‹ L’Héroïne du ColoradoChapitre 16 sur 75 · Chapitre 2 Policeman intervient

Chapitre 2 Policeman intervient

Les actionnaires de la Central Trust étaient réunis dans un des salons du Terminus Hôtel d’Oceanside, situé à proximité du port, et depuis près de deux heures ils discutaient âprement sur la nouvelle direction à imprimer à l’entreprise, maintenant qu’ils allaient de nouveau se trouver en possession du plan du tunnel des montagnes du Diable, ainsi que l’avait annoncé le télégramme de Helen.

L’ingénieur Hamilton, animé par le succès, avait parlé avec une véritable éloquence.

— Gentlemen, avait-il dit, la Central Trust triomphe à présent, sans jeux de mots, sur toute la ligne. Les sacrifices d’argent que je vous demande sont minimes par comparaison avec les énormes dividendes que vous êtes appelés à toucher, dans un avenir très proche, le percement des Devil’s Mounts nous rend maîtres du trafic de plusieurs milliers de milles carrés de territoire riche en mines de toute sorte.

Il y eut un murmure d’approbation. Hamilton continua au milieu d’un profond silence.

— Vous connaissez aussi bien que moi la situation. Privé du plan qu’il nous avait volé, Dixler est incapable de soutenir la lutte. Il nous cédera à bon compte les quelques tronçons de voie ferrée déjà construits par la Colorado Coast, et la voie parallèle commencée par nos adversaires pour nous concurrencer nous permettra de doubler notre trafic. Je crois, gentlemen, qu’après un pareil succès nous devrons quelque reconnaissance à miss Helen Holmes.

— C’est entendu, s’écrièrent plusieurs actionnaires, la part d’actions que miss Holmes a héritées de son père sera augmentée ! Hurrah ! pour miss Helen, l’Héroïne du Colorado.

Mais, un personnage à la voix aigrelette, à la face chafouine, s’était avancé au milieu du salon et demandait la parole.

Walter Rogsorm, un homme d’affaires de réputation assez louche, était de notoriété publique le porte-parole, l’homme de paille de Dixler. Son intervention ne surprit personne.

— Gentlemen, commença-t-il, notre éminent collègue, M. Hamilton parle d’or. Ses promesses sont alléchantes et il vient de nous faire entrevoir de merveilleux résultats.

« Je serais charmé qu’il ait dit vrai, mais nous ne pouvons pas, sur la lecture d’un simple télégramme, prendre une décision sérieuse. Je constate, moi, un fait brutal. Il est près de midi, miss Helen n’est pas arrivée, et nous ne sommes pas en possession du plan.

Hamilton tira son chronomètre.

— Il est midi moins le quart, dit-il.

— Soit, c’est entendu. Mais il est bien compris aussi qu’une fois midi sonné, nous sommes en droit de traiter avec la Colorado Coast Company. C’est tout ce que je voulais vous faire remarquer.

Les paroles de Ragsorm avaient jeté un froid dans le groupe des actionnaires. Maintenant ils se regardaient inquiets et nerveux, et chaque minute de ce quart d’heure, qui devait être décisif, leur paraissait longue comme un siècle.

À ce moment même, le rapide d’Oceanside entrait dans le hall de la gare, il était exactement onze heures quarante-cinq.

George Storm, navré du peu de succès qu’avait eu son intervention, aurait bien voulu suivre Dixler, mais il en fut empêché par les employés du train qui, d’urgence et presque de force, le conduisirent au bureau du directeur de la traction, aussitôt mis au courant du retard volontairement causé par le mécanicien.

— Monsieur Storm, dit froidement le directeur, quelle que soit votre habileté technique, nous ne pouvons conserver à notre service des agents qui mettent le matériel de la compagnie au service d’intérêts particuliers. Qu’avez-vous à répondre ?

— Rien, murmura George.

— Votre manière d’agir m’étonne, fit le directeur qui s’attendait à une explication, j’avais pourtant sur vous des renseignements excellents. Tant pis, je le regrette pour vous, mais à partir d’aujourd’hui vous n’appartenez plus à la compagnie. Je suis obligé de vous révoquer, vous pourrez passer à la caisse quand il vous plaira.

Le mécanicien se retira sans mot dire. Il comprenait qu’aux yeux de tous il était dans son tort, et que le directeur n’avait pas pu parler autrement qu’il venait de le faire. Mais pour Helen, il eut subi bien d’autres affronts que celui qu’il venait d’essuyer.

Il alla toucher le peu d’argent qui lui était dû, et se dirigea mélancoliquement du côté du Terminus Hôtel où il savait retrouver Hamilton et miss Holmes. Il se flattait de l’espoir que son dévouement n’avait pas été inutile et que la jeune fille était arrivée à temps.

Pendant que se déroulaient ces événements, Helen toute joyeuse, pilotait son canot automobile vers l’entrée du port et, louvoyant habilement entre les steamers, les voiliers et les embarcations de toute sorte, ancrées dans les bassins, elle arrivait à quai. Et prenant à peine le temps d’ancrer son canot, elle sautait dans un taxi-auto en jetant au chauffeur l’adresse du Terminus Hôtel.

Elle tenait sous son bras le précieux plan, maintenant parfaitement sec et qu’elle avait roulé avec soin.

Malheureusement – le train étant arrivé exactement à l’heure prévue – Dixler avait sur elle quelques minutes d’avance.

Le bandit était, lui aussi, monté en taxi en descendant du pullman-car, mais en sortant de la gare il avait réquisitionné un policeman, et l’avait prié de prendre place à côté de lui dans l’auto.

Quand miss Helen, rayonnante de joie, arriva devant l’hôtel, Dixler et le policeman qui l’accompagnait lui barrèrent le passage.

— Voici ma voleuse ! s’écria Dixler, en désignant la jeune fille à son acolyte. Elle a pris dans mon bureau des papiers de grande valeur, entre autres ce plan, qu’elle porte sous le bras, et que je reconnais parfaitement.

— C’est une odieuse calomnie !

« C’est lui, Dixler, le voleur ! Laissez-moi passer.

Le policeman l’avait rudement empoignée.

— Vous ne passerez pas sans avoir fourni des explications, déclara-t-il.

Puis, se tournant vers Dixler :

— Et vous, monsieur, faites la preuve de ce que vous avancez ?

— C’est facile, dit le bandit avec un sarcastique sourire. Donnez-vous la peine de regarder ce plan. Il est revêtu de mon cachet, il porte mon nom et l’adresse de ma maison : Dixler Colorado Coast Company.

Miss Helen ne savait que répondre.

— Vous voyez, fit le policeman, que monsieur ici présent a raison, vous êtes une voleuse et je vais vous conduire au Police Office.

— Non, dit ironiquement Dixler qui avait tranquillement roulé le plan et l’avait mis sous son bras. C’est inutile. Je suis content d’être rentré en possession de mon bien. Je n’en demande pas davantage. Relâchez cette jeune fille. Je ne porte pas plainte contre elle. Qu’elle aille se faire pendre ailleurs.

— Comme il vous plaira, murmura le policeman qui ne comprenait rien à une pareille aventure. Du moment que vous ne portez pas plainte…

Miss Helen, abasourdie, consternée, était encore à la même place, à la porte de l’hôtel, que Dixler et le policeman avaient disparu.

Ce fut la mort dans l’âme que la jeune fille, faisant appel à toute son énergie, se décida à pénétrer dans l’hôtel et à monter jusqu’au salon où l’attendaient les actionnaires de la Central Trust.

Quand elle franchit le seuil, de joyeuses acclamations l’accueillirent.

— Bravo, miss, vous êtes exacte ! Le plan, donnez-moi vite le plan !

— Ce que vous avez fait est admirable.

Mais voyant la mine consternée de la jeune fille, les physionomies s’allongèrent et ce fut au milieu d’un silence glacial qu’on entendit s’élever la voix de Ragsorm, l’agent d’affaires.

— Miss Helen, dit-il, nous devinons aisément que vous n’êtes pas en possession du plan que votre télégramme nous annonçait. Nous attendons vos explications.

— On vient de me le reprendre. Dixler m’a fait arrêter par un policeman…

Il y eut un sourire d’incrédulité sur tous les visages.

— Je vais vous expliquer… Le plan, je l’avais il y a cinq minutes.

— Je crois plutôt, dit insolemment Ragsorm qui triomphait, que miss Helen a voulu gagner du temps et se moquer de nous.

— Je vous défends de parler sur ce ton à miss Helen, s’écria Hamilton, en serrant les poings.

— Comme il vous plaira. Mais nous sommes ici en présence d’un fait brutal. Miss Helen devait nous apporter, avant midi, le plan du tunnel des montagnes du Diable. Pour une raison ou pour une autre, elle n’a pas pu le faire. Donc, nous reprenons notre liberté d’action.

— Parfaitement ! hurlèrent en chœur les actionnaires.

— Par conséquent, pas de plan, pas d’argent. Nous ne pouvons aventurer des capitaux dans une entreprise fatalement vouée à l’insuccès, puisque nous sommes privés de notre principal moyen d’action.

— Gentlemen, dit Helen, qui avait recouvré tout son sang-froid. Agissez comme il vous plaira. J’ai fait l’impossible pour vous donner satisfaction. J’ai malheureusement échoué, mais si vous m’accordiez un délai…

— Oui, approuva Hamilton, quelques jours seulement…

— Non, déclara nettement Ragsorm, qui se sentait soutenu par tous les autres, il n’y a pas de délai possible. Il y a assez longtemps qu’on tire les choses en longueur et qu’on se moque de nous.

— Pas le moindre délai, firent les autres actionnaires d’une même voix. Nous avons attendu assez longtemps !

Ragsorm avait tiré sa montre.

— Gentlemen, expliqua-t-il, je suis obligé de vous quitter pour prendre le train qui part d’Oceanside à midi trente-cinq, mais je suppose que maintenant la chose est décidée. Personne de vous n’avancera un seul dollar à M. Hamilton pour l’établissement de sa ligne.

— Pas un seul dollar !

— Alors, j’y compte.

— C’est entendu, et, de plus, nous allons nous mettre en rapport avec M. Dixler qui, somme toute, s’est montré le plus fort et le plus intelligent dans toute cette affaire.

— Et qui est en possession du plan, ne l’oublions pas. Je pense le voir aujourd’hui même et je vous tiendrai au courant.

— C’est cela. Au revoir, M. Ragsorm.

L’agent d’affaires serra les mains qu’on lui tendait à la ronde, salua froidement miss Helen et l’ingénieur Hamilton et partit.

Un peu plus tard, il rejoignait Dixler à la gare d’Oceanside et le mettait au courant de l’heureuse issue de l’assemblée des actionnaires.

Les deux complices montèrent ensemble dans le train qui devait les ramener aux chantiers en se félicitant mutuellement de leur triomphe inespéré.

— Alors, fit Dixler, vous êtes bien sûr que les actionnaires ne feront pas la moindre avance ?

— Pas la moindre.

— J’en suis d’autant plus charmé que Hamilton, je le sais, a fait une grosse commande de traverses, qu’il sera incapable de payer. Il va être obligé d’interrompre les travaux sur son chantier. Cette fois, je crois que nous avons gagné la partie.

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