Chapitre 1 L’argent changé en feuilles sèches
— Ham, mon vieux Ham, qui passez devant ma porte sans même venir dire bonjour à votre petite Helen, donnez-vous donc la peine d’entrer, j’ai un télégramme à vous remettre.
C’était Helen Holmes qui, toute rieuse, de l’entrée de son bureau interpellait ainsi M. Hamilton, l’ingénieur en chef et le directeur de la Central Trust.
— Ma chère enfant, répondit gaiement le brave homme en embrassant la jeune fille sur les deux joues, vous calomniez votre vieil ami, car après avoir fait ma tournée sur les chantiers, mon intention était de venir vous prendre et de vous emmener déjeuner.
— Alors je vous pardonne, dit Helen, à condition que le menu soit soigné. En attendant, venez prendre votre dépêche.
Helen rentra dans le bureau et le vieillard la suivit.
Au moment où Hamilton prenait la dépêche des mains de la jeune fille, un beau fox turbulent et fou commença à sauter tout autour du directeur en aboyant d’une voix glapissante.
— Mais c’est Jap, s’écria le vieil ami de Helen en se penchant pour caresser le chien.
— C’est Jap, en effet, mon chien qui est bien le plus insupportable animal que je connaisse… mais aussi le plus fidèle et meilleur compagnon, ajouta l’orpheline en saisissant le fox qu’elle embrassa tendrement.
Jap en profita pour, d’un grand coup de langue, lui balayer toute la figure.
Durant ce temps, Hamilton avait pris connaissance du télégramme.
— Ah ! je suis plus tranquille, dit-il en jetant le papier sur le bureau. Tenez, lisez Helen.
La jeune fille lut à son tour. La dépêche était brève.
Le montant de la paye du mois est expédié par le train 4.
— Pensiez-vous donc, demanda Helen en laissant à son tour tomber le télégramme sur son sous-main, qu’il y aurait quelques difficultés pour l’arrivée de cet argent.
— Ma chère enfant, mieux vaut tenir que courir, et j’ai tant d’ennuis dans cette maudite exploitation que je suis tout surpris quand les rouages ont l’air de marcher de façon normale.
M. Hamilton sortit du bureau et Helen l’accompagna quelques pas.
Maître Jap ne perdait pas son temps.
Ce papier qu’il avait vu passer de mains en mains l’intriguait furieusement.
Dès que Helen eut le dos tourné, il sauta sur le bureau, respira, renifla le télégramme puis le happa à pleine gueule et se sauva dehors, sans doute pour prendre connaissance du document plus à son aise.
Mais les fox sont des chiens qui manquent de suite dans leurs idées. Au bout de vingt pas et de dix bonds, Jap pensa à autre chose, lâcha la dépêche et se lança comme un fou à la poursuite des feuilles mortes qui tourbillonnaient déjà, un peu plus loin.
Or, Spike, éternel et ponctuel espion de Dixler, installé par lui à Last Chance, pour surveiller tout ce qui se passait sur les chantiers de la Central Trust, était justement assis sur une bille de bois en face des bureaux.
Ce fut devant l’ancien forçat que Jap abandonna son télégramme.
Machinalement, le comédien méconnu le ramassa et en prit connaissance.
Quand il eut lu et relu la dépêche, une petite flamme s’alluma dans ses yeux, il se leva et, de son pas traînant, se glissa hors du camp.
Un quart d’heure plus tard, il entrait dans la baraque de Dixler.
— Du nouveau, patron ! dit-il en refermant la porte.
— Qu’est-ce que c’est ? demanda l’Allemand en s’arrêtant d’écrire.
— Ceci.
Et Spike tendait la dépêche à l’ingénieur. Dixler, après avoir lu, se mit à rire.
— Tu vas voir, Spike, dit-il, que cet argent-là va se tromper de chemin. Puis, redevenant sérieux :
— Il n’y a pas une minute à perdre, poursuivit-il, va chercher Dock, Bill et Lugg, ce sont des costauds ; à vous quatre, vous saurez bien, je pense, rafler les bank-notes au bon moment.
— Soyez sans crainte, patron.
— J’attache d’autant plus d’importance à ce… détournement, que cela vous permettra, à toi et à tes copains, de monter la tête aux ouvriers de Last Chance. Vous leur direz que l’histoire du vol est une blague, que la compagnie n’a plus le sou et quand vous les verrez chauffés à blanc, vous commencerez à crier qu’il faut quitter les chantiers et abandonner une compagnie qui n’a même pas de quoi régler une paye mensuelle. Tu vois la mise en scène.
— N’ayez pas peur, patron, j’ai été comédien.
— C’est vrai. Je l’oublie toujours. As-tu de l’argent ?
— Donnez-en encore un peu… ça ne nuit jamais.
Dixler remit à son complice une poignée de bank-notes et Spike le quitta pour se mettre à la recherche des honorables gentlemen qui devaient l’assister dans son expédition.
†
À cinq heures précises, le conducteur du train 4, qui venait d’arriver à Last Chance, entrait dans le bureau du gardien-chef et remettait à Hamilton, qui l’attendait en compagnie de Helen, six grandes enveloppes non fermées et bourrées de billets de banque.
L’ingénieur compta les bank-notes.
— Sept mille huit cent trente-trois dollars, le compte y est, dit-il, quand il eut fini son opération.
— Voulez-vous alors me signer ma feuille, monsieur, demanda le conducteur du train.
Hamilton, au moment où il prenait la plume sur le bureau, eut un faux mouvement et renversa l’encrier, quelques billets furent tachés de violet et Helen les essuya de son mieux, comme elle put.
— Maladroit ! dit-elle, en riant, à son tuteur.
Celui-ci, furieux, signa en maugréant la feuille du conducteur qui, saluant, sortit. Puis, comme Helen lui tendait les enveloppes dans lesquelles elle venait de remettre les bank-notes, Hamilton dit brusquement au garde en chef :
— Je ne puis garder jusqu’à demain une pareille somme dans ma baraque. Je n’ai pas un tiroir qui ferme ! Dites-moi, Hartley ?
— Vous désirez, monsieur ?
— Vous avez ici un coffre-fort solide ?
— Pour ça oui, c’est un bon coffre-fort.
— Eh bien, vous allez me garder ces billets jusqu’à demain.
— À vos ordres, monsieur.
L’honnête Hartley, gardien-chef des chantiers de Last Chance, prit les précieuses enveloppes, les enfouit dans le coffre-fort ; puis il referma la lourde porte et brouilla les lettres du mot de sûreté.
— À présent, je suis tranquille. Venez-vous, Helen, nous allons faire une petite promenade jusqu’à la Garana.
— Vieux Ham, allez tout doucement et, dans un instant je vous rejoindrai. Je vais passer dans ma chambre pour me laver les mains, qui sont pleines d’encre… c’est encore de votre faute !
L’ingénieur sortit en bougonnant, tandis que Helen riait de tout son cœur.
— Puisque vous vous en allez, miss Holmes, dit le gardien-chef, je vais en profiter pour fermer les bureaux, si vous le permettez.
— Mais faites, mon bon Hartley.
Elle ajouta, avec une hésitation :
— Vous ne craignez rien pour les billets ?
Hartley se mit à rire.
— Ah ! mademoiselle, il faudrait être un fameux malin pour ouvrir le coffre… et puis vous savez que mon logement n’est pas loin. J’aurai l’œil sur les bâtiments.
Hartley aurait peut-être été moins confiant s’il avait pu découvrir l’affreuse face de Spike qui était restée une seconde collée à la vitre d’une des fenêtres, tandis que Hamilton lui remettait la somme destinée à la paye.
Car Spike était un homme expéditif. Aussitôt après avoir téléphoné à Oceanside à M. Bill qu’il avait besoin à Last Chance de sa présence immédiate, ainsi que de celle de MM. Dock et Lugg, il était venu rôder autour des bureaux en attendant l’arrivée du train 4.
Il avait assisté d’ailleurs à la remise des valeurs ; il avait vu M. Hamilton confier ses billets à Hartley et celui-ci les enfouir dans la caisse.
Et Spike avait eu un petit rire satisfait, en songeant que le hasard faisait bien les choses et que sa besogne n’était plus qu’un jeu d’enfant.
†
Le lendemain matin, Dixler se leva avec le jour. Il avait peu dormi, cette nuit-là, car il lui tardait de connaître le résultat de l’audacieux cambriolage ordonné par lui.
Mais, quand à huit heures, il aperçut Spike et ses trois acolytes se présenter, la mine radieuse, il n’eut pas d’inquiétude.
— Alors ! questionna-t-il, les choses se sont bien passées ?
— Tenez ! patron, voici les fafiots, répondit l’ancien forçat, en jetant des liasses de billets sur la table.
L’Allemand eut un sourire de triomphe.
— Bien travaillé ! mon garçon. Et ça n’a pas été trop dur ?
— Mais non patron ! De l’ouvrage de demoiselle. Le vieux Hamilton avait laissé la galette dans le coffre-fort du gardien-chef Hartel Hartley. Alors, quand il a fait bien noir et que tout a été bouclé, nous nous sommes amenés en douce, avec ces messieurs. Par mesure de précaution, j’avais risqué un œil sur la combinaison, mais je n’avais pu bien lire que les deux dernières lettres : deux L, alors, une fois dans la baraque, nous avons fait un petit travail de littérature, qui a abouti au mot Bell, et à l’ouverture du coffre-fort.
« Nous avons pris les talbins et dans les enveloppes, nous avons mis à leur place du vieux papier… pour faire durer le plaisir plus longtemps.
Dixler se mit à rire.
— Bien joué ! vieux singe, dit-il, en allongeant une claque formidable sur l’épaule de l’ex-comédien : je suis content de toi et de ces messieurs… et je le prouve, ajouta-t-il, en distribuant aux quatre bandits quelques-uns des billets qu’on venait de lui apporter.
— Deux cents dollars chacun, pour commencer. Pour le reste, vous allez l’emporter le plus tôt possible, à Oceanside, vous le déposerez chez Storr.
— Le vieux receleur ?
— Lui-même ! C’est un homme à moi, quant à toi Spike, tu vas retourner à Last Chance et commencer à chauffer les ouvriers… C’est compris ?
— À merveille ! patron, vous allez voir, on va faire du beau travail.
— J’y compte bien, messieurs ! Je ne vous retiens plus.
Les coquins comprirent que l’audience était terminée. Lugg, qui avait de l’usage et savait son monde, tendit à l’ingénieur une large patte noire et déformée.
Mais, Dixler lui tourna le dos et Lugg en fut pour ses frais.
q