‹ L’Héroïne du ColoradoChapitre 23 sur 75 · Chapitre 2 Le billet taché

Chapitre 2 Le billet taché

— Car, enfin, gentlemen ! à qui ferez-vous croire cette fable absurde, du vol de la paye ! Je vous le demande ? La vérité est tout simplement que la compagnie se paye notre tête, au lieu de nous payer notre mois…

— Oui ! oui ! il a raison !…

— C’est honteux !…

— L’argent !… ou on chambarde tout !…

— À mort, Hamilton !

C’était Spike, qui, fidèle à la consigne reçue, haranguait sur les chantiers, les ouvriers auxquels on venait d’annoncer que par suite de la disparition des fonds envoyés par le siège social, la paye serait retardée de quarante-huit heures.

Ce retard aurait, sans doute, été accepté sans difficulté par les hommes de l’exploitation, si Spike n’avait pas tout d’abord travaillé toutes les fortes têtes du chantier. Quand l’ancien forçat eut constaté un commencement de fermentation, il se répandit dans les groupes, jetant partout sa parole haineuse et donnant à tous les pires conseils.

— Nous sommes les victimes d’une conspiration du capital, continuait Spike, car savez-vous quel est le but des administrateurs de la compagnie ?

— Non ! non !…

— Dis toujours !

— Parle ! mais parle donc, Spike.

— Eh bien ! gentlemen ! c’est tout simplement de vous remplacer sur les chantiers par de la main-d’œuvre jaune. On veut vous dégoûter, pour mettre à votre place des Chinois, des sales Chinois, que ces messieurs de la Central Trust paieront de quelques cents et d’une poignée de riz.

— Ah ! mais non.

— Ça ne se passera pas comme ça.

— Où est Hamilton, qu’on le crève ?

— Ça y est, on va tout démolir.

George Storm, qui venait de descendre de son train et qui tombait en pleine effervescence, sans rien comprendre à ce qui se passait, courut à la direction.

Hamilton était là, Helen debout près de lui.

Il téléphonait à Oceanside, pour demander l’envoi immédiat de fonds.

— Ah ! Monsieur Hamilton !

— Qu’est-ce qu’il y a, mon garçon ?

— Il y a que ça chauffe rudement.

— Où cela ?

— Sur les chantiers. Ils crient qu’ils vont tout saccager, s’ils n’ont pas leur argent.

— Bah ! bah ! quelques mécontents… je vais aller les faire taire.

— Écoutez ! écoutez Rhine ! fit tout à coup Helen, en ouvrant la fenêtre.

Une bouffée de clameurs furieuses entra dans le bureau.

— Entendez-vous ?

Des voix hurlaient.

— Le feu ! foutons le feu aux bâtiments.

— Hamilton ! Hamilton ! À mort Hamilton.

Le vieux directeur eut un geste de colère et se précipita vers la porte.

— Mais ils vont vous tuer, vieux Ham, dit Helen en cherchant à l’arrêter.

— Bah ! bah ! laissez-moi, petite fille, j’en ai vu bien d’autres ; ils ne me mangeront pas.

Et, résolument, il se jeta dehors.

Spike, sa tâche accomplie, avait été retrouver ses copains dans une petite buvette qui se trouvait au bout du camp. Avec la satisfaction d’une bonne conscience, il avala un verre de whisky et alluma une cigarette.

— Mes petits enfants, dit-il à Dock, Bill et Lugg, je m’en vais vous dire adieu. Retournez au plus tôt à Oceanside, moi je vais aller voir comment tournent les événements.

Le tavernier sortit aussi, attiré au-dehors par les cris de la foule, qui, d’instant en instant devenaient plus féroces.

La cantine restait déserte.

Seule, une petite, une toute petite chose, continuait à vivre à l’intérieur de la cahute.

L’allumette que Spike avait jetée derrière lui, après avoir allumé sa cigarette, persistait à flamber par terre tout doucement. Sa mince flamme jaune gagna un vieux chiffon graisseux qui traînait. Le chiffon s’embrasa et communiqua le feu à un amas de caisses vides.

En cinq minutes, toute la maisonnette était en feu. Par malheur, la cantine était adossée au hangar qui abritait les huiles et l’essence. Le bâtiment ne fut bientôt plus qu’une torche rouge et noire, dont le vent rabattait le panaché vers les autres baraques de l’exploitation.

Hamilton, malgré son âge, était solide, énergique et vigoureux ; il se jeta au plus épais de la bagarre et cria de sa rude voix, qui domina un instant le tumulte :

— Qu’est-ce que vous avez à crier comme ça, tas d’abrutis ! Votre argent a été volé, ce n’est pas vous qui en pâtirez, c’est la compagnie. Je viens de téléphoner à l’instant à Oceanside qu’on me renvoie des fonds par le prochain train. Vous serez tous réglés demain.

— Pas demain, tout de suite.

— Oui, oui, à l’instant.

— L’argent, nous voulons l’argent.

Une dizaine d’énergumènes l’environnaient en vociférant.

— Mais vous êtes idiots, complètement idiots, répliqua le directeur, que la colère commençait à gagner.

On ne l’écoutait plus.

Un grand diable de terrassier l’avait pris à la gorge ; un autre, plus expéditif encore ou peut-être plus pratique, fouillait dans ses poches.

De deux coups de poing bien appliqués, Hamilton se dégagea.

Mais d’autres venaient à la rescousse.

Storm, voyant le danger couru par son directeur, se précipita à son secours.

Des contremaîtres et des chefs de chantier le suivirent. Une furieuse bataille s’engagea.

Tout à coup, une clameur s’éleva, plus forte que tous les autres bruits.

— Le feu !

Les combattants s’arrêtèrent et, en un instant, chacun demeura immobile, considérant avec stupeur les tourbillons de flammes qui s’élevaient maintenant de trois baraquements.

Devant le terrible fléau, Hamilton avait repris tout son sang-froid. Il commanda :

— Atkins, Jeffries, Macdonald, prenez chacun vingt hommes et démolissez tous les bâtiments qui se trouvent à gauche de la voie. Il faut faire la part du feu. Les haches et les pics sont dans le hangar 23 ; hâtez-vous, les garçons, du cœur et des bras.

Sans une hésitation, chacun obéit.

En présence du danger commun, on ne pensait plus qu’à obéir au chef.

Cinq minutes ne s’étaient pas écoulées, que le bruit de haches, attaquant les murs, résonnait dans tout le chantier.

Spike avait assisté en amateur à cette scène tragique.

— C’est exprès que tu as mis le feu ! lui demanda tout bas Bill.

— Le feu, moi ?

— Mais oui !… Voyons, avant de sortir tu as jeté ton allumette sur un tas de vieux chiffons.

L’ancien forçat éclata de rire.

— Ma parole d’honneur, mes petits enfants, reprit-il, c’est absolument par hasard que la chose s’est faite, mais c’est du beau travail, et maintenant que tout flambe, je dirai au patron que c’est une diabolique idée du vieux Spike.

— Et tu auras une gratification supplémentaire, vilain singe ! ricana Lugg, en lui donnant une grande claque dans le dos.

— Le patron aime que l’on ait de l’initiative, dit-il en se rengorgeant avec une aimable fatuité.

Il ajouta en changeant de ton :

— Mais le patron aime surtout que ses ordres soient ponctuellement exécutés. Voilà pourquoi, mes amours, je vous engage vivement à prendre le train et d’aller déposer l’argent, comme il vous l’a dit, chez Storr. Bill et Lugg suffiront pour faire la commission. Dock restera avec moi. Je puis avoir besoin de lui.

— Tu as raison, dit Lugg, nous n’avons plus rien à faire ici ; tu viens, Bill.

Les quatre bandits échangèrent des poignées de main avec des mines complices.

Spike et Dock se rapprochèrent du foyer de l’incendie ; Bill et Lugg se dirigèrent vers la petite baraque qui servait de gare à Last Chance.

— Deux billets pour Oceanside ? demanda Lugg, en jetant un bank-note de cent dollars à l’employé.

— Tu n’es pas fou, répondit celui-ci. Je n’ai pas douze shillings de monnaie dans ma caisse. Va demander qu’on te change ton billet au poste central. Seulement, dépêche-toi, le train part dans cinq minutes.

Lugg, suivi de Bill, courut vers les bâtiments du poste central.

Helen était seule dans le bureau.

Lugg se pencha au guichet et demanda de la monnaie de cent dollars.

La jeune fille, encore tout émue des tragiques événements qui venaient de se passer, compta presque machinalement l’argent au gredin.

Aussitôt en possession de leur monnaie, Bill et Lugg filèrent à toutes jambes.

Au moment de jeter le billet dans son tiroir, Helen y jeta un dernier coup d’œil.

Le bank-note était en plusieurs endroits maculé d’encre violette.

L’orpheline eut un sursaut.

En un éclair, elle se rappela l’incident de l’encrier renversé par Hamilton, les billets tachés, elle revit la figure sombre des deux bandits qui venaient de se présenter au guichet.

Plus de doute… C’étaient les voleurs qu’elle venait de voir…

Nous savons déjà que Helen était une fille pleine d’énergie et de décision.

Elle n’hésita pas.

Elle donna un tour de clé à son tiroir-caisse et se précipita sur les traces des deux malandrins.

Quand elle arriva à la gare, elle eut un cri de rage impuissante.

Le train venait de partir. Il disparaissait déjà au tournant de la voie parmi les volutes de fumée de l’incendie.

Helen jeta un regard désespéré autour d’elle.

Les voleurs allaient donc lui échapper.

Soudain, elle aperçut à quelque distance un inspecteur de la traction qui s’avançait à califourchon sur la petite voiture électrique sur rails qui, aux États-Unis, sert à tous les travailleurs de la voie pour se transporter rapidement d’un point à l’autre.

En quelques mots, la jeune fille mit l’inspecteur au courant, sauta sur sa machine et se lança à toute vitesse à la poursuite du train.

Au bout de deux milles, grâce à une pente qu’elle avait descendue avec une vertigineuse vitesse, Helen avait presque rattrapé le train.

Elle fit des signaux conventionnels au conducteur qui se tenait sur la plate-forme arrière et ralentit la marche du convoi, de telle sorte que la jeune fille put bientôt le rejoindre.

Elle sauta sur la plate-forme sans s’inquiéter de sa poussette.

— Les voleurs de l’argent de la paye sont dans le train, dit-elle, haletante, au conducteur. Nous allons les arrêter.

Quelques instants auparavant, Bill s’était installé à la fenêtre du wagon pour contempler le paysage et, comme à ce moment le train était engagé sur une courbe, il put parfaitement apercevoir et reconnaître Helen qui faisait des signaux au conducteur.

— Lugg, fit-il en rentrant vivement la tête, nous sommes flambés.

— Tu es fou ?…

— Non, non, la petite caissière du poste central est à notre poursuite.

Lugg se mit à rire.

— Tu n’as pourtant pas bu grand-chose, ricana-t-il.

À ce moment, les deux hommes entendirent une voix tout près d’eux qui disait :

— Tenez, les voici, là, tous les deux.

Les deux bandits sursautèrent en reconnaissant Helen. D’un bond, les deux misérables furent à l’extrémité du wagon.

— Vite, vite, ils se sauvent ! criait Helen.

Mais Bill et Lugg étaient de bons garçons qui savaient à temps prendre leur parti.

Comme le convoi à ce moment traversait le San Joachim sur un double pont de fer ouvragé comme de la dentelle, ils piquèrent une tête hardiment dans le fleuve.

Helen trépignait sur la plate-forme du wagon.

— Mon Dieu, miss, disait le conducteur du train en manière de consolation… voyez… tout n’est pas perdu. Les deux hommes se dirigent vers la côte. Ils y seront dans un instant et, par conséquent, ils seront forcés de traverser la ville ; nous, nous allons stopper dans vingt minutes en gare d’Oceanside et vous pourrez continuer vos recherches.

— Et mes coquins seront loin, conclut Helen ironiquement.

Puis elle ajouta toute frémissante.

— Il me reste encore une chance de les rejoindre, je la joue !

Et avant que l’employé stupéfait ait pu faire un geste pour la retenir, Helen s’était lancée dans le vide.

La jeune fille avait bien calculé son élan. C’était le moment où le train allait quitter le pont, dont la partie inférieure servait de voie aux piétons, aux voitures et aux tramways. Ce fut sur le second terre-plein que Helen vint s’abattre.

Elle ne perdait pas de vue les hommes de Dixler qui, après être sortis du fleuve et s’être essuyés de leur mieux, se dirigeaient en courant vers un car qui justement débouchait du pont. Les deux gredins y sautèrent.

Mais Helen s’était relevée sans aucun mal. Elle avait vu Bill et Lugg monter dans le car.

Un taxi passait à vide. Elle l’arrêta et s’adressant à un policeman qui était tout à côté.

— Pardon, monsieur, fit la jeune fille, je poursuis deux voleurs. Je vous prie de m’accompagner.

L’officier de police monta dans l’auto avec l’orpheline et l’auto fila à la suite du tramway.

— Attention, dit Lugg, qui de sa place surveillait les alentours. Voilà encore la petite caissière à nos trousses.

— Mais elle est enragée, cette fille-là, grommela Lugg.

— Enragée ou non, elle nous piste dur. Tiens, la vois-tu dans l’auto rouge avec un flic ?

— Avec un flic ?… Très bien, nous ne sommes plus loin maintenant de chez Storr… On va leur brûler la politesse.

Une minute après, au risque de se tuer, les deux copains sautaient sur la chaussée.

Bill et Lugg se faufilèrent entre les voitures et s’engagèrent à toute vitesse dans la rue de Storr le receleur.

Le vieux gredin habitait un immeuble sordide.

Un escalier extérieur desservait les différents étages. Bill et Lugg se faufilèrent entre les voitures et grimpèrent les degrés quatre à quatre ; ils heurtèrent violemment à une porte peinte en couleur rouge et où dominait au beau milieu du vantail un superbe chiffre 12.

— Qui est là ? demanda une voix avinée de l’intérieur.

— Bill et Lugg ! Ouvre vite, vieille main, nous sommes pistés.

La porte s’ouvrit.

Les deux coquins se trouvaient dans un ignoble taudis suant la débauche par tous ses murs lépreux.

Un gros homme à la face luisante, aux yeux sournois, les regardait entrer avec défiance.

— Qu’est-ce qu’il y a encore ? bougonnait-il en fermant la porte.

— Ordre de Dixler, garder cet argent, dit Lugg très vite en lui passant une liasse de billets.

— Bien.

— Et puis, dit Bill qui prêtait l’oreille, nous faire filer au plus vite. Car les flics sont à nos trousses.

— Mille diables !… on monte l’escalier… c’est elle, reprit Lugg qui venait d’écouter à son tour. Ah ! la diablesse de fille !

— Quelle fille ?

— Tu nous embêtes… fais-nous filer, je te dis.

— Attendez, fit Storr, montez sur l’armoire. Les deux gredins se hissèrent sur une armoire branlante.

— Bon, maintenant soulevez la trappe et vous serez sur le toit… oui, oui, là à côté du vitrage.

Bill et Lugg étaient accoutumés à ces issues paradoxales. Trois secondes après ils avaient disparu. Il était temps.

On ébranlait la porte à grands coups de poing et une voix rude commandait :

— Ouvrez au policeman.

Storr, au lieu d’obtempérer à l’ordre reçu, se fourra précipitamment sous son lit.

Il y eut un bruit formidable et la porte s’abattit à l’intérieur de la chambre.

C’était le policeman qui, d’un coup d’épaule, venait de se frayer un passage.

— Là, là… dit Helen en montrant la trappe entrouverte.

Et le policeman et la jeune fille suivirent sans hésiter le chemin pris par les bandits.

Cependant Bill et Lugg n’étaient pas au bout de leurs peines. Storr n’avait pas prévu que leur retraite serait découverte. Il avait espéré les faire redescendre après la visite inutile du policeman. L’immeuble habité par le vieux receleur était en effet isolé. Il était impossible de passer sur un autre toit. La fuite était coupée.

Il fallait donc livrer combat.

Quand ils surgirent de la trappe, l’agent de police et Helen furent accueillis par une salve de coups de revolver, mais les gredins n’avaient pas de chargeur de rechange et ils durent bientôt jeter leurs armes inutiles.

Alors sur le toit s’engagea une lutte farouche.

Lugg s’était jeté sur Helen.

Le policeman avait empoigné Bill. Et les quatre corps, étroitement liés, roulaient sur l’étroite plate-forme, tandis que pleuvaient les coups de poing.

Helen se sentit faiblir.

Elle rassembla toutes ses forces, fit un suprême effort et poussa Lugg jusqu’aux abords du toit.

Le bandit, une seconde, se retint à une saillie de briques, mais ses doigts lâchèrent prise et il tomba dans la rue où il s’écrasa.

Helen, penchée, avait vu l’horrible chute. Elle se rejeta en arrière, toute frémissante d’avoir tué. Mais ce n’était pas le moment de s’attendrir.

Bill allait triompher du policeman. La jeune fille vint au secours de son compagnon qui bientôt reprit l’avantage. Cependant Bill luttait désespérément.

Tout à coup, les combattants sentirent le sol s’effondrer sous leur poids. Sans y faire attention, ils étaient arrivés sur le vitrage et les trois corps vinrent tomber dans la chambre de Storr au moment où le vieux receleur, comprenant que les choses se gâtaient, se disposait à filer.

Mais là tout fut bientôt fini.

Helen qui avait ramassé le revolver du policeman tenait en respect les deux coquins et criait :

— Hands up ! (Haut les mains !)

Storr et Bill levèrent les bras.

Ils se rendaient…

Le policier les fouilla. Il ne fut pas long à retrouver les bank-notes volés qu’il remit à Helen triomphante.

Une minute plus tard, Storr et Bill, les menottes aux mains, prenaient le chemin de la prison.

†

Cependant, grâce aux mesures prises par Hamilton, l’incendie avait pu être circonscrit.

Mais les dégâts étaient énormes. De plus, l’agitation qui s’était calmée un moment pendant la lutte contre les flammes, reprenait de plus belle, maintenant que tout danger avait disparu.

— Vilaine histoire, avait mâchonné Hamilton, qui, au milieu de ses hommes, encore fidèles, et de ses contremaîtres, voyait les groupes des mutins se reformer.

— Monsieur, monsieur, fit soudain une voix haletante.

— Qu’est-ce qu’il y a encore ? grommela le directeur.

— Il y a, monsieur, dit George Storm, en se présentant, que miss Helen a disparu.

— Elle est au poste central…

— Elle y était, monsieur, mais elle n’y est plus. Cependant, son chapeau et sa jaquette sont encore au porte-manteau.

Le directeur devint très pâle.

— Vous êtes sûr de cela, Storm ?

— Absolument, monsieur. On a vu miss Helen sortir en courant du bureau et depuis elle n’a pas reparu.

Hamilton allait sans doute agir, tenter quelque chose pour retrouver sa pupille, mais à ce moment, les clameurs recommencèrent.

— À mort, Hamilton !

— Pendons les exploiteurs !…

— À bas la Central Trust !…

— Notre argent, nous voulons notre argent !

— Eh bien ! mes garçons, vous allez l’avoir votre argent, ne criez pas si fort.

Et une voix claire, jeune et joyeuse, dominait le fracas de l’émeute.

Hamilton et Storm se retournèrent, stupéfait : dans une auto rouge qui se frayait péniblement un passage parmi la foule des travailleurs, Helen continuait à parler aux ouvriers.

— Dans un quart d’heure, vous serez réglés, rentrez dans vos chantiers, les contremaîtres vont commencer de faire la paye dans un petit moment.

— Helen, murmura Storm, en joignant les mains.

— Mais, folle petite fille, s’écriait Hamilton, en recevant Helen dans ses bras qui sautait de la voiture, qu’est-ce que vous dites donc ! Oubliez-vous donc que nous n’avons plus d’argent !

— Mais si, puisque le voilà, riposta gaiement Helen, en mettant dans les mains de son tuteur les liasses de bank-notes.

— Comment, mais comment tout cela s’est-il passé ?

— C’est un peu long à raconter. Allons d’abord au plus pressé. Payez tous ces braves gens et puis laissez-moi aller me recoiffer et changer de costume.

À ce moment, Helen aperçut le policeman qui, raide comme un piquet, attendait sans mot dire, debout, auprès de la voiture.

— Ah ! monsieur Watson, fit-elle en allant à lui et en le prenant par la main, je vous demande pardon, je vous oubliais.

« Vieux Ham, reprit-elle, en présentant le policeman au vieillard, il faudra payer aussi la prime à ce brave garçon. Je vous réponds qu’il ne l’a pas volée. Là, maintenant, je me sauve.

Déjà, elle avait fait trois pas vers le bureau.

— Et à moi, miss Helen, vous ne direz rien ? balbutia Storm, d’une voix piteuse.

— À vous, George, répondit en riant la jeune fille, je dirai qu’il n’est pas galant d’empêcher une demoiselle aussi coquette que moi d’aller changer de toilette quand elle en a envie.

L’orpheline vit une telle expression de chagrin se marquer sur la physionomie du jeune homme qu’elle revint sur ses pas, et serrant la main du mécanicien :

— Je vous verrai tout à l’heure, George, lui dit-elle tout bas.

†

Spike avait suivi avec la plus grande attention les événements qui venaient de se succéder si rapidement.

Quand Helen eut disparu, il se gratta la tête :

— Quelle fille ! quelle fille ! disait-il à demi-voix. Elle nous a roulés encore une fois… Et quelle magnifique expression elle avait, en parlant au vieux tout à l’heure… et quelle tendresse dans le regard pour son amoureux à l’instant même !… Ah ! si elle voulait faire du théâtre !

Et Spike, hochant la tête, s’en alla de son pas traînant, tandis que la foule hurlait :

— Vive la Central Trust ! vive Hamilton et vive miss Helen !…

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