‹ L’héroïne de ChâteauguayChapitre 8 sur 12 · 07

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Pendant que les troupes du major Charles de Salaberry s’apprêtent à recevoir dignement les ennemis, opérons une courte retraite pour revenir à Jean que nous avons vu s’éloigner vers le camp américain, après avoir reçu les instructions et pris congé de Marie Bertholet.

On le sait, Jean était aussi timide d’esprit que faible de corps ; mais Jean aimait, et quel est l’homme à qui l’amour n’a pas prêté, dans le besoin, des forces physiques, de l’énergie morale ? L’amour ressemble à tous les autres sentiments : il modifie à son gré notre organisation et peut nous faire accomplir des miracles de hardiesse, des prodiges d’opiniâtreté.

Ils se trompent bien gravement ceux qui voudraient abolir les passions ; ces stoïciens qui affirment qu’elles sont des maladies de l’âme et qu’il faut les déraciner à tout prix. « Elles ne sont pas plus des maladies que la faim, qui est naturelle aux hommes, qui les sollicite à se nourrir, qui leur fait désirer les aliments les plus conformes à leurs goûts qui les avertit d’un besoin de leur machine, qu’ils doivent satisfaire s’ils veulent se conserver… Pour peu que l’on veuille réfléchir, on reconnaîtra que les passions ne sont en elles-mêmes ni bonnes ni mauvaises : elles ne deviennent telles que par l’usage qu’on en fait. Tout homme étant né avec des besoins, rien de plus naturel en lui que le désir de les satisfaire ; susceptible de sentir le plaisir et la douleur, rien de plus naturel que d’aimer l’un et haïr l’autre. D’où il suit que les passions et les désirs sont essentiels à l’homme, inhérents à sa nature, inséparables de son être, nécessaires à sa consolation. Un être sensible qui haïrait le plaisir, qui fuirait le bien-être, qui désirerait le mal, ne serait plus un homme ; incapable de se conserver lui-même, il serait totalement inutile aux autres… »

Pardons, mille millions de pardons, chers lecteurs ; le démon de la philosophie nous a emporté hors de la ligne anecdotique ; mais ce sera la dernière fois, à moins pourtant… enfin nous ferons tout notre possible pour déjouer ses pièges.

L’amour avait donc exalté les facultés de Jean, et lui naguère si indécis, si craintif, courait résolument à la réalisation d’une entreprise périlleuse, avec l’audace d’un homme à l’épreuve de toute pusillanimité.

Ayant atteint la rivière de Châteauguay, il se fit un fagot de branches sèches, le jeta négligemment sur son épaulé et reprit sa marche en sifflant le refrain populaire,

« À la Claire Fontaine. »

Àle voir, on eût dit un jeune habitant qui regagnait la ferme, après une journée de travail.

Il traversa ainsi, dans un bac, le Châteauguay au-dessous du village actuel de Durham et se porta vers la rivière Outarde.

Comme Jean l’avait prévu, des détachements de troupes américaines battaient la campagne dans cette partie de la seigneurie. Un d’eux l’arrêta et le conduisit au général Hampton qui lui fit subir un long interrogatoire.

Aux questions du général, Jean répliqua comme un homme effrayé, et disposé à vendre son pays pour être relâché au plus tôt. Mais, sous leur apparente candeur, ses répliques cachaient un piège qui mit en défaut la finesse de l’Américain.

Ainsi, à cette demande d’Hampton :

— À combien s’élèvent les forces des Anglais !

Il répondit :

— Dame, mon général ! je ne pourrai préciser au juste ; nous autres, on n’est pas initié aux affaires du gouvernement.

— Pourtant, reprit Hampton, vous avez dû entendre parler de cela ?

— Eh, eh ! dît Jean, en tournant niaisement sa tuque entre ses doigts ; oui, ben, on en parle beaucoup dans les paroisses ; mais tout ce qu’on dit n’est pas parole d’évangile, et faudrait pas toujours se fier aux rapports des habitants.

— Enfin, on cite un chiffre ?

— Comme de raison. Ceux-ci disent qu’en comprenant les régiments du général Prévost…

— Du général Prévost !

— Hé, oui ! le général Prévost, notre gouverneur-général.

— Mais, il a donc rejoint le colonel de Salaberry.

— Dame, ça doit être, puisqu’on l’assure chez nous.

— Cela ne se peut ! s’écria Hampton, avec autant de surprise que de contrariété.

— Après tout, je ne garantis rien : dit Jean. On le disait chez nous ; je n’en sais pas davantage.

— Et, en comprenant ses troupes ?

— Eh ben, il y aurait quatre à cinq mille hommes, dit le maître d’école d’un ton nonchalant.

Hampton croisa les bras sur sa poitrine et parut réfléchir. Puis, au bout d’un moment, il revint, se planter en face du Canadien et dit en fixant sur lui un regard pénétrant, qui semblait lire les pensées au fond du cœur :

— Connaissez-vous bien le pays ?

— Si on le connaît ! eh ! qui donc, si on ne le connaissait pas, nous autres qui le parcourons du matin au soir ?

— Et vous vous chargeriez de conduire un régiment jusqu’aux retranchements « du colonel de Salaberry, par les chemins assez peu fréquentés pour que ce mouvement restât secret ?

— Ali ! dit Jean, en affectant une vite inquiétude ; mais ce n’est pas un beau métier que vous me proposez là ! si j’étais pris, on me fusillerait !

— Et si tu n’obéis pas, je te fais fusiller sur le champ, repartit Hampton, en fronçant le sourcil.

Le maître d’école se gratta le front comme un homme qui ne sait plus à quel saint se vouer.

— Et si je…

— Si vous vous conformez à mes ordres, je vous donne cent dollars.

— Cent dollars, c’est un joli denier !

— Mais n’oubliez pas que toute trahison serait impitoyablement punie de mort.

— Et quand serai-je payé ? fit Jean avec une expression de cupidité admirablement simulée.

— Payé ! aussitôt que l’expédition sera terminée.

— Ah ! ça pourra-t-y ben tarder ?

— Voici dix dollars en acompte, dit le général, en lui mettant dans la main un aigle d’or que Jean enfouit aussitôt dans sa poche.

Marchons.

— Vous me rembourserez le reste…

— Si vous êtes fidèle, sans quoi…

Le général montra un pistolet avec une pantomime éloquente.

Ensuite, il appela le colonel Purdy et l’entretint durant quelques minutes à voix basse.

Àdix heures du soir, cet officier, suivi d’un détachement guidé par Jean, s’avançait vers un lieu où la rivière de Châteauguay était guéable, dans le but de la franchir et de tourner la position du colonel de Salaberry avant le jour.

Si ce plan eût réussi, les Anglo-Canadiens, attaqués le lendemain matin, en queue et en front, auraient été vraisemblablement écrasés.

Mais Jean avait épousé la haine de Marie pour les Américains !

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