‹ L’Histoire de don Quichotte de la MancheChapitre 3 sur 127 · Première partie · II

Première partie · II

es préparatifs étant donc ainsi faits, il ne voulut pas différer plus longtemps à effectuer sa délibération, le pressant à cela la privation qu’il pensoit que le monde recevoit de son retardement, selon le grand nombre de griefs qu’il pensoit défaire, de torts que redresser, d’injures qu’amender, d’abus qu’améliorer et de dettes que satisfaire. Et ainsi, sans communiquer à personne son intention et sans qu’aucun le vît, un matin, devant le jour (qui étoit un des plus chauds du mois de juillet), il s’arma de toutes pièces, monta sur Rossinante, ayant mis sa mal agencée salade, embrassa son écu, prit sa lance, et, par la fausse porte d’une basse-cour, sortit à la campagne avec un très grand contentement, et tout ému de joie de voir avec combien de facilité il avoit donné commencement à son bon désir. Mais à peine se vit-il aux champs qu’une pensée terrible le vint assaillir, et telle que peu s’en fallut qu’il ne quittât l’entreprise qu’il avoit commencée : ce fut qu’il lui vint en mémoire qu’il n’étoit pas fait chevalier, et que, conformément à la loi de la chevalerie, il ne pouvoit ni ne devoit prendre les armes ni entreprendre combat contre aucun chevalier ; et, encore qu’il l’eût été, il devoit porter des armes blanches comme nouveau chevalier, sans aucune devise en son écu, jusques à ce que, par sa vertu, il en eût gagné quelqu’une. Ces pensées le firent chanceler en sa résolution ; mais, sa folie ayant plus de force que toute autre raison, il proposa de se faire donner l’ordre de chevalier par le premier qu’il rencontreroit, à l’imitation de plusieurs autres qui en avoient fait de même, suivant ce qu’il avoit lu aux livres qui l’avoient réduit en cet état. Pour le regard des armes blanches, il pensoit fourbir les siennes de telle sorte (en ayant le loisir) qu’elles le seroient plus qu’une hermine, et ainsi il se calma et poursuivit son chemin, sans en tenir d’autre que celui où son cheval le conduisoit, croyant qu’en cela consistoit la force des aventures.

Or, comme notre nouvel aventurier alloit cheminant, aussi alloit-il parlant à soi-même et disant : « Qui est-ce qui doute qu’au temps à venir, lorsque l’on mettra en lumière la vraie histoire de mes faits renommés, le sage qui les écrira ne mette, quand il viendra à raconter cette mienne première sortie, de si grand matin, en cette sorte : « À peine avoit le blond Apollon étendu sur la face de l’ample et spacieuse terre les tresses dorées de ses beaux cheveux, et à grand’peine les petits et peints oisillons avec leurs langues fendues avoient salué d’une douce et melliflue harmonie la venue de la rosine Aurore, laquelle, abandonnant la délicate couche de son jaloux mari, se montroit aux mortels par les portes et balcons du manchègue horizon, quand le renommé chevalier don Quichotte de la Manche, laissant les plumes paresseuses, monta sur son fameux cheval Rossinante, commença à cheminer par l’ancien et bien connu champ de Montiel » (et la vérité est qu’il cheminoit par icelui). Puis ajouta, disant : « Heureux âge et siècle heureux celui auquel sortiront en lumière mes fameux exploits, dignes d’être gravés en bronze, incisés en marbre et peints sur des tableaux, pour servir de mémoire au temps futur ! Ô toi, sage enchanteur, qui que tu sois, à qui il écherra d’être chroniqueur de cette rare histoire, je te supplie de n’oublier pas mon bon Rossinante, mon éternel compagnon en toutes mes voies et carrières. » Incontinent il se remettoit à dire (comme si véritablement il eût été amoureux) : « Ô princesse Dulcinée, dame de ce chétif cœur, vous m’avez fait un grand grief de me chasser et me reprocher avec tant de rigueur, en me commandant de ne paroître jamais plus devant votre beauté. Plaise à vous, Madame, de vous remémorer de cestui cœur de votre sujet qui souffre tant de misères pour votre amour. » Avec ces folies il en enfiloit encore d’autres, toutes à la manière de celles que ses livres lui avoient enseignées, imitant de tout son pouvoir leur langage ; et avec cela cheminoit tant à loisir et le soleil montoit en si grande hâte et avec tant d’ardeur qu’elle eût été suffisante à lui fondre la cervelle, s’il en eût eu.

Il chemina quasi tout ce jour-là sans qu’il lui arrivât chose qu’il fût digne de raconter, de quoi il étoit désespéré, car il eût voulu rencontrer tout à l’heure même une personne avec laquelle il eût pu expérimenter la valeur de son fort bras. Il y a des auteurs qui disent que la première aventure qui lui arriva fut celle du port Lapice ; d’autres disent que ce fut celle des moulins à vent ; mais ce que j’ai pu vérifier en ce cas et ce que j’en ai trouvé par écrit ès Annales de la Manche est qu’il chemina tout ce jour-là, et sur la nuit son roussin et lui se trouvèrent bien las et mourans de faim, et que, regardant de toutes parts s’il ne découvriroit point quelque château ou bien quelque logette de bergers où se retirer et là où il pût remédier à sa grande nécessité, il vit, non pas fort loin du chemin par lequel il alloit, une taverne qui lui fut comme s’il eût vu une étoile qui l’eût conduit aux portails, voire plutôt au palais de sa rédemption. Il se hâta de cheminer et y arriva au temps que la nuit venoit. Il y avoit d’aventure à la porte de cette taverne deux jeunes femmes, de celles qu’on appelle de nos sœurs, lesquelles alloient à Séville avec des muletiers qui se rencontrèrent ce soir-là au gîte en la même taverne ; et, comme à notre brave aventurier tout ce qu’il pensoit, voyoit ou s’imaginoit, lui sembloit être fait et se passer de la même façon que ce qu’il avoit lu, tout aussitôt qu’il vit la taverne, il se représenta que c’étoit un château avec ses quatre tours et chapiteaux de reluisant argent, sans qu’il y manquât même son pont-levis et ses creux fossés, avec tous les accessoires et parties qui se représentent ordinairement en semblables châteaux. Il s’approcha de la taverne, qui lui sembloit un château, et, à un petit trait d’icelle, il retint la bride à Rossinante, attendant que quelque nain se mît entre les créneaux pour donner le signal avec une trompette qu’il arrivoit un chevalier au château ; mais, comme il vit qu’on tardoit trop et que Rossinante se hâtoit afin d’arriver à l’écurie, il s’approcha de la porte de la taverne et vit les deux jeunes filles débauchées qui étoient là, lesquelles lui semblèrent deux belles damoiselles ou deux gracieuses dames qui s’ébattoient devant la porte du château.

En ces entrefaites, il advint d’aventure qu’un porcher qui ramassoit parmi des chaumes un troupeau de porcs (car, sans parler par honneur, ils s’appellent ainsi) sonna un cornet, au son duquel ils se ramassèrent, et à l’instant se représenta à don Quichotte ce qu’il désiroit, qui étoit que quelque nain donnât le signal de sa venue, et ainsi, avec un extrême contentement, il arriva près de la taverne et de ces dames, lesquelles, comme elles virent venir un homme armé de telle façon, et avec la lance et l’écu, toutes épouvantées se vouloient retirer au dedans de la taverne ; mais don Quichotte, comprenant par leur fuite qu’elles avoient peur, haussa sa visière de carton, et, découvrant son visage sec et poudreux, d’une gentille façon et d’une voix posée leur dit : « Que vos Grâces ne fuient pas ni ne craignent qu’on leur fasse aucun déplaisir, car il n’appartient ni n’est bienséant à l’ordre de chevalerie, dont je fais profession, de faire aucun tort à personne, combien moins à de si hautes damoiselles comme vos personnes le démontrent. » Les filles le regardoient et lui cherchoient à voir le visage, que la mauvaise visière leur cachoit. Mais, comme elles s’entendirent appeler damoiselles, chose qui étoit si éloignée de leur profession, elles ne se purent tenir de rire, tellement que don Quichotte vint à se mettre en colère et à leur dire : « Le beau maintien et modestie est bienséant aux belles ; c’est un argument de grande folie aux dames que le ris qui procède d’une légère cause ; mais je ne vous le dis pas afin que vous vous en affligiez ou montriez du mécontentement, car mon intention n’est autre que de vous rendre du service. » Le langage, qui n’étoit point entendu par ces dames, et l’air étrange de notre chevalier, accroissoient en elles la risée, et en lui la colère, et elle eût bien passé plus outre, si sur ces entrefaites l’hôte ne fût sorti, homme qui, pour être fort gras, étoit fort pacifique, lequel, voyant cette figure contrefaite, armée d’armes si disparates qu’étoient la bride, la lance, la targe et le corselet, il ne s’en fallut rien qu’il n’accompagnât ces filles en la démonstration de son contentement. Mais en effet, craignant la machine de tant d’attirail, il se résolut de lui parler courtoisement, et, pour ce, lui dit ainsi : « Seigneur chevalier, si Votre Grâce cherche logis, hormis le lit (parce qu’en cette taverne il n’y en a pas un), tout le reste s’y trouvera en grande abondance. » Don Quichotte, voyant l’humilité du gouverneur de la forteresse (car tels lui semblèrent le tavernier et la taverne), lui répondit : « Pour moi, Seigneur châtelain, quoi que ce soit me suffit, parce que mes exercices sont les armes, et mon repos est de combattre. » L’hôte pensa qu’il l’avoit appelé Castellano (châtelain et Castillan), estimant peut-être qu’il étoit des francs et bons Castillans, encore qu’il fût du pays d’Andalousie, et de ceux de la plage de San Lucar, pas moins larron que Cacus, ni moins fripon qu’un écolier ou page, et partant lui répondit : « Monsieur, à ce compte-là, vos lits seront des roches dures, et votre dormir est toujours veiller, ce qui étant ainsi, vous pouvez bien mettre pied à terre, avec assurance de trouver en cette loge mainte et mainte occasion pour vous garder de dormir toute une année, combien plus une seule nuit. »

Disant cela, il s’en alla tenir l’étrier à don Quichotte, lequel descendit de cheval avec grande difficulté et travail, comme celui qui, de tout ce jour-là, n’avoit pas déjeuné. Il dit ensuite à l’hôte qu’il eût bien soin de son cheval, parce que c’étoit la meilleure pièce qui mangeât pain au monde. Le tavernier le regarda, mais il ne lui sembla pas si bon que don Quichotte disoit, pas même de la moitié, et, l’ayant accommodé en l’écurie, il s’en retourna voir ce que son hôte désiroit, lequel se faisoit désarmer par ces filles (qui s’étoient déjà réconciliées avec lui), lesquelles, après lui avoir ôté la pièce de devant et celle de derrière, jamais ne lui surent ni ne purent désenchâsser le gorgerin, ni lui ôter sa maudite salade, qu’il avoit liée avec des rubans verts, et falloit les couper, parce qu’on ne pouvoit pas défaire les nœuds ; mais il ne le voulut permettre en façon quelconque, et ainsi demeura toute la nuit avec l’armet en tête, qui étoit la plus gracieuse et étrange figure que l’on eût su penser ; et en le désarmant, comme il s’imaginoit que ces coureuses qui le désarmoient étoient quelques dames de qualité et maîtresses de ce château, il leur dit d’une fort bonne grâce : « Jamais il n’y a eu chevalier si bien des dames servi comme le fut don Quichotte : lorsque de son village il vint, damoiselles avoient soin de lui, et princesses de son coursier, ou Rossinante, car tel est le nom, Mesdames, de mon cheval, et don Quichotte de la Manche est le mien : car, encore que je n’eusse voulu me découvrir jusqu’à ce que les hautes prouesses faites pour votre service et pour moi m’eussent fait connoître, néanmoins la nécessité d’accommoder à la présente matière ce vieux roman de Lancelot a été cause de vous faire savoir mon nom avant l’heure ; mais un temps viendra auquel vous me commanderez, et moi j’obéirai, et la valeur de mon bras découvrira le désir que j’ai de vous rendre du service. » Les jeunes filles, qui n’étoient accoutumées à ouïr de tels traits de rhétorique, ne répondoient pas un seul mot, seulement elles lui demandèrent s’il vouloit manger quelque chose. « Oui-da, je prendrois bien quoi que ce soit, répondit don Quichotte, car, à ce qu’il m’en semble, il me viendroit fort à propos. »

Il se rencontra d’aventure que ce jour-là étoit un vendredi ; et n’y avoit en toute la taverne, sinon quelques portions d’un poisson qu’on appelle en Castille abadexo, et en Andalousie bacallao, et en d’autres lieux curadillo, et encore en d’autres truchuela. On lui demanda si, par aventure, il mangeroit bien de cette truitelle, parce qu’il n’y avoit point d’autre poisson que lui donner. « Pourvu qu’il y ait plusieurs truchuelas, qui veulent dire truitelettes, répondit don Quichotte, elles pourront bien servir d’une grosse truite : car ce m’est tout un que l’on me donne huit réales simples, ou bien une pièce de huit réales ; et combien plus qu’il se pourroit faire que ces truitelettes fussent comme le veau, qui est meilleur et plus délicat que le bœuf, et le chevreau que le bouc. Mais soit ce que ce soit, pourvu qu’il vienne vitement, car le travail et le fardeau des armes ne se peut porter sans la permission de l’estomac. » On lui mit la table à la porte de la taverne pour être plus à la fraîche, et l’hôte lui apporta une portion de cette morue mal détrempée, et encore plus mal cuite, et un pain aussi noir et moisi que ses armes ; mais il y avoit grand sujet de rire à le voir manger, parce que, comme il avoit la salade en tête et la visière haussée, il ne pouvoit rien mettre en sa bouche avec ses mains, si un autre ne le lui baillait et l’appâtoit, tellement que l’une de ces dames faisoit cet office ; mais il ne fut pas possible de lui donner à boire, et n’y eût eu aucun moyen de ce faire, si le tavernier n’eût percé une canne, de laquelle lui ayant mis un des bouts en la bouche, il lui versoit du vin par l’autre, et le chevalier prenoit le tout en patience, afin de ne rompre pas les rubans de son armet. En ces entrefaites, il arriva à la taverne un châtreur de porcs ; et, comme il arriva, il sonna son sifflet quatre ou cinq fois, ce qui acheva de confirmer à don Quichotte qu’il étoit en quelque fameux château, et qu’on le servoit en musique, et que la merluche c’étoit truite, le pain de pur froment, aussi que ces coureuses étoient de grandes dames, et le tavernier châtelain du château, et par ce moyen il tenoit pour bien avisées sa résolution et sa sortie. Mais ce qui plus le fatiguoit étoit de ne se voir point armé chevalier, parce qu’il lui sembloit qu’il ne se pouvoit légitimement mettre à aucune entreprise sans avoir reçu l’ordre de chevalerie.

1. Puerto, port, veut dire un passage dans les montagnes. On connaît, à Bagnères-de-Luchon, le port de Venasque.

2. Au lieu de taverne, qui n’exprime pas bien exactement le sens de l’espagnol, des traducteurs modernes ont conservé le mot de venta. La venta est une mauvaise auberge où la chambre à coucher est attenante à l’écurie.

3. Castellano, qui veut dire châtelain et Castillan, donne lieu ici à un jeu de mots intraduisible.

4. Truchuela, qui veut dire morue sèche, est aussi le diminutif de trucha, truie.

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