Chapitre 1 À coups de sifflet
Helen Holmes était en possession du plan du tunnel des montagnes du Diable, et elle était en sûreté dans un canot automobile qui la déposerait à Oceanside, bien avant midi, l’heure fixée par les actionnaires de la Central Trust, comme dernier délai pour le dépôt du plan.
La jeune fille ressentait une indicible satisfaction, et elle avait oublié toutes ses fatigues, tous les dangers qu’elle avait courus.
Tout en tenant la barre du canot qui filait à toute vitesse le long des falaises escarpées qui avoisinent le nord d’Oceanside, elle s’abandonnait à l’ivresse du triomphe. Dixler, une fois encore, avait eu le dessous dans la lutte ; la société de la Central Trust réorganisée sur une base plus solide, avec de nouveaux capitaux, allait terminer l’immense réseau de ses voies de fer et Dixler et ses complices définitivement matés n’auraient plus qu’à rétrocéder à leurs adversaires victorieux les quelques lignes qu’ils avaient déjà construites.
Quant au plan qui avait été considérablement détérioré par l’eau de mer, Helen l’avait étalé avec précaution sur la bâche de grosse toile qui recouvrait le toit de la cabine, pour qu’il séchât au soleil.
Mais après s’être abandonnée pendant quelque temps à l’exaltation du succès, Helen réfléchit et sa gracieuse physionomie refléta les inquiétudes qui, maintenant, l’assaillaient en foule.
Elle connaissait assez Fritz Dixler pour savoir que l’Allemand ne lâcherait pas si facilement la partie.
— Évidemment, se dit-elle, il est déjà dans une auto, ou dans un train pour tâcher d’arriver à Oceanside avant moi. Il va me susciter toutes sortes de difficultés, tâcher de me reprendre ce plan que j’ai eu tant de mal à conquérir… Il n’y a qu’un train pour Oceanside, où il arrive vers onze heures trente ; ce train, il a certainement dû le prendre.
En cela, Helen voyait juste.
Dixler, plein de rage lorsqu’il s’était vu dépouiller du précieux document, avait immédiatement sauté dans une auto et, filant en quatrième vitesse, il était arrivé à la station la plus proche, une minute à peine avant l’arrivée du train pour Oceanside et il y avait pris place.
Installé dans un pullman-car le bandit reprenait conscience, grâce au train, il arriverait avec une avance d’une bonne demi-heure sur sa rivale et une demi-heure, c’était plus qu’il n’en fallait pour mettre à exécution le projet qu’il avait combiné.
Helen avait l’intuition de ce qui se passerait, et, comme pour donner un aiguillon à ses craintes, elle aperçut bientôt, dévalant les pentes de la falaise, disparaissant entre les collines pour reparaître un peu plus loin, le train d’Oceanside avec sa locomotive géante aux bielles trapues, que couronnait un panache de fumée noire.
— Le train a une demi-heure d’avance sur moi, s’écria-t-elle avec dépit et certainement Dixler est là.
La voie du chemin de fer côtoie le rivage en cet endroit, et de son embarcation elle pouvait compter les wagons, elle en distinguait les ferrures luisantes et les petites fenêtres arrondies.
— Dixler peut très bien me voir, songea-t-elle, et Dieu sait de quels sinistres projets est capable ce bandit assoiffé de vengeance et furieux d’avoir été vaincu !
Mais tout à coup la jeune fille se redressa, le visage rayonnant. Elle venait de se souvenir que c’était précisément ce jour-là que George Storm prenait son service pour la première fois en qualité de mécanicien sur la ligne d’Oceanside.
C’était George, sans nul doute, qui conduisait le train, et George était au courant de tout, c’était lui qui, la veille, avait piloté le canot automobile jusqu’au pied de la falaise où Helen l’avait trouvé.
Mais, comment prévenir le mécanicien ?
Helen, dans une seconde d’inspiration, crut en avoir trouvé le moyen. Habituée à la manipulation des appareils télégraphiques dans les gares de la Central Trust, elle savait par cœur l’alphabet morse, où chaque lettre est représentée par une combinaison de la ligne et du point.
La jeune fille avait quitté pour un instant la barre et manœuvrait fébrilement le sifflet d’alarme du canot, dont les vibrations très aiguës s’entendaient à plusieurs milles. Un son prolongé remplacerait la ligne, un son bref le point, et Storm entendrait et comprendrait certainement.
Toute tremblante à la pensée que son initiative pourrait ne pas réussir, Helen composa d’abord – à coups de sifflet, les mots George Storm. Elle avait choisi le moment où le train et le canot couraient presque parallèlement l’un à l’autre.
Au bout d’une minute d’une attente pleine d’angoisse, elle eut la satisfaction d’entendre le puissant sifflet de la locomotive lui répondre, à l’aide du même alphabet : Compris – Parlez.
Elle en éprouva une joie délirante.
— George est là et m’entend, s’écria-t-elle, nous sommes sauvés !
Et elle se hâta de lancer le télégramme suivant :
Dixler à bord de votre train, ralentissez afin que je puisse arriver à Oceanside la première.
Quelques minutes après, Helen eut la satisfaction de voir le long convoi diminuer de vitesse, puis s’arrêter tout à fait.
— Allons, fit-elle joyeusement, Dixler va être battu encore cette fois-ci !
Pendant ce temps, le canot automobile fendait les vagues et déjà les hautes murailles des docks et des entrepôts d’Oceanside et les mâtures élancées des grands voiliers, à l’ancre dans la rade, se devinaient à l’horizon.
Helen avait gagné la partie.
Ce n’était pas sans un certain orgueil professionnel que le mécanicien George Storm avait pris place, pour la première fois, sur la puissante locomotive du rapide d’Oceanside. Tant qu’il avait été au service de la Central Trust, jusqu’à la mort du général Holmes, il n’avait conduit que des convois chargés de ballast, de charbon ou de minerai, et maintenant c’était un vrai train de voyageurs, sur une ligne toute neuve, aboutissant à une grande et populeuse cité, avec une locomotive qui faisait aisément 120 kilomètres à l’heure. Aussi mettait-il une sorte de coquetterie à déployer toutes les ressources de son habileté professionnelle.
L’œil fixé sur le manomètre, la main sur la manette du régulateur, il veillait à ce que le niveau de l’eau ne baissât jamais dans la chaudière, et il s’assurait fréquemment du bon fonctionnement de la soupape de sûreté et du frein automatique.
Entre-temps, George contemplait avec émerveillement le grandiose paysage des rochers abrupts, des forêts et des collines, au pied desquelles venaient mourir les vagues de l’Océan. C’est alors que son regard exercé avait reconnu, filant entre les lames, la petite embarcation de Helen, et son cœur avait battu plus vite à la pensée de celle qu’il aimait d’un amour sans espoir, et pour laquelle il eût, sans hésitation, sacrifié sa vie.
Il était perdu dans sa rêverie, quand les coups de sifflet étaient parvenus à ses oreilles. Lui aussi, comme la plupart des gens de sa profession, savait par cœur l’alphabet Morse, et souvent il s’était servi de ce moyen pour communiquer de loin avec la jeune fille.
Helen a besoin de moi, s’écria-t-il. Voyons ce qu’elle désire.
Et arrachant une feuille de papier blanc de son carnet.
— William, dit-il au chauffeur, prends un crayon, et note les lettres que je te dirai, une à une et très doucement.
— Bien, monsieur George, mais pour quoi faire ?
— Ne t’occupe pas de cela.
Le message une fois reçu, le mécanicien n’avait pas hésité. Il avait légèrement laissé tomber les feux et fermé à demi le tube d’adduction de la vapeur.
Au bout de cinq minutes, le train ne marchait plus qu’à soixante kilomètres à l’heure, puis la vitesse diminua graduellement et finalement le train stoppa, dans un endroit complètement désert, en pleine campagne.
Les voyageurs, mécontents, étaient descendus des wagons. Dixler surtout, était furieux.
— On n’a pas idée de cela, hurla-t-il ; à quelle heure arriverons-nous à Oceanside ?
— Je n’en sais rien, monsieur, dit le chauffeur, que tout ce qui précède avait fortement intrigué, mais je crois qu’il y a une avarie aux tiroirs ; M. Storm est en train de les examiner.
— George Storm est ici, s’écria Dixler, alors je m’explique l’avarie. Je rencontrerai donc toujours ce misérable sur mon chemin !
George qui faisait mine d’arranger un des tiroirs, se releva, le visage empourpré de colère. Les deux hommes se trouvèrent face à face, au milieu d’un cercle formé par les voyageurs et les employés du train.
— Il n’y avait aucune raison valable d’arrêter, déclara Dixler d’un ton rogue et je vais demander au directeur de la compagnie, une sanction sévère contre le mécanicien et le chauffeur.
— C’est que, dit ce dernier pour se justifier, M. Storm a reçu un message.
— Quel message ?
Le chauffeur tira de sa poche le papier sur lequel se trouvait le télégramme de Helen et le présenta à Dixler.
Dixler blêmit de rage en constatant qu’une fois de plus Helen avait trouvé moyen d’entraver ses projets.
À ce moment, il n’était plus maître de lui. La pensée de voir s’écrouler de nouveau ses projets le transportait de fureur.
Il se rua sur George Storm et le saisit à la gorge. Mais le mécanicien, d’une stature athlétique, était de taille à se défendre et l’Allemand « encaissa » quelques directs vigoureusement appliqués.
Enfin, on les sépara.
Mais à la demande de Dixler, le chef de train ordonna à George de quitter la locomotive. On n’était plus qu’à quelques milles d’Oceanside et le chauffeur, stimulé d’ailleurs par la promesse d’une forte gratification, se faisait fort d’atteindre la gare à l’heure fixée par les horaires.
La locomotive bourrée de charbon reprit sa course folle à travers les ravins et les vallons.
Dixler triomphait à son tour.
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