‹ L’Histoire de don Quichotte de la MancheChapitre 1 sur 127 · Prologue

Prologue

ecteur oisif, tu me pourras bien croire sans en jurer, que j’eusse bien désiré que ce livre, comme fils de l’entendement, eût été le plus beau, le plus gaillard et le plus ingénieux que l’on eût pu imaginer ; mais je n’ai pu contrevenir à l’ordre de nature, selon lequel chaque chose engendre sa pareille. Et par ainsi que pouvoit produire mon esprit stérile et mal cultivé, sinon l’histoire d’un enfant sec, endurci, fantasque, rempli de diverses pensées, jamais imaginées de personne, comme celui qui s’est engendré en une prison, où toute incommodité a son siège, et là où tout triste bruit fait sa demeure ? Le repos, le lieu plaisant, l’aménité des champs, la sérénité des cieux, le murmure des fontaines et le calme de l’esprit sont beaucoup pour faire que les Muses les plus stériles se montrent fécondes, et offrent au monde des fruits qui le comblent de surprise et contentement.

Il advient qu’un père a un fils laid et de mauvaise grâce ; mais l’amour qu’il lui porte lui met un bandeau sur les yeux pour l’empêcher de voir ses défauts, mais les estime plutôt des saillies et des gentillesses, les racontant à ses amis comme des subtilités d’esprit et bonne grâce. Mais moi qui, encore que je semble être le père, ne suis néanmoins que le beau-père de don Quichotte, je ne veux pas suivre le commun usage, ni te supplier quasi avec tes larmes aux yeux, comme d’autres font, très cher lecteur, que tu pardonnes ou dissimules les défauts que tu verras en ce mien fils ; et, puisque tu n’es ni son parent ni son ami, et que tu as ton âme en ton corps, et ton libre arbitre, aussi bien que le plus mignon et le mieux habillé, et que tu es en ta maison, de laquelle tu peux disposer comme le roi de ses gabelles, aussi que tu sais ce qui se dit en commun proverbe : Que dessous mon manteau je tue le roi ; toutes ces choses t’exemptent et rendent libre de tout respect et obligation, tellement que tu peux dire de l’histoire tout ce que bon te semblera, sans crainte que l’on te calomnie pour le mal, ni qu’on te récompense pour le bien que tu en diras.

Je voudrois seulement te la donner nette et toute nue, sans ornement de Prologue, et sans ce nombre infini et grand catalogue des sonnets accoutumés, des épigrammes et des éloges, que l’on met ordinairement au commencement des livres. Car je te peux dire qu’encore qu’il m’ait coûté quelque travail à la composer, je n’en ai point trouvé de plus fâcheux que de faire cette préface que tu lis ici. J’ai plusieurs fois pris la plume pour l’écrire, et plusieurs fois aussi l’ai quittée, ne sachant point ce que j’écrirois ; et une fois entre les autres, étant en suspens avec du papier devant moi, la plume à l’oreille, le coude sur le comptoir et la main à la joue, pensant à ce que je dirois, il entra à l’improviste un mien ami, homme fort plaisant et bien entendu, lequel, me voyant si pensif, m’en demanda la cause ; et moi, ne la lui célant pas, je lui dis que je pensois au Prologue que je devois faire à l’histoire de don Quichotte, et que cela me travailloit de telle façon que je n’en voulois point faire, ni encore moins mettre en lumière les grandes prouesses d’un si noble chevalier. « Car comment voulez-vous que ne me rende pas inquiet ce que dira l’antique législateur que l’on appelle vulgaire, quand il verra qu’au bout de tant d’années comme il y a que je dors dans le silence de l’oubli, je sors à cette heure avec tous mes ans sur ma tête, et une légende sèche comme du jonc, privée de toute invention, défectueuse de style, pauvre de saillies et dépourvue de toute érudition et doctrine, sans notes aux marges et sans annotations à la fin du livre, comme je vois qu’il y en a d’autres, combien que fameux et profanes, lesquels sont remplis de sentences d’Aristote, de Platon et de toute la bande des philosophes, qui font étonner les lecteurs tenant les auteurs d’iceux pour hommes doctes, savans et éloquens. Et quand ils citent la sainte Écriture ! vous diriez que ce sont des saints Thomas et autres docteurs de l’Église, gardant en cela un décorum fort ingénieux : car en une ligne ils vous dépeignent un amoureux, et en une autre ils vous font un si beau petit sermon chrétien que c’est un grand contentement et plaisir de l’ouïr ou de le lire. Mon livre n’a rien de tout cela, parce que je n’ai que noter à la marge, ni que commenter à la fin, et moins encore sais quels auteurs je suis en icelui, afin de les mettre au commencement, comme ils font tous, selon l’ordre de l’A, B, C, commençant par Aristote et achevant par Xénophon, Zoïle ou Zeuxis, encore que l’un fût un médisant, et l’autre un peintre. Aussi ne verra-t-on point dans mon livre de sonnets au commencement, au moins de ces sonnets dont les auteurs soient ducs, marquis, comtes, évêques, dames ou poètes très célèbres, encore que, si j’en demandois à deux ou trois officiers de mes amis, je sais bien qu’ils m’en donneroient, et de tels que ceux des plus fameux personnages de notre Espagne ne les égaleroient pas.

« Enfin, Monsieur et ami, poursuivis-je, je suis résolu que le seigneur don Quichotte demeure enseveli en ses archives de la Manche jusqu’à ce que le Ciel envoie quelqu’un qui l’enrichisse de toutes ces choses qui lui manquent, d’autant que je me trouve incapable d’y remédier par mon insuffisance et peu de lettres, et aussi parce que naturellement je suis poltron et paresseux d’aller chercher des auteurs qui disent ce que je sais bien dire sans eux. De là vient cette rêverie et étonnement où vous m’avez trouvé, étant cause suffisante celle que vous avez ouïe pour m’y faire entrer. »

Ce qu’entendant mondit ami, il se donna un grand coup du plat de la main au front, et, s’éclatant bien fort à rire, me dit : « Pardieu, frère, je découvre à cette heure une erreur en laquelle j’ai été tout le temps qu’il y a que je vous connois, vous tenant toujours pour homme sensé et prudent en toutes vos actions ; mais à présent je vois que vous en êtes autant éloigné comme le ciel l’est de la terre. Comme quoi est-il possible que des choses de si peu d’importance et si aisées à remédier puissent avoir la force de tenir en suspens et étonner un esprit si mûr qu’est le vôtre et si accoutumé à traverser et passer par-dessus des difficultés plus grandes que celles-là ? En bonne foi, cela ne vient pas par faute d’habileté et d’adresse, mais procède d’un excès de paresse et de pauvreté de réflexion. Voulez-vous voir si ce que je vous dis est vrai ? Or, écoutez-moi, et vous verrez comme en un clin d’œil je confondrai toutes vos difficultés et mettrai remède à tous ces défauts que vous dites qui vous tiennent en suspens et vous engardent de mettre en lumière l’histoire de votre fameux don Quichotte, flambeau et miroir de toute la chevalerie errante. — Dites-moi, lui répliquai-je, oyant ce qu’il m’alléguoit, de quelle sorte pensez-vous remplir ce vide qui cause ma crainte et débrouiller le chaos de ma confusion ? »

Àquoi il repartit : « La première chose à laquelle vous vous arrêtez touchant les sonnets, épigrammes ou éloges, qui vous manquent pour le commencement, et qui soient de personnes graves et de qualité, on y pourra donner remède, pourvu que vous-même preniez quelque peine d’en faire, et puis vous les pourrez baptiser de tel nom qu’il vous plaira, les attribuant au prêtre Jean des Indes, ou à l’empereur de Trébizonde, desquels je sais qu’on est bien informé qu’ils ont été de fameux poètes en leur temps ; et, quand bien ils ne l’auroient point été et qu’il y auroit quelques pédans et bavards à vous mordre par derrière et à murmurer et trouver à dire à cette vérité, ne vous en souciez pas pour un liard : car, encore que l’on vous convainque de mensonge, on ne vous coupera pas pour ce sujet la main avec laquelle vous l’avez écrit.

« Quant à ce qui est de citer aux marges les livres et les auteurs dont vous tirerez les sentences et les paroles que vous mettrez en votre histoire, il n’y faut faire autre chose, sinon trouver le moyen d’alléguer à propos quelques sentences ou quelques traits de latin que vous sachiez par cœur, ou pour le moins qui ne vous coûtent guère à chercher, comme vous diriez, en parlant de la liberté et de la captivité :

Non bene pro toto libertas venditur auro.

Et tout aussitôt citer en marge Horace, ou celui qui l’a dit. Si vous traitez du pouvoir de la mort, vous pourrez venir incontinent avec ceci :

Pallida mors æquo pulsat pede pauperum tabernas,
Regumque turres.

Si de l’amitié et de l’amour que Dieu commande de porter à votre ennemi, vous entrerez tout à l’heure même en la sainte Écriture, car vous pouvez le faire avec tant soit peu de curiosité, et dire les paroles pour le moins de Dieu même, qui sont : Ego autem dico vobis : Diligite inimicos vestros. Si vous discourez sur les mauvaises pensées, amenez ce passage de l’Évangile : De corde exeunt cogitationes malæ. Si de l’inconstance des amis, voilà Caton qui vous donnera son distique :

Donec eris felix, multos numerabis amicos ;
Tempora si fuerint nubila, solus eris.

Et, avec ces petits traits de latin et autres semblables, on vous tiendra à tout le moins pour grammairien, car ce n’est pas peu d’honneur ni de profit pour le jourd’hui que de l’être.

« Et, quant à ce qui est de mettre des annotations à la fin du livre, vous le pouvez sûrement faire en cette manière. Si vous nommez quelque géant en votre livre, faites que ce soit le géant Goliath, et en cela seulement, qui ne vous coûtera quasi rien, vous avez une grande annotation, car vous pouvez mettre : « Le géant Golias ou Goliath étoit un Philistin que le pasteur David tua d’un grand coup de pierre en la vallée du Térébinthe, ainsi qu’il est raconté au livre des Rois », au chapitre où vous trouverez qu’il est écrit.

« Après cela, pour montrer que vous êtes homme savant ès lettres humaines, et aussi cosmographe, faites en sorte qu’en votre histoire le fleuve du Tage y soit nommé, et vous trouverez tout sur-le-champ en main une autre fameuse annotation, mettant : « Le fleuve du Tage fut ainsi appelé par un roi des Espagnes ; il a sa naissance en tel lieu et va mourir en la mer Océane, lavant les murs de la fameuse cité de Lisbonne ; et l’opinion commune est que son sablon est d’or, etc. » S’il est question de larrons, je vous baillerai l’histoire de Cacus, car je la sais par cœur. Si de femmes débauchées, voilà l’évêque de Mondognedo qui vous fournira de Lamia, Laïs et Flora, l’annotation desquelles vous acquerra tout plein de réputation. Si vous parlez de cruelles, Ovide vous livrera Médée. Si de sorciers ou de sorcières, vous avez dans Homère Calypso, et Circé dans Virgile. Si c’est de capitaines valeureux, le même Jules César vous fournira de soi-même en ses Commentaires, et Plutarque vous donnera mille Alexandres. Voulez-vous parler d’amour, avec deux onces que vous saurez de la langue toscane, vous trouverez Léon Hébreu, qui vous en donnera à pleine mesure. Et, si vous ne voulez aller par les pays étranges, vous avez en votre maison Fonseca, De l’amour de Dieu, auquel est compris tout ce que vous et le plus industrieux pourra désirer en telle matière. Enfin, il n’y a autre chose, sinon que vous tâchiez de nommer ces noms ou faire mention de ces histoires que j’ai dites ici en la vôtre, et laissez-moi le soin de mettre les annotations et notes, car je vous promets de vous en remplir les marges et d’en barbouiller quatre feuilles de papier à la fin du livre.

« Venons à cette heure à la citation des auteurs qui sont contenus ès autres livres, lesquels manquent au vôtre. Le remède qu’il y a en ceci est fort aisé, car vous n’avez autre chose à faire, sinon chercher un livre qui les marque tous depuis l’A jusqu’au Z, comme vous dites, et puis vous mettrez au vôtre ce même abécédaire. Car, encore que l’on aperçoive clairement le mensonge, pour le peu de besoin que vous avez de vous en servir, il n’importe de rien ; et peut-être y aura-t-il quelqu’un d’assez simple pour croire que vous en aurez fait votre profit en votre tant naïve et sincère histoire. Et, quand cela ne serviroit d’autre chose, pour le moins ce long catalogue d’auteurs servira à donner tout d’abord quelque autorité au livre, et d’abondant qu’il n’y aura personne qui s’entremette de vérifier si vous les avez suivis ou non, n’ayant point d’intérêt à cela. Combien plus, si je comprends bien le fait, cestui votre livre n’a que faire d’aucune de ces choses que vous dites lui manquer, parce que ce n’est tout qu’une invective contre les livres de chevalerie, desquels Aristote ne s’est jamais souvenu, ni saint Basile n’en aura rien dit, ni Cicéron aussi. Ni n’est comprise, sous leurs fabuleuses inepties, aucune ponctualité ni apparence de vérité, ni pareillement les observations de l’astrologie ni les mesures de géométrie ne lui importent, ni même la réfutation des argumens dont la rhétorique se sert : aussi n’a-t-il que faire de prêcher à personne, mêlant l’humain avec le divin, qui est une espèce de mélange dont ne se doit revêtir aucun entendement chrétien. Il faut qu’il se serve seulement de l’imitation en ce qu’il écrira, que tant plus elle sera parfaite, d’autant meilleur sera ce qui s’écrira. Et puisque cette votre composition ne regarde pas plus outre que pour abattre et ruiner l’autorité et le crédit que les livres de chevalerie ont acquis au monde parmi le commun peuple, il n’est jà besoin que vous alliez mendier des sentences de philosophes, des conseils de la sainte Écriture, des fables de poètes, des oraisons de rhétoriciens, ni des miracles des saints, mais seulement de tâcher que votre discours aille rondement, avec paroles significatives, honnêtes et bien colloquées, que les périodes en soient bien résonnantes et plaisantes, représentant en tout ce qui vous sera possible votre but, donnant à entendre vos conceptions, sans les embarrasser ni les rendre pleines d’obscurité. Tâchez aussi qu’en la lecture de votre histoire le mélancolique soit ému à rire, que le rieur le soit encore plus, le simple ne s’ennuie point, l’homme d’esprit en admire l’invention, le grave ne la méprise, et aussi que le prudent lui donne quelque louange. Et en effet prenez votre visée à ce but, que vous abattiez la machine mal fondée de ces livres de chevaliers, haïs de tant de personnes et loués de beaucoup plus. Que si vous en venez à bout, vous n’aurez pas peu fait. »

J’écoutai avec un grand silence ce que ce mien ami me disoit, et imprimai tellement ses raisons en mon entendement que sans aucune controverse je les approuvai pour bonnes, et d’icelles mêmes en voulus faire ce prologue, auquel tu verras, bénin lecteur, la prudence de mon ami, ma bonne fortune de rencontrer en temps si opportun un tel conseiller, et ton soulagement de trouver l’histoire du fameux don Quichotte de la Manche tant sincère et non enchevêtrée ni embrouillée, duquel l’opinion est, parmi tous les habitans du district du champ de Montiel, qu’il fut le plus chaste amoureux et le plus vaillant chevalier qui se soit vu, depuis plusieurs années en çà, en ces contrées-là. Je ne veux pas te faire trouver plus grand le service que je te fais en te donnant la connoissance d’un si notable et si honorable chevalier ; mais je veux que tu me remercies de la connoissance que je t’aurai donnée du fameux Sancho Pança, son écuyer, en la personne duquel, à mon avis, je te donne marquées toutes les grâces d’écuyer qui sont répandues en tout le bataillon de ces livres vains de chevalerie. Et, avec cela, Dieu te tienne en santé, et qu’il ne m’oublie pas. Salut !

1. Il y a ici un jeu de mots intraduisible, basé sur manto, manteau, et mato, je tue.

2. Ce distique est d’Ovide, et non de Caton.

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