‹ L’Héroïne du ColoradoChapitre 36 sur 75 · Chapitre 3 Un coussin dans une vitre

Chapitre 3 Un coussin dans une vitre

Il y avait à peine cinq minutes que Helen était en marche quand elle ressentit un choc violent qui faillit la renverser sur sa plate-forme. Aussitôt qu’elle eut repris son équilibre, elle se pencha au-dehors et s’aperçut alors que sa locomotive était séparée du fourgon qui s’en allait maintenant tout seul à l’aventure.

D’un coup d’œil, elle comprit ce qui s’était passé. Un poteau, qu’on venait de dresser le long de la voie pour y poser des fils télégraphiques et sans doute mal enfoncé, s’était abattu tout à coup et, tombant entre la locomotive et le fourgon, avait rompu les amarres.

Le mal n’était pas bien grand ; Helen stoppa aussitôt et sauta à bas de sa machine.

Mais alors elle poussa un cri d’effroi.

Par une inconcevable malchance, le wagon emporté par son élan venait de s’engager sur la grande ligne dont la pente à cette partie du tracé était assez forte.

Et le fourgon continuait à rouler et sa vitesse s’accentuait.

Abandonnant sa machine sur la voie de garage où elle venait de l’arrêter, Helen se mit à courir de toutes ses forces dans la direction du camp.

Quand elle y arriva, la bataille continuait encore entre les hommes de Hamilton et les équipes de Dixler.

Sans s’occuper des combattants, la jeune fille se précipita sur le garage où elle savait trouver la puissante auto de Dixler.

Deux fois la mise en marche refusa, enfin au troisième tour de volant, le moteur ronfla et l’auto démarra en vitesse.

En deux minutes l’intrépide jeune fille était sur la voie où elle s’engagea à la poursuite du fourgon emballé.

Elle le distinguait maintenant très bien qui roulait comme un fou, mais assez loin devant elle.

Elle se mit à rire en songeant à la tête qu’allaient faire George et son tuteur en s’apercevant qu’ils marchaient sans machine.

Tout à coup elle eut un cri étouffé et elle devint toute pâle.

— L’express, l’express qui quittait Oceanside à 10 h 40, si on ne l’arrêtait pas, il allait arriver en trombe et pulvériser le fourgon !

Helen réfléchit quelques secondes, son plan fut vite bâti.

— Oui, oui, c’était bien cela, il n’y avait pas autre chose à faire.

Elle regarda l’heure à son poignet et murmura.

— J’arriverai peut-être à temps.

Elle se reprit.

Un pli de volonté barra son front pur.

Une expression d’énergie virile durcit ses jolis traits.

Et elle dit avec un intraduisible accent d’énergie.

— Il faut que j’arrive à temps.

†

M. Josuah Batchelor occupait le poste modeste, mais utile, de préposé télégraphique au mille 914, entre Templeton et Baird, sur la ligne d’Oceanside.

C’était un grand garçon, d’aspect mélancolique, qui, toute la semaine, vivait solitaire dans sa petite maison de bois, n’ayant pour unique distraction que le continuel passage des trains et la sonnerie du télégraphe qui l’appelait pour lui transmettre une dépêche qu’il expédiait lui-même au poste central.

Ce matin-là, il était moins triste que d’habitude, parce que le calendrier marquait vendredi.

N’en concluez pas, mes chers lecteurs, que M. Batchelor était superstitieux à rebours. Non.

M. Batchelor était satisfait de savoir qu’on était au cinquième jour de la semaine parce qu’il pensait que quelques heures le séparaient seulement de cette bienheureuse journée du dimanche où il avait congé, tandis qu’un camarade moins heureux le remplaçait au mille 914.

Tout en attendant le passage de l’express, M. Josuah Batchelor se rasait devant un morceau de glace, qui était le plus bel ornement de son intérieur, et tout en se rasant, M. Batchelor pensait à la belle partie de yole qu’il ferait ce bienheureux dimanche prochain, sur le San Joaquin, en compagnie de ses amis, MM. Gibs et Caulthorn et de miss Violetta Cameron, miss Lilian Cassathy et de miss Eva Morgan ; jusqu’à présent, il faut l’avouer, miss Eva Morgan n’avait que faiblement répondu à la flamme discrète de son adorateur, mais M. Batchelor était sûr qu’il serait plus heureux ce prochain dimanche.

Oh ! comme il saurait trouver des expressions éloquentes, comme il glisserait dans la jolie petite oreille rose des choses tendres et douces.

Un fracas épouvantable, un bruit de vitres brisées et d’objets renversés arracha M. Batchelor à ses poétiques rêveries.

Il jeta son rasoir sur la table et se retourna.

Quel désastre !

Le vitrage de sa maisonnette entièrement brisé, des débris de verres jonchaient la table aux appareils, ses crayons au hasard sur le plancher, et puis… et puis… Ah çà ! c’était le comble ! un énorme coussin d’automobile en cuir noir, qui était sans doute tombé du ciel.

M. Batchelor restait la bouche ouverte, la figure toute floconneuse de mousse de savon, l’âme angoissée, quand il lui sembla qu’il y avait quelque chose d’écrit sur le coussin.

L’employé de la Central Trust sortit de son engourdissement passager et alla ramasser le coussin.

Il ne s’était pas trompé.

Sur le cuir noir il y avait, hâtivement tracés à la craie, ces quelques mots :

Wagon emballé sur grande ligne. Arrêtez express à Baird. – Helen Holmes.

M. Batchelor était poète, mais c’était aussi un consciencieux employé.

Sans s’attarder à épiloguer sur l’incroyable événement qui faisait pleuvoir chez lui des coussins télégrammes, il se rua sur sa machine et transmit scrupuleusement l’avertissement de Helen à la gare de Baird.

Justement, ce même matin, comme les appareils étaient silencieux, il y avait une grande discussion entre messieurs les employés du bureau télégraphique de Baird.

M. Belhouse soutenait que Canington était le meilleur avant des équipes de football de la contrée, tandis que M. Bartholomew affirmait que O’Reilly lui était infiniment supérieur.

M. Donehue, le chef de gare, qui entrait à ce moment, fut convié à les départager.

M. Donehue réfléchit profondément.

À ce moment un train quittait la gare et passait sur les plaques mobiles, secouant de son fracas tous les vitrages de la légère baraque.

— À mon avis, commença M. Donehue, si Canington a réellement de grandes qualités dans ses attaques de pointe…

Il s’arrêta net.

La sonnerie du téléphone venait de retentir.

— Voyez donc, Belhouse, dit-il en prenant un air grave.

M. Belhouse se pencha sur son appareil, qu’il fit manœuvrer. Au bout d’une minute, il tendait un papier à M. Donehue. Le chef de gare y jeta les yeux négligemment. Tout à coup, il sursauta.

— Ah ! tonnerre ! qu’est-ce que je viens de lire ?

« Wagon emballé sur la grande ligne, arrêtez express à Baird. – Helen Holmes. »

Le malheureux chef de gare s’arrachait les cheveux.

— Mais il est parti l’express…

— Peut-être, objecta M. Bartholomew, pourrait-on le rattraper à Brougham, où il ralentit pour l’aiguille…

— Oui, oui, c’est cela, vous avez raison, s’écria le chef de gare. Vite, vite, Belhouse, télégraphiez à Brougham.

— Bien, chef, mais quoi ?

— Ceci : « Retenez train 8. Ligne pas libre. Donehue. »

M. Belhouse se pencha sur son appareil et se mit à pianoter.

— Là, dit-il au bout d’un instant, c’est fait.

— Je vous remercie, M. Belhouse.

— Il n’y a pas de quoi, chef.

— Alors, reprit le chef de gare complètement rassuré et en s’asseyant sur la table, vous voulez connaître mon avis sur la valeur respective de Canington et d’O’Reilly… eh bien ! voilà.

Il était écrit au livre du destin, que MM. Belhouse et Bartholomew ne connaîtraient jamais l’opinion éclairée de M. Donehue sur les deux champions en cause.

La sonnerie du téléphone se fit entendre.

— C’est assommant, murmura M. Donehue, on ne peut pas être une minute tranquille.

Consciencieusement, M. Belhouse recevait la dépêche. Au dernier mot il eut un cri.

— Oh ! chef !

— Qu’est-ce qu’il y a ?

— Lisez.

Et l’infortuné chef de gare put lire sur le papier tendu :

Train 8, passé en gare il y a une minute. Heure réglementaire.

L.

M. Donehue devint blême comme cire.

Il mit la tête dans ses mains, en murmurant :

— Que va-t-il se passer ! que va-t-il se passer !

†

Tout en roulant, Helen avait arraché, en maintenant, comme elle pouvait, du coude le volant, un des coussins de cuir de l’automobile. Grâce à un morceau de craie trouvé dans la pochette de la voiture, elle avait pu y écrire les mots que nous connaissons, et quand elle avait passé en vitesse devant la porte de M. Batchelor, elle avait envoyé dans le vitrage le coussin, à toute volée.

Maintenant, les yeux rivés au fourgon qui, au loin, devant elle, filait comme une flèche, Helen poussait tant qu’elle pouvait sa machine, en murmurant :

— Je gagne ! je gagne !… Je les aurai rejoints avant vingt minutes.

Elle ajouta mentalement :

« Pourvu qu’on ait pu arrêter l’express ! »

q

Page 1