ci !
« Mon bon papa a reçu une lettre de M. Henry ; il lui dit qu’il a été nommé sous-Lieutenant ; je suis bien aise de cette promotion pour M. Henry ; mais il aurait bien dû ne pas se faire soldat ; c’est un vilain métier !
« À propos de M. Henry, il faut que je me dépêche de terminer la bourse que j’ai commencée pour lui, car l’anniversaire de sa naissance approche. Mais peut-être ne viendra-t-il pas cette année, car on dit que la guerre est déclarée entre les Anglais et les Américains. Mon Dieu ! pourquoi les hommes ne peuvent-ils vivre tranquillement sans s’égorger comme des tigres ! »
Un tiède rayon de joie éclairait le visage de Mathilde en parcourant ces éphémérides de son existence.
— J’étais bien heureuse alors, murmura-t-elle.
Et le son index, elle souleva une dizaine de feuillets et s’arrêta à un verso qui portait pour date.
« 21 novembre.
« Pourquoi suis-je triste, depuis quelques jours ? Cependant je ne suis pas malade : mais je m’ennuie ; je n’ai de goût à rien. Mes oiseaux, mes chers oiseaux sont négligés. D’où vient donc tout cela ? Aujourd’hui j’ai pleuré sans savoir pourquoi, c’est bien étrange ! »
28 novembre.
« Me voici tout émue ! Voyons, tâchons de mettre un peu d’ordre dans mes idées. Mais écrire cela ? l’oserai-je jamais ? si ce moi tombait entre des mains étrangères !… Non, je le mettrai sous clé.
« Henry, comme je frissonne en écrivant son nom, c’est singulier… est venu, malgré mille périls. Il n’a pas voulu manquer, a-t-il dit, un bonheur qui ne lui échet qu’une fois par an.
« La soirée a été charmante. Comme Henry raconte bien ! Il nous a parlé de ses voyages dans l’Amérique du Nord. Je ne pouvais me lasser de l’écouter.
« À dix heures, papa et maman nous ont laissés seuls, alors j’ai présenté à Henry la bourse que je lui avais brodée…
— « Merci, oh ! merci, a-t-il dit en la portant à ses lèvres.
« Et il m’a regardée, oh ! je ne puis dire comment ; j’ai baissé les yeux, mais je sentais les siens attachés sur mon visage, et je tremblais… je rougissais…
« Puis il m’a dit, en posant ma main sur son cœur :
— « Mathilde !
« Je ne sais ce qu’il a ajouté, car ma tête était égarée et je me suis enfuie presque aussitôt.
« Que veut donc dire ce trouble ? Henry est mon fiancé… Mes pensées sont toutes confuses ; j’attendrai pour les analyser que je sois plus calme.
« 5 janvier, 1813.
« Qu’ai-je appris ! juste ciel ! Henry a été blessé… blessé en duel ! à cause de moi !… oh ! cela ne se peut ! non, mon Dieu, cette lettre, cette lettre que mon père a reçue est fausse… blessé, mon Henry, lui si brave ! Mais non, c’est impossible… Oh ! je veux le voir, je veux aller à New-York !… Ah ! je comprends, maintenant, la cause de ma tristesse involontaire ! je comprends pourquoi si souvent mon sein palpitait sans que je pusse m’expliquer le mot de ces palpitations ! Oh ! oui, je l’aime ! j’aime Henry ! mais il est blessé… loin de moi… dangereusement peut-être ? quel tourment ! cher Henry bien-aimé, s’il succombait, je ne lui survivrai pas ! »
« 2 février.
« Enfin, il est sauvé ! je l’ai vu là, il n’y a qu’un instant. Il était encore bien pâle ; mais cette pâleur seyait à sa noble physionomie. Comme il paraissait heureux en me revoyant, en causant de notre prochain mariage ! Il m’a donné un perce-neige. Gracieuse fleurette, je te garderai toute ma vie, comme une sainte relique !…
« 9 avril.
« Encore la guerre ! Ces maudites disputes doivent-elles durer éternellement ! Et notre mariage est encore différé ! Je suis sans cesse en proie aux plus déchirantes angoisses. Il est si téméraire ! Je vais prier le bon Dieu pour lui !…
En achevant la lecture de ce memento, Mathilde, comme s’il lui eut imposé un devoir, se jeta à genoux et implora la protection du Tout-puissant pour son fiancé.
Une heure après, tout reposait dans la maison des Yankees.