‹ L’Histoire de don Quichotte de la MancheChapitre 2 sur 127 · Première partie · I

Première partie · I

l n’y a pas longtemps qu’en un lieu de la Manche du nom duquel je ne me veux souvenir demeuroit un gentilhomme de ceux qui ont la lance au râtelier, une targe antique, un roussin maigre et un levrier bon coureur. Une marmite, un peu plus de bœuf que de mouton, un saupiquet la plupart du temps à souper, des œufs et du lard les samedis, des lentilles le vendredi et quelque pigeonneau de surcroît les dimanches, consommoient les trois parts de son bien. Le reste s’employoit en une saie de fin drap et en des chausses de velours pour les fêtes, avec ses pantoufles de même, et les jours ouvriers il se paroit de son gris de minime des plus fins. Il avoit en sa maison une gouvernante qui passoit quarante ans, une nièce qui n’en avoit pas encore vingt, et un valet bon pour les champs et pour la place, lequel selloit aussi bien le roussin comme il prenoit la serpe. L’âge de notre gentilhomme approchoit de cinquante ans. Il étoit de forte complexion, sec de corps et maigre de visage ; il étoit toujours fort matinal et grand amateur de la chasse. On veut dire qu’il avoit le surnom de Quixada ou Quesada (car en ceci il y a quelque différend entre les auteurs qui écrivent de ce fait), encore que par conjectures vraisemblables on pense qu’il s’appeloit Quixana ; mais cela importe peu à notre conte : il suffit qu’en la narration d’icelui on ne sorte un seul point de la vérité.

Il faut donc savoir que le temps que notre susdit gentilhomme étoit oisif (qui étoit la plupart de l’année), il s’adonnoit à lire des livres de chevalerie avec tant d’affection et de goût qu’il oublia quasi entièrement l’exercice de la chasse et même l’administration de ses biens, et passa si avant sa curiosité et folie en cela qu’il vendit plusieurs minots de terre de froment pour acheter des livres de chevalerie afin de les lire, et par ce moyen il en porta à la maison tout autant qu’il en put recouvrer ; mais, d’entre tous, pas un ne lui sembloit si beau que ceux que composa le fameux Félician de Silva, parce que la clarté de leur prose et leurs raisons embrouillées lui sembloient faites comme de perles, et plus encore quand il venoit à lire ces belles paroles d’amours et cartels de défi, là où en plusieurs endroits il trouvoit écrit : La raison de la déraison qui se fait à ma raison de telle sorte affoiblit ma raison qu’avec raison je me plains de votre beauté ; et aussi quand il lisoit : Les beaux cieux qui de votre divinité divinement vous fortifient avec les étoiles et vous rendent méritante du mérite que mérite votre grandeur.

Avec ces belles raisons, le pauvre chevalier perdoit le jugement, et se travailloit pour les entendre et en arracher le sens des entrailles, lequel n’eût pas pu tirer ni n’eût entendu Aristote même, s’il fût ressuscité pour cet effet seul. Il n’étoit pas fort bien d’accord des coups et blessures que don Belianis donnoit et recevoit : car il s’imaginoit que, pour habiles que fussent les chirurgiens qui l’avoient pansé, il ne se pouvoit faire que le visage et tout le reste du corps ne lui demeurassent pleins de cicatrices et de marques. Mais, nonobstant tout cela, il louoit fort son auteur de ce qu’il achevoit son livre par la promesse de cette aventure qui ne se pouvoit mettre à fin, et plusieurs fois il lui vint un désir de prendre la plume et la terminer selon qu’il est dit là et comme il se promet, et sans aucun doute il l’eût fait, même en fût venu à bout, si d’autres plus grandes et continuelles pensées ne l’en eussent empêché. Il eut souventefois dispute avec le curé de son lieu (qui étoit homme savant et gradué à Siguenza) sur ce point, savoir : qui avoit été meilleur chevalier, Palmerin d’Angleterre, ou Amadis de Gaule ; mais maître Nicolas, barbier du même bourg, disoit que pas un n’approchoit du chevalier de Phébus, et que, si quelqu’un lui pouvoit être comparé, c’étoit don Galaor, frère d’Amadis de Gaule, parce qu’il étoit d’une humeur qui s’accommodoit bien à tout, et qu’il n’étoit pas si mignard ni si grand pleureur comme son frère, et que, pour le regard de la vaillance, il ne lui en devoit rien.

En résumé, il s’embarrassa tant en sa lecture qu’il y passoit les nuits tout entières, du soir au matin, et les jours du matin jusqu’au soir. Et par ainsi du peu dormir et beaucoup lire, son cerveau se sécha de telle sorte qu’il en vint à perdre le jugement. Il emplit sa fantaisie de tout ce qu’il lisoit en ses livres, tant des enchantemens comme des querelles, batailles, défis, blessures, passions, amours, tourmens et extravagances impossibles ; et il lui entra tellement en l’imagination que toute cette machine de songes et d’inventions qu’il lisoit étoit vérité que pour lui il n’y avoit autre histoire plus véritable ni plus certaine en tout le monde. Il disoit que le Cid Ruy Diaz avoit été fort bon chevalier, mais qu’il n’y avoit point de comparaison de lui au chevalier de l’Ardente Épée, lequel d’un seul revers avoit coupé par la moitié deux fiers et démesurés géans. Il étoit bien mieux d’accord avec Bernard del Carpio, parce qu’à Roncevaux il avoit tué Roland l’enchanté, usant de l’industrie d’Hercule quand il étouffa entre ses bras Antée, le fils de la Terre. Il disoit tout plein de bien de Morgant le géant, parce qu’encore qu’il fût de cette race des géans qui tous sont superbes et mal courtois, lui seul étoit affable et bien appris. Mais surtout il étoit bien avec Renaud de Montauban, et principalement lorsqu’il le voyoit sortir de son château et voler tous ceux qu’il rencontroit, et quand au pays de par delà il déroba l’idole de Mahomet, qui étoit toute d’or, selon que son histoire le raconte. Il eût volontiers donné sa gouvernante et même sa nièce par-dessus afin d’administrer une bonne quantité de coups de pied à ce traître de Ganelon.

En effet, son jugement étant tout à fait perdu, il vint à tomber en la plus étrange pensée que jamais tomba fol au monde ; ce fut qu’il lui sembla être fort à propos et nécessaire, tant pour l’accroissement de son honneur que pour le service de la république, qu’il se fît chevalier errant, et qu’il s’en allât par tout le monde avec ses armes et son cheval pour chercher les aventures et s’exercer en tout ce qu’il avoit lu que les chevaliers errans s’exerçoient, remédiant à toutes sortes d’injures et de griefs, et se mettant en des occasions et dangers d’où, en les mettant à fin, il acquît un perpétuel bon bruit et renommée. Le pauvre homme s’imaginoit déjà être, par la valeur de son bras, couronné pour le moins empereur de Trébizonde, et, ainsi plongé en ces agréables pensées et emporté de l’étrange contentement qu’il sentoit en icelles, il se hâta d’effectuer ce que tant il désiroit. Et la première chose qu’il fit fut de nettoyer des armes qui avoient été à ses bisaïeux, lesquelles, depuis plusieurs siècles, ayant été mises et oubliées en un coin, étoient toutes rouillées et pleines de moisissure. Il les nettoya et les raccommoda le mieux qu’il put ; mais il remarqua en elles un grand défaut, c’étoit qu’elles n’avoient point de heaume complet, mais seulement un simple morion : toutefois son industrie suppléa à cela, parce qu’il fit avec du carton une espèce de demi-salade, laquelle, agencée et enchâssée avec le morion, faisoit une apparence de salade entière. La vérité est que, pour éprouver si elle étoit forte et pourroit résister à l’effort d’un coup de coutelas, il tira son épée et lui en donna deux coups ; mais du premier et tout en un instant il défit ce qu’il avoit fait en une semaine. Il ne laissa pas pourtant de trouver mauvaise la facilité avec laquelle il l’avoit mise en pièces, et, pour s’assurer contre ce danger, il la refit de nouveau, la garnissant de barres de fer par dedans, tellement qu’il demeura satisfait de la force d’icelle, et, sans en vouloir faire autre nouvelle expérience, il la réputa et la tint pour un heaume très fin.

Il alla à l’heure même voir son roussin, et, encore qu’il eût plus de quartiers que la réale n’a de quarts, et plus de taches que le cheval de Gonnelle : Cui tantum pellis ossa fuit, néanmoins il lui sembla que ni le Bucéphale, cheval d’Alexandre ni Babiéca, celui du Cid, ne s’égaloient point à lui. Il passa quatre jours à s’imaginer quel nom il lui imposeroit, parce que, selon qu’il se persuadoit lui-même, ce n’étoit pas raison que le cheval d’un chevalier si fameux et qui de soi étoit si bon demeurât sans avoir un nom remarquable, et par ainsi il tâchoit de lui en accommoder un de telle sorte qu’il déclarât quel il avoit été devant qu’il fût à un chevalier errant et quel il étoit pour lors, puisqu’il étoit bien raisonnable que, son seigneur changeant de condition, il changeât aussi de nom, et qu’il en prît un fameux et de bon bruit, tel qu’il convenoit au nouvel ordre et nouvel exercice dont il faisoit déjà profession ; et ainsi, après plusieurs noms qu’il forma, effaça et ôta, ajouta, défit et refit en sa mémoire et imagination, enfin il vint à le nommer Rossinante, nom, à son avis, haut, résonnant et significatif de ce qu’il avoit été quand il fut roussin auparavant, et de ce qu’il étoit à présent, qui étoit devant et le premier de tous les roussins du monde.

Ayant imposé le nom à son cheval tant à son goût et contentement, il en voulut aussi prendre un pour soi-même, et en cette pensée il passa huit autres jours, et enfin se vint à appeler don Quichotte ; d’où, comme dit est, les auteurs de cette tant véritable histoire ont pris sujet de dire que sans doute il se devoit appeler Quixade, et non pas Quesada, comme d’autres l’ont voulu assurer ; mais, se souvenant que le valeureux Amadis ne s’étoit pas contenté de s’appeler seulement et simplement Amadis, mais qu’il y avoit ajouté le nom de son royaume et de sa patrie pour la rendre plus fameuse, s’appelant Amadis de Gaule, aussi voulut-il, comme bon chevalier, ajouter au sien le nom de son pays et s’appeler don Quichotte de la Manche, par où, à son avis, il déclaroit fort clairement sa race et sa patrie, et l’honoroit beaucoup en prenant le surnom d’icelle.

Étant donc ses armes nettes et ayant fait de son morion un armet, imposé le nom à son roussin et confirmé lui-même le sien, il se persuada qu’il ne lui manquoit autre chose, sinon de chercher une dame de laquelle il devînt amoureux, d’autant que le chevalier errant sans amours étoit un arbre sans feuille et sans fruit et un corps sans âme. Il se disoit à lui-même : « Si de malheur ou de bonne fortune je rencontre par là quelque géant (comme d’ordinaire il arrive aux chevaliers errans), et que je l’abatte d’un coup de lance ou que je le coupe par la moitié du corps, ou que finalement je le vainque ou subjugue, ne sera-t-il pas bon d’avoir à qui l’envoyer présenter, et qu’il entre et se mette à genoux devant ma douce maîtresse, et qu’il dise d’une voix humble et basse : « Je suis le géant Caraculiambro, seigneur de l’île de Malindranie, qui ai été vaincu en combat singulier par le chevalier qui ne peut être assez hautement loué don Quichotte de la Manche, lequel m’a commandé et enchargé de me présenter devant vous afin que votre Grandeur dispose de moi à sa volonté. » Oh ! que notre bon chevalier fut aise quand il eut fait ce discours, et encore plus quand il trouva à qui donner le nom de maîtresse, et ce fut, à ce que l’on croit, qu’en un lieu proche du sien, il y avoit une jeune fille d’un laboureur de fort bonne apparence, de laquelle il avoit été autrefois amoureux (bien que, comme l’on pense, elle n’en sut jamais rien ni ne s’en aperçut aucunement). Elle s’appelait Aldonsa Lorenzo, et à celle-ci il lui sembla être fort à propos de lui donner le titre de dame de ses pensées, et, lui cherchant un nom qui ne discordât pas beaucoup du sien, et qui sentît un peu celui de princesse et grande dame, il vint à l’appeler Dulcinée du Toboso, parce qu’elle étoit native du Toboso, nom, à son avis, musical et rare et bien significatif, comme l’étoient tous les autres qu’il avoit imposés à lui et à tout ce qui lui appartenoit.

1. On pense que ce lieu est Argamasilla de Alba.

2. Comme il n’y avait pas d’université à Siguenza, Cervantes parle donc ici ironiquement.

3. Cuarto, qui est une petite monnaie de cuivre, exprime aussi une infirmité qui attaque le pied du cheval. Il y a donc là un jeu de mots impossible à rendre en français.

4. Gonnelle, Gonela, bouffon du duc Borso de Ferrare, qui vivait au xv siècle.

5. Quixote veut dire cuissart ; quixada, mâchoire ; quesada, tarte au fromage.

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