‹ L’Héroïne du ColoradoChapitre 35 sur 75 · Chapitre 2 Spike passe un mauvais quart d’heure

Chapitre 2 Spike passe un mauvais quart d’heure

Spike, sous sa tente, rêvait tristement.
Ah ! ce damné Dixler, comme il le tenait bien. Pauvre Spike ! un moment, il avait cru pouvoir devenir un honnête homme, mais le sale Allemand était là, qui le guettait et qui, au moment où il allait s’évader du crime, lui posait la main sur l’épaule et lui disait :

— Je te garde, tu es à moi, tu continueras à me servir, malgré ta volonté.

Spike eut un mouvement de rage.

La pensée de Helen le torturait, qu’allait penser de lui la jeune fille ? Elle avait été si bonne, si confiante. Et ces beaux habits qu’elle lui avait achetés !…

Au fait, ces habits, il ne pouvait pas les garder, maintenant. Non, non cela il ne fallait pas le faire…

Avec un gros soupir, Spike se leva, prit dans son coffre son complet, soigneusement plié, et sa cape, et se dirigea vers les bureaux.

Tout à coup, il aperçut Helen devant lui. Un moment, il eut l’idée de tourner les talons et de s’enfuir, mais il était trop tard. La jeune fille l’avait vu et lui faisait signe.

— Tiens ! lui dit-elle en riant, vous déménagez ?

— Ce sont les habits que vous m’avez donnés, miss Helen.

— Je vois bien.

— Je vous les rapporte.

— Ils ne vous plaisent pas ?

— Ils me plaisent beaucoup, au contraire, mais je ne puis plus les garder.

— Pourquoi ?

— Parce que je ne suis plus un honnête homme.

— Voyons, Spike, tâchez de parler clairement, mon ami.

L’ancien forçat se gratta la nuque avec énergie.

— C’est que c’est très difficile à dire, miss Helen… C’est à cause de M. Dixler.

— De Dixler ?

— Oui, si je ne continue pas à faire pour lui la sale besogne pour laquelle il m’a embauché, je suis un homme perdu.

— Vous devez exagérer.

— Hélas ! non, miss Holmes. C’est bien la vérité que je vous dis là.

— Expliquez-moi pourtant comment il se fait que vous seriez perdu si vous vous sépariez de Dixler.

— Ah ! voilà… C’est justement ce que je ne peux pas vous expliquer.

— Allons, dit Helen avec colère, je vois ce que c’est, vous aimez mieux rester avec des coquins.

— Tenez, miss Helen, je vais tout vous dire… c’est à cause…

Mais Spike s’arrêta net.

— Eh bien ?

— Non, non, je ne peux pas. Ça ne veut pas sortir du gosier. À vous, à vous, surtout, miss Helen, je ne peux pas dire… Ah ! tonnerre de sort… C’est dur, pourtant !…

« En tous cas, reprenez ces habits.

Et avant que la jeune fille ait pu l’en empêcher, il lui posa le paquet sur les bras.

— Vous êtes un vilain bonhomme, monsieur Spike, s’écria Helen, dont les beaux yeux lançaient des éclairs. Allez-vous-en, je ne veux pas vous voir !

Spike courba l’échine et s’en alla d’un air piteux.

Storm et Hamilton, qui avaient vu de loin la scène, s’approchèrent.

— Qu’est-ce qu’il y a Helen, demanda le directeur ?

— Il y a, vieux Ham, que je vous demande de chasser Spike de vos chantiers.

— Mais il vous a sauvé la vie, ma petite fille !

— C’est possible, mais je ne veux plus le voir. Il a eu l’aplomb de venir me dire qu’il faut qu’il reste au service de Dixler.

— Hé ! mais, interrompit Storm, voyez donc ce qui se passe là-bas ?

Hamilton et la jeune fille regardèrent dans la direction indiquée.

— Ah ! mon Dieu ! s’écria Helen, mais c’est Spike qu’ils assomment. Oh ! les lâches… ils sont cent contre lui. Vite, vite, George, il ne faut pas permettre cela !

Storm appela une équipe d’ouvriers déchargeant un wagon, et tous s’élancèrent à la voix du mécanicien.

Après l’incident de la maison de Cassidy, Dixler, voulant poursuivre malgré tout, s’était adressé au district de Las Vegas, pour acheter un terrain qui lui permit le passage. Au grand étonnement de l’Allemand, et malgré le prix élevé qu’il offrait, la commune refusa.

Exaspéré par la résistance, l’Allemand, qui venait de rencontrer le procureur d’Oceanside, ne lui cacha pas que si la commune s’obstinait, il licencierait immédiatement ses ouvriers, en ne leur dissimulant pas le motif de l’arrêt des travaux.

— Étant donnés les gaillards qui forment vos équipes, répondit le procureur, une pareille manœuvre pourrait être dangereuse et je ne vous la conseille pas. Vos hommes, pour la plupart, ne sont pas des Américains, ce sont des bandits de sac et de corde, rebuts de tous les pays qui profiteraient du prétexte pour mettre Las Vegas à feu et à sang.

Dixler eut un ricanement féroce.

— C’est bien ce que j’espère, dit-il.

— Vous allez vous mettre dans un très mauvais cas.

— Pourquoi me refuse-t-on le passage ?

— Je n’en sais rien, mais croyez-moi, ne faites rien avant d’avoir encore tenté une démarche. Voulez-vous que je vous accompagne ? Nous verrons les autorités à Oceanside, et peut-être trouverons-nous un moyen d’arranger les choses.

Dixler parut réfléchir.

— Soit, dit-il enfin.

— Alors, je vous attends au train, dans une demi-heure.

— C’est entendu.

Les deux hommes se séparèrent.

Le procureur se rendit à la gare.

Dixler retourna vers les chantiers.

L’Allemand se trouva bientôt en présence de Dock. Il l’appela, ainsi que Bill, son inséparable.

— Mes garçons, dit l’ingénieur, en tirant un papier de sa poche, vous allez faire taper cette note et ensuite vous l’afficherez un peu partout.

Dock jeta les yeux sur le papier et lut tout haut :

OUVRIERS DE POLE CREEK

Les machinations de nos ennemis nous forcent à interrompre le travail dès aujourd’hui.

Je ne sais si j’aurai la possibilité de le reprendre. Je vous aviserai demain.

En tout cas, votre semaine vous sera intégralement payée aujourd’hui même.

Le directeur des travaux,

F. DIXLER.

— Ça va en faire un pétard, remarqua Bill, en mâchonnant sa cigarette.

— C’est bien ce que j’attends. Vous pourrez même chauffer à blanc ceux que vous verrez les plus excités. Il y aurait quelques têtes carrées du côté des chantiers de Last Chance que je n’en serais pas autrement mécontent.

— Soyez tranquille, patron, on chauffera.

— Je compte sur vous. Envoyez-moi les contremaîtres et les chefs de chantiers.

Vingt minutes après, il remettait aux chefs d’équipe l’argent de la paye et se rendait à la gare où il retrouvait le procureur.

Le train allait partir.

Il sauta dans le wagon avec le magistrat.

Une minute plus tard, le train filait vers Oceanside.

†

Dock et Bill accomplirent en conscience leur besogne. Bientôt, la note de Dixler était affichée sur les poteaux, sur les grues, sur les wagons. Les ouvriers se groupaient et commentaient la nouvelle avec violence.

— Quel cochon, ce Dixler, disait un Irlandais, de taille athlétique.

— Ferme donc ça, Mac Leod, ce n’est pas à Dixler qu’il faut s’en prendre, repartait Bill.

— À qui donc, beau merle ?

— À ceux qui nous en veulent, parbleu ! appuya Dock, aux gens de la Central…

— Oui, oui, firent des voix, c’est la faute aux hommes de Last Chance.

— Et puis, aussi, et puis surtout, c’est la faute aux mouchards qui rôdent parmi nous, renchérit Dock.

— Oh ! toi, tu vois des mouchards partout, à t’entendre, ça serait plein d’espions, ici.

— En tout cas, mon garçon, en voici un que tu connais bien… Il est toujours fourré avec le vieux Hamilton. Encore tout à l’heure, il racontait ses boniments à miss Holmes.

Celui que l’on désignait ainsi à la vindicte publique n’était autre que Spike qui marchait la tête basse, tout à son chagrin, ne prêtant aucune attention à ce qui se passait autour de lui.

— Ne me touche pas, mouchard ! fit une voix rude, tu me salis !

— Qui donc m’appelle mouchard ? dit le vieux comédien en relevant le front.

— C’est moi, Dock.

— Ah ! c’est toi, vermine. Encaisse celui-là pour t’apprendre à tenir ta langue.

Et Dock, qui n’était pas sur ses gardes, reçut un copieux coup de poing qui lui mit le nez à sang.

— À mort, à mort ! rugirent cent voix.

— Ah çà ! répliqua Spike, perdez-vous la boule. Laissez-moi m’expliquer avec Dock d’abord, je vous répondrai ensuite.

Mais vingt bras se levaient sur lui. Il reçut un coup de bâton sur la tête qui le fit chanceler. Des poings tombaient sur ses épaules et sur sa face, cognant dur. Spike était solide et adroit.

Il fonça sur ses adversaires et en culbuta deux, mais dix autres revinrent à la charge, puis d’autres encore et la clameur grandissait.

— À mort Spike, l’espion, à mort !

Spike se sentit perdu.

Mais il voulut bien se venger avant de mourir.

Il rassembla tout ce qu’il avait d’énergie et frappa avec fureur, avec frénésie.

Des corps encore tombèrent devant lui… Mais la vague humaine le submergea. Il lui sembla tout à coup que son crâne éclatait, tandis qu’une douleur atroce lui trouait la poitrine.

Et, pour lui, tout s’abolit.

Ce fut à ce moment que Storm, Hamilton, Helen et les gars de Last Chance s’élancèrent à son secours.

La bataille devint générale.

Storm s’était rué au plus épais de la mêlée où il faisait merveille. Ses poings de fer s’abattaient régulièrement comme deux marteaux, fêlant des têtes, cassant des côtes, enfonçant des poitrines.

Hamilton était parvenu à dégager le pauvre Spike qui n’était plus qu’une sanglante loque humaine.

— Storm ! Storm ! appela le directeur.

Le mécanicien se dégagea et accourut.

— Aide-nous, Storm, dit Hamilton.

Les deux hommes soulevèrent le corps inerte et l’emportèrent jusqu’à la voie où il y avait des wagons et une locomotive.

— Mettons-le dans le fourgon, et vous, Helen, conduisez-nous au chantier jusqu’au poste central.

Deux minutes plus tard, l’infortuné Spike était dans le fourgon. Storm et Hamilton lui prodiguaient les premiers soins.

Helen avait sauté sur la machine et l’avait mise en marche.

q

Page 1