‹ L’Héroïne du ColoradoChapitre 74 sur 75 · Chapitre 5 Morte la bête

Chapitre 5 Morte la bête

Cedar Grove était en fête.
Depuis la mort tragique du général Holmes, c’était la première fois qu’on rallumait les lustres du gracieux cottage.
Helen, en entrant dans la maison qui avait abrité son enfance, où elle avait été si heureuse, avait eu une poignante minute d’émotion et des larmes avaient coulé des yeux de la vaillante fille.

Tant d’événements s’étaient passés depuis qu’elle avait franchi pour la dernière fois le seuil familial.

En une rapide vision, elle revit ces deux années qui avaient été les plus dramatiques de son existence.

La mort foudroyante de son père, le vol du plan du tunnel des montagnes du Diable, la lutte effroyable avec Dixler et sa vie de labeur et de courage alors qu’elle ne savait et n’avait plus à compter que sur elle seule.

Que de périls ! Que de souffrances !… Que d’heures grises elle se rappelait !

Mais dans sa détresse il y avait toujours deux figures présentes et secourables qui renouvelaient son énergie et aidaient sa volonté.

Hamilton…

George Storm…

Hamilton, la bonté, la paternelle affection, la délicatesse, l’aide de tous les instants.

Storm, le dévouement, l’amour sans bornes, l’éternelle vaillance !…

Et ils étaient là tous les deux près d’elle en ce jour de joie. Il lui semblait que rien, sauf le cher disparu, ne lui manquait.

Elle pensait, elle était sûre que, désormais, elle avait atteint le port et que le temps des épreuves était fini.

Plus jolie encore d’être heureuse, d’une grâce et d’une élégance exquises, dans une robe blanche d’un goût parfait, Helen avait un mot aimable pour chacun des invités, un sourire pour tous ceux qui lui faisaient fête.

Un moment, Hamilton, qui la suivait des yeux, put lui parler un peu à l’écart.

— Vous êtes contente, petite fille, demanda l’ingénieur en la suivant.

— Ah ! vieux Ham, comment pourrais-je jamais vous remercier de tout ce que vous avez fait pour moi, répondit la jeune fille dont les yeux brillaient de reconnaissance.

— Il me semble que vous m’avez aidé.

— Comment ! N’est-ce pas vous qui avez racheté mon cher Cedar Grove ?

— Avec votre argent.

— Et mon argent d’où venait-il ?

— De la fortune.

— Et surtout de ce quart de Black Mountain que vous m’avez si généreusement donné !

— À quoi l’or de ma mine m’aurait-il servi, si j’étais resté au fond de la terre… et sans ma petite Helen, c’est un accident qui aurait fort bien pu m’arriver.

— Enfin… vous ne pouvez nier que c’est grâce à vous que la ligne de la Central Trust Pacific a pu être menée à bonne fin.

— Comment l’aurais-je fait si vous n’aviez pas eu le courage et la volonté de retrouver les précieux plans de votre père ?…

— Alors, vous ne voulez pas que je vous remercie ?…

— Je veux que vous me disiez que vous êtes contente, ce sera le meilleur des remerciements.

— Ah ! vieux Ham, cher vieux Ham, comme je vous aime.

Et sans s’inquiéter de ses invités, Helen sauta de joie au cou de Hamilton et l’embrassa bruyamment sur les deux joues.

— Bravo ! bravo ! cria-t-on de toutes parts.

— Pardon ! interrompit une voix joyeuse, et moi, dans tout cela… qu’est-ce que je deviens !

C’était George, dont la grâce juvénile s’affinait en un habit noir dans lequel il était aussi à l’aise que dans ses vêtements de labeur et qui venait protester.

— Vous, George, répondit Helen en riant, vous aurez le temps d’attendre… et puis il y a bien plus longtemps que vous que le vieux Ham est mon ami.

— Pourtant, Helen, dit tout bas George, en se rapprochant et en lui prenant les mains, pourtant ce n’est pas d’hier l’histoire du petit marchand de journaux, de la jolie fillette rose, et du train de Las Vegas !…

— Vous avez raison, George, dit Helen, dont les beaux yeux devinrent humides, croyez bien que je n’oublie rien et je remercie Dieu qui m’a gâtée en me donnant deux tendresses comme la vôtre et celle de mon tuteur.

À ce moment, le domestique annonça à l’entrée des salons :

— M. Dixler.

Helen tressaillit.

Elle eut au cœur comme un choc.

Jamais, jusqu’à présent, alors qu’elle combattait l’Allemand rapace, fourbe et cruel, elle n’avait senti pareille angoisse morale.

Ce fut comme une défaillance de tout son être.

Une épouvante sans nom la serrait à la gorge.

La jeune fille eut honte de sa faiblesse. À force de volonté, elle dompta encore une fois ses nerfs, mais ne put s’empêcher de dire tout bas à Hamilton :

— Comment cet homme a-t-il eu l’audace de venir ici et surtout un pareil jour !

— C’est moi qui l’ai invité, confessa Hamilton un peu confus.

— Vous ? vieux Ham, quelle étrange idée.

— Je voulais qu’il puisse en nous voyant tous si heureux, constater qu’il était bien battu… C’est la seule vengeance que je veux tirer de lui.

— Et… Vous ne craignez rien ?…

Hamilton éclata de rire.

— Ah çà ! vous êtes folle, ma mignonne. Que pouvons-nous craindre désormais ? Le pauvre diable est à bas et n’a pas envie de recommencer la lutte.

— N’importe, la vue de ce misérable me cause une singulière impression dont je ne suis pas encore maîtresse. Je ne le serai que tout à l’heure.

Et, sans attendre la réponse de son tuteur, Helen prit le bras de son fiancé et l’entraîna vers la véranda où ils pouvaient un peu s’isoler.

Cependant, se frayant un passage parmi les groupes, distribuant les saluts et les shake-hand, Dixler, portant beau, souriant, vraiment superbe dans sa brutale beauté de mâle, venait de rejoindre Hamilton et lui tendait la main.

Le directeur de la Central Trust la lui serra cordialement.

— Sans rancune, dit-il avec un sourire.

— Bah ! fit Dixler, souriant aussi, vous savez que je suis beau joueur. Vous avez été plus fort et plus malin que moi, j’aurais mauvaise grâce à vous en vouloir.

Puis il ajouta, légèrement :

— Pourrais-je présenter mes hommages et mes compliments à miss Holmes ?

— Chut, fit Hamilton en mettant un doigt sur ses lèvres, pour le moment il ne faut pas déranger les confidences des amoureux.

Et d’un coup d’œil il indiquait la véranda où les mains dans les mains, les yeux dans les yeux, Helen et George étaient en grande conversation.

L’élégante silhouette de George, la forme gracieuse de Helen se découpaient sur la verrerie voilée d’un store de mousseline.

Tout en continuant à causer amicalement avec Hamilton, Dixler observait tout ce qui se passait dans la véranda. Il remarqua également une petite pièce toute proche qui servait d’office, et dont la fenêtre donnait sur le parc.

Comme d’autres invités venaient se mêler à la conversation, l’Allemand, tout doucement et sans que personne fît attention à lui, gagna la porte du vestibule.

Un domestique s’avança :

— Vous voulez votre auto, gentleman ?

— Non, merci. Je vais un instant fumer une cigarette.

Dixler prit son étui, choisit une mince cigarette à bout doré, l’alluma et fit quelques pas devant le cottage.

La nuit était magnifique, une de ces belles nuits de Californie où la brise semble un parfum qui monte vers le ciel clouté d’astres radieux.

— Il fait diablement clair, murmura l’Allemand. Il jeta un rapide regard autour de lui. Personne ne l’épiait.

Il prit sa course en évitant de faire le moindre bruit et il eut bientôt rejoint Ward et Bill, immobiles et muets derrière leurs troncs d’arbres.

À la vue de Dixler, qu’ils n’attendaient pas, ils se dressèrent en défense.

— C’est moi, imbéciles, n’ayez pas peur, écoutez-moi.

De l’endroit où les trois hommes étaient placés, on découvrait tout le cottage illuminé de haut en bas.

— Voici l’instant, et il faut se montrer dégourdis, mes garçons, murmura Dixler. Tenez, voyez-vous ces deux ombres qui s’agitent derrière le rideau de la véranda ?

— Oui, patron, fit Bill, un homme et une femme.

— Bon, l’homme c’est Storm, c’est sur lui qu’il faut tirer, suivez-moi bien… Je vais rentrer dans la maison. Quand vous me verrez agiter mon mouchoir, derrière le carreau de la fenêtre de gauche, ce sera le moment. Vous tirerez tous les deux et si vous êtes adroits, voilà un coup de revolver qui rapportera dix mille dollars à chacun de vous.

« Est-ce compris ?

— Oui, fit Ward, sourdement.

— Et la femme ? interrogea Bill.

— Pour Dieu ! gronda Dixler, ne vous trompez pas. Car si une balle seulement l’effleurait, je ne donnerais pas cher de votre peau à tous les deux.

Les deux fiancés étaient toujours dans la véranda.

Ah ! les beaux projets qu’ils faisaient, les jolis riens qu’ils disaient, ces riens qui sont des mondes pour les amoureux, sûrs de leur avenir, confiants en leur destinée.

Un moment, pourtant, il s’éleva entre eux une petite dispute.

Helen voulait aller faire son voyage de noces en Europe, la France surtout l’attirait.

George opinait pour le Japon. Il avait toujours eu un désir fou de visiter le pays des chrysanthèmes, et il lui semblait que sa joie serait plus complète si, en compagnie de Helen, il découvrait ce pays merveilleux.

— Je veux voir Paris, disait la jeune fille.

— Nous irons plus tard, ma chérie… Mais la vieille Europe n’est pas le cadre qu’il faut à nos jeunes amours. À Tokyo, Yomma, Yokohama, tous ces pays qui ont des noms qui chantent comme des gazouillements d’oiseaux, quel rêve ce serait de parcourir ces contrées enchantées.

— Oh ! oh ! fit une voix mordante, je ne vous savais pas poète, monsieur Storm.

Et Dixler fit son entrée dans la véranda.

À sa vue, le même sentiment de malaise qu’elle avait eu, lors de l’entrée de l’Allemand dans le salon de Cedar Grove, causa un frisson sur les épaules de Helen.

Mais ce fut court.

Storm et Helen se tenaient par la main, et maintenant Helen écoutait, souriante, le compliment fort bien tourné que lui adressait le bel Allemand.

À ce moment, quelqu’un appela Storm qui sortit de la véranda, et Dixler et Helen restèrent seuls.

Quiconque aurait pu lire dans l’âme de l’Allemand, aurait été épouvanté. Tandis qu’il souriait de son étrange sourire et qu’il débitait mille galanteries à la fiancée de George, une rage folle bouillonnait en lui. Cette Helen qu’il avait follement aimée, qu’il aimait encore, qu’il désirait plus que jamais, elle allait être à un autre !

Il avait envie de se jeter sur Helen et de l’emporter comme une proie.

Le misérable enfonçait ses ongles dans ses mains pour se contenir.

Malgré tous ses efforts pour être aimable, Helen était forcée de lutter contre la répulsion que lui causait cet homme qui lui avait fait tant de mal.

Helen aurait voulu fuir la présence de Dixler. Mais une force magnétique la retenait près de lui.

La jeune fille commençait à souffrir véritablement. Heureusement, Storm reparut qui fit diversion, il apportait un seau de cristal où il y avait des fruits glacés et deux coupes qu’il offrit à l’Allemand et à Helen.

— Voilà les rôles renversés, dit en riant Dixler, c’est le fiancé qui fait les honneurs de la maison.

Storm riait aussi ; emplissait les coupes.

— N’allez-vous pas trinquer avec nous ? demanda Dixler.

— Si, mais je n’ai rien pour boire.

— Attendez, dit Helen, je vais appeler un domestique.

— Non, non, fit George gaiement, on n’est jamais si bien servi que par soi-même.

Et il sortit en courant.

Dixler le suivait des yeux, son regard avait une lueur à l’expression de férocité.

— Pourquoi regardez-vous George ainsi ? lui demanda Helen qui avait surpris son regard.

— Je l’admire et je l’envie, répliqua galamment le directeur de la Colorado, avec un ton d’exquise courtoisie.

Il fallait en finir, il fallait faire le geste au moment voulu, et cet odieux rival ne serait plus qu’une chose morte. Dixler se leva et prononça, la coupe à la main :

— Je bois à vos amours et à votre bonheur, miss Holmes, puissiez-vous être heureuse longtemps.

Storm était passé dans la petite pièce contiguë à la véranda, comme nous l’avons dit, et, tout rieur, montrait son seau vide à mistress Bradbury, la fidèle et vigilante femme de charge de M. Hamilton.

— Vite, vite, une coupe, madame Bradbury, et remplissez un seau de fruits glacés.

Mistress Bradbury prit un air indigné.

— Attendez d’abord que je l’essuie, monsieur George.

Et rapidement, la bonne femme saisissait une serviette, arrachait presque le vase de cristal des mains de George. Pour lui faire une niche, le mécanicien lui enleva brusquement la serviette des mains, et, la tenant en l’air, l’éloigna des doigts suppliants de la gouvernante.

George était près de la fenêtre et agitait la serviette propre comme un signal…

— Tu as vu Bill ?

— Oui, le patron agite le mouchoir. C’est le moment, Ward.

— Allons-y ! tiens, voilà notre homme de la véranda qui se lève.

— Tu y es ?

— Oui.

— Feu, alors !

Deux coups de revolver claquèrent dans la nuit. Dixler continua.

— Je bois à vous et à votre fiancé, miss Holmes, longue vie et prospérité à George Storm.

Soudain il changea. Une horrible expression de souffrance ravagea ses traits, ses yeux eurent un dernier regard de rage et de haine, et il s’écroula comme une masse sur le tapis.

Une double détonation avait éclaté.

— Ham ! George ! à moi ! cria Helen épouvantée et dont les yeux ne pouvaient se détacher de ce grand corps, foudroyé à ses pieds.

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