‹ L’Histoire de don Quichotte de la MancheChapitre 41 sur 127 · Première partie · XL

Première partie · XL

es sonnets furent trouvés beaux, et le captif fut fort joyeux des bonnes nouvelles qu’on lui dit de son camarade, et, poursuivant son conte, dit :

La Goulette et le fort étant donc rendus, les Turcs donnèrent ordre de démanteler la Goulette ; quant au fort, il est demeuré en tel état qu’il n y eut rien à jeter par terre ; et, pour le faire plus promptement et avec moins de travail, ils le minèrent par trois endroits, mais en aucun ils ne purent faire voler ce qui sembloit le moins fort, qui étoit les vieilles murailles ; et tout ce qui étoit demeuré debout de la nouvelle fortification, que le Fratin avoit faite, tomba facilement par terre. Enfin l’armée retourna à Constantinople triomphante et victorieuse, et à quelques mois de là mon maître l’Uchali mourut, que l’on appeloit ordinairement Uchali-Fartax, qui veut dire en langue turque le Renégat teigneux, parce qu’il l’étoit ; et c’est la coutume entre les Turcs de bailler des noms aux personnes de quelque défaut qu’elles ont, ou d’aucune vertu dont elles sont douées ; et cela se fait à cause qu’il n’y a entre eux que quatre noms de lignage qui descendent de la maison des Ottomans ; quant aux autres, comme j’ai dit, ils prennent le nom et appellation, tantôt de quelque défaut ou tache du corps, tantôt des vertus de l’âme ; et, pour ce teigneux-ci, il fut à la rame, étant esclave du Grand-Seigneur, l’espace de quatorze ans, et, ayant plus de trente-quatre ans, par dépit de ce qu’un Turc qui étoit à la rame lui donna un soufflet, il renia et quitta sa loi, afin d’avoir le moyen de s’en venger. Au reste, sa valeur fut si grande que, sans grimper par les chemins honteux que les plus favoris du Grand-Turc ont accoutumé de franchir pour s’élever, il vint à être roi d’Alger, et puis général de la mer, qui est la troisième charge qu’il y a en cet empire. Il étoit Calabrois de nation, et moralement fut un homme de bien qui traitoit ses captifs avec beaucoup d’humanité ; il en avoit jusques à trois mille, lesquels furent partagés après sa mort, ainsi qu’il l’avoit ordonné par son testament, entre le Grand-Seigneur, lequel est aussi héritier de tous ceux qui meurent, et entre en partage avec les enfans que laisse le défunt, et ses renégats ; et, pour moi, j’échus à un qui étoit de Venise, lequel, étant garçon d’un navire, fut fait captif par l’Uchali, qui lui porta tant d’affection qu’il en fit un de ses plus grands favoris ; mais il devint le plus cruel renégat que jamais on ait vu. Il s’appeloit Hassan-Aga ; il acquit beaucoup de richesses, et devint roi d’Alger. Je vins avec lui de Constantinople, assez content d’être si près de l’Espagne, non pas que je pensasse d’écrire à personne mon malheureux succès, mais seulement pour essayer si la fortune me seroit plus favorable à Alger qu’à Constantinople, où j’avois essayé mille manières de m’enfuir, sans qu’aucune m’eût réussi ; et je pensois chercher à Alger d’autres voies d’obtenir ce que je désirois tant : car jamais je ne désespérai de recouvrer la liberté ; et, toutes et quantes fois que j’avois pensé, forgé et tâché d’exécuter quelque dessein, sans que l’issue correspondît à mon intention, tout aussitôt, sans perdre courage, je feignois et imaginois une autre espérance pour me soutenir, encore qu’elle fût foible et débile.

Avec cela j’occupois ma vie, enfermé en une prison ou maison que les Turcs appellent bagne, là où ils enferment les chrétiens captifs, aussi bien ceux qui sont au roi que ceux qui appartiennent à des particuliers, et, quant à ceux que l’on appelle de l’Almacen (municipalité), qui est comme si l’on disoit les captifs du conseil, lesquels servent à la ville dans les ouvrages publics qu’elle fait faire, et dans d’autres offices, ces captifs-là obtiennent difficilement leur liberté : car, appartenant à la communauté et n’ayant point de maîtres particuliers, il n’y a personne avec qui on puisse traiter de leur rançon, encore qu’ils aient le moyen de la payer. En ces bagnes, comme j’ai dit, quelques particuliers de la ville ont accoutumé de tenir leurs captifs, principalement ceux qui peuvent payer rançon, parce qu’ils sont là au repos et en sûreté jusqu’à ce que leur rançon vienne. Aussi les esclaves du roi, qui sont à rançon, ne vont point au labeur avec le reste de la chiourme, si ce n’est quand leur argent tarde trop à venir : car alors, pour leur faire écrire avec plus d’instance à ce propos, on les fait travailler et aller au bois avec les autres, ce qui n’est pas un petit travail. Pour moi, j’étois un des captifs à rançon : car, comme on sut que j’étois capitaine, encore que je disse mon peu de fortune et de patrimoine, cela n’empêcha pas que l’on ne me mît entre les chevaliers et ceux qui étoient à rançon. L’on me mit à la chaîne, plutôt pour marque de rançon que pour assurer ma garde, et je passois ainsi ma vie en ce bagne avec beaucoup d’autres chevaliers et de personnes de qualité, marqués et tenus pour être de rachat. Et, encore que la faim et la nudité nous pussent travailler quelquefois, voire presque toujours, néanmoins rien ne nous travailloit tant que d’ouïr et de voir à toute heure les cruautés sans exemple, inouïes, dont mon maître usoit à l’endroit des chrétiens. Il en faisoit pendre tous les jours quelqu’un, empaloit celui-ci, essorilloit celui-là, et ce pour peu de motif, et même sans motif que ce fût, si bien que les Turcs mêmes connoissoient qu’il le faisoit pour le plaisir de le faire, et parce qu’il étoit de sa nature homicide et ennemi du genre humain. Il n’y eut qu’un seul soldat espagnol, appelé tel de Saavedra, qui en eut bon marché : car, encore qu’il eût fait des choses qui demeureront en la mémoire de ces gens-là bien des années, et toutes pour recouvrer la liberté, jamais il ne lui donna ni ne lui fit donner la bastonnade, ni ne lui dit une mauvaise parole : car, pour la moindre des choses qu’il fit, nous avions tous appréhension qu’il seroit empalé, et lui-même en eut peur plus d’une fois ; et, si ce n’étoit que le temps ne me le permet pas, je vous dirois à cette heure quelque chose que fit ce soldat, qui suffiroit à vous entretenir et à vous faire étonner beaucoup plus que le récit de mon histoire.

Je dis donc qu’au-dessus de la cour de notre prison ouvroient les fenêtres de la maison d’un Maure, riche et de qualité, lesquelles, comme ordinairement sont celles des Maures, étoient plutôt des trous que des fenêtres, et même on les couvroit avec des jalousies fort épaisses et serrées. Or, il advint qu’étant un jour sur une terrasse de notre prison avec trois autres de mes compagnons, nous exerçant à sauter avec nos chaînes pour passer le temps, et étant tout seuls, parce que tous les autres chrétiens étoient sortis pour aller au travail, je levai d’aventure les yeux, et vis que par ces petites fenêtres fermées que j’ai dites paroissoit une canne, et au bout d’icelle il y avoit un linge attaché, et ladite canne branloit et se mouvoit à peu près comme si elle eût fait signe que nous nous approchassions pour la prendre. Nous y prîmes garde, et l’un de ceux qui étoient avec moi s’alla mettre sous la canne pour voir si on la laisseroit aller, ou bien ce que l’on en feroit ; mais, dès qu’il en approcha, on l’enleva et remua de côté et d’autre, comme si l’on eût dit non avec la tête. Le chrétien s’en revint, et l’on recommença à baisser la canne, avec laquelle on refit les mêmes mouvemens qu’auparavant. Un autre de mes compagnons y alla, et il lui en arriva autant qu’au premier. Enfin le troisième y fut, et il lui en prit de même qu’au premier et au second. Voyant cela, je ne voulus pas laisser de tenter la fortune, et, tout ainsi que je m’approchai pour me mettre au-dessous de la canne, on la laissa aller, et elle tomba droit à mes pieds dans le bagne. J’accourus tout aussitôt délier le linge, où je vis un nœud, dans lequel il y avoit dix cianis, qui sont des pièces d’or de bas aloi, qui ont cours parmi les Maures, et valent chacune dix réales de notre monnoie. Si je fus bien aise d’avoir trouvé ce hasard, il ne le faut pas dire, car le contentement fut aussi grand que l’étonnement de penser d’où nous pouvoit venir ce bien, principalement à moi, puisque les apparences de n’avoir voulu lâcher la canne qu’à moi montroient clairement que c’étoit à moi que l’on faisoit cette grâce. Je pris mon bon argent, je rompis la canne, et puis je m’en retournai à la terrasse, d’où je regardai la fenêtre, par laquelle je vis sortir une main fort blanche, puis je m’aperçus qu’on l’ouvroit et fermoit fort en hâte. Par là nous entendîmes, ou nous nous imaginâmes, que ce devoit être quelque femme qui demeuroit en cette maison qui nous avoit envoyé ce bienfait ; et, en signe de remercîment, nous fîmes des révérences à la façon des Maures, inclinant la tête, pliant le corps et mettant les bras sur la poitrine. Peu après, on montra encore par la même fenêtre une petite croix faite de cannes, et tout aussitôt on la fit rentrer. Ce signe-là confirma notre opinion qu’il y avoit quelque chrétienne esclave en ce logis et que c’étoit elle qui nous faisoit ce bien ; mais la blancheur de la main et les bracelets que nous y vîmes nous ôtèrent cette pensée, encore que nous nous imaginâmes que ce devoit être quelque chrétienne renégate, qu’ordinairement leurs maîtres mêmes prennent pour femmes légitimes, et ils le tiennent pour un grand heur, parce qu’ils les estiment beaucoup plus que celles de leur nation. Or, en tous nos discours, nous donnâmes fort loin de la vérité de l’affaire.

Depuis lors, tout notre entretien étoit de regarder et d’avoir pour tramontane la fenêtre de laquelle nous étoit apparue l’étoile de la canne ; mais il se passa bien quinze jours sans que nous la vissions, ni la main, ni aucun autre signal, bien qu’en ce temps nous eussions mis tous nos soins pour savoir qui demeuroit en cette maison, et s’il y avoit quelque chrétienne renégate ; il n’y eut jamais personne qui nous dît autre chose, sinon que c’étoit le logis d’un Maure, homme de qualité et fort riche, appelé Agimorato, qui avoit été alcaïde du fort de Bata, qui est chez eux un office de grande importance. Mais, lorsque nous pensions le moins que de ce côté-là il dût encore pleuvoir des cianis, nous vîmes à l’improviste paroître la canne, et un autre linge attaché après, avec un nœud encore plus enflé que le premier, et cela fut en un temps où le bagne étoit, comme la fois d’avant, tout seul et sans personne que nous. Nous fîmes l’épreuve accoutumée, y allant avant moi chacun des trois mêmes que nous étions ; mais la canne ne se rendit qu’à moi, car, comme je m’en approchai, on la laissa tomber. Je défis le nœud, et y trouvai quarante écus d’or espagnols, avec un papier écrit en arabe, et au bas de l’écriture on avoit fait une grande croix. Je baisai la croix et pris les écus, puis je m’en retournai à la terrasse, d’où nous fîmes tous nos salutations ; la main parut derechef, je fis signe que je lirois le papier, on referma la fenêtre. Nous demeurâmes tout confus et joyeux de l’événement, et, comme aucun de nous n’entendoit la langue arabe, nous avions un extrême désir de savoir ce que contenoit le papier ; mais la difficulté de trouver qui nous le lût étoit encore plus grande. Enfin je me résolus de me confier à un renégat natif de Murcia, qui faisoit profession d’être de mes bons amis, et il y avoit des gages entre nous deux tels qu’ils l’obligeraient à garder le secret que je lui découvrirois : car il y a des renégats qui ont coutume, lorsqu’ils ont intention de s’en retourner en terre chrétienne, de porter avec eux des certificats de captifs les plus qualifiés, et qui font foi, en la meilleure forme qu’ils peuvent, que tel renégat est homme de bien, et qu’il a toujours fait du bien aux chrétiens, et qu’il désire s’échapper à la première occasion qui se rencontrera. Il y en a qui recherchent ces certificats à bonne intention ; d’autres s’en servent de propos délibéré dans les accidens, lorsqu’en venant voler en pays chrétien, si par aventure ils se perdent ou qu’on les prenne captifs, ils montrent leurs attestations, et disent que par ces papiers on verra à quelle intention ils venoient, qui étoit de demeurer en la terre des chrétiens, et que pour cet effet ils étoient venus en course avec les autres Turcs. Par ce moyen-là ils échappent à la première impétuosité et se réconcilient avec l’Église sans qu’on leur fasse aucun mal ni dommage, et puis après, quand ils voient leur occasion, ils s’en retournent en Barbarie être ce qu’ils étoient auparavant. D’autres se servent de ces papiers, et même les recherchent à bonne intention, et ils demeurent tout à fait en pays chrétien. Or, celui que je vous ai dit étoit notre ami et un de ces renégats, et il avoit les certificats de tous nos camarades, par lesquels nous le favorisions et lui donnions tout le crédit qu’il étoit possible ; et, si les Maures lui eussent trouvé ces papiers, ils l’eussent fait brûler tout vif. Je sus qu’il entendoit fort bien l’arabe, et que non seulement il le savoit parler, mais aussi l’écrire ; toutefois, devant que de me déclarer du tout à lui, je lui dis de me lire ce papier que d’aventure j’avois trouvé en un trou de ma logette. Il l’ouvrit, et fut un bon moment à le regarder et à le déchiffrer en marmottant entre ses dents. Je lui demandai s’il l’entendoit ; à quoi il me répondit qu’il l’entendoit fort bien, et que, si je voulois qu’il me le déclarât mot pour mot, je lui donnasse une plume et de l’encre pour le faire plus à son aise. Nous lui donnâmes ce qu’il demandoit, et lui le traduisit peu à peu ; puis, l’ayant achevé, nousdit : « Tout ce qui est ici écrit en espagnol, sans manquer d’une seule lettre, est ce que contient ce papier morisque ; mais il faut prendre garde que là où il dit Lella Maryem, cela signifie Notre-Dame la Vierge Marie. Nous lûmes le papier, lequel disoit ainsi :

Quand j’étois petite fille, mon père avoit une esclave qui me montra en ma langue la religion chrétienne, et me dit beaucoup de choses de Lella Maryem. La chrétienne mourut, et je sais bien qu’elle n’alla pas au feu, mais avec Dieu, parce que je la vis deux fois depuis, et elle me dit que je m’en allasse en la terre des chrétiens voir Lella Maryem, qui m’aimoit fort. Je ne sais pas comment on y va ; j’ai vu plusieurs chrétiens par cette fenêtre, mais aucun ne m’a semblé cavalier que toi. Je suis fort belle et jeune et ai beaucoup d’argent à emporter avec moi : regarde si tu pourras trouver le moyen que nous nous en allions : tu seras là mon mari si tu veux, et, s’il ne te plaît, je n’en prendrai point, parce que Lella Maryem me donnera avec qui me marier. J’ai écrit ceci, regarde bien à qui tu le bailleras à lire, et ne te fie à aucun Maure, parce que ce sont tous des marauds. Je suis bien en peine de cela, car je ne voudrois pas que tu te découvrisses à personne, d’autant que, si mon père le sait, il me jettera incontinent dans un puits et me couvrira de pierres. Je mettrai un fil à la canne, attaches-y la réponse, et, si tu n’as qui t’écrive en arabe, dis-le-moi par signes : car Lella Maryem fera que je t’entende. Elle et Allah te gardent, et cette croix que je baise plusieurs fois, car ainsi me l’a recommandé la captive.

Voyez, Messieurs, si nous avions raison de nous étonner des discours contenus en ce papier, et si par même moyen il n’y avoit pas sujet de nous en réjouir ; et nous fîmes l’un et l’autre de telle sorte que le renégat comprit bien que ce papier ne s’étoit pas trouvé par hasard, mais que réellement on l’avoit écrit à l’un de nous, et par ainsi il nous pria, si ce qu’il soupçonnoit étoit vrai, de nous fier en lui, et de le lui dire ; qu’il hasarderoit sa vie pour notre liberté ; et, en disant cela, il tira de son sein un crucifix de métal, et, avec beaucoup de larmes, jura par le Dieu que cette image représentoit, en qui lui, encore que pécheur et méchant, croyoit bien et fidèlement, qu’il nous garderoit loyalement le secret en tout ce que nous lui voudrions découvrir, parce qu’il lui sembloit et quasi le devinoit que, par le moyen de celle qui avoit écrit ce papier, lui et nous tous devions être mis en liberté, et qu’il espéroit de voir ce que tant il désiroit, qui étoit de rentrer au giron de notre mère sainte Église, de laquelle il étoit séparé comme un membre pourri par son ignorance et son péché. Le renégat nous dit cela avec tant de larmes et de marques de repentir que tous d’un même avis nous consentîmes et vînmes à lui déclarer la vérité de l’affaire, et ainsi nous lui rendîmes compte de tout, sans lui en rien celer. Nous lui montrâmes la petite fenêtre par laquelle paroissoit la canne. Il remarqua de là la maison, et promit qu’il auroit un soin particulier de s’informer et savoir qui y demeuroit. Nous pensâmes aussi qu’il seroit bon de répondre au billet de la Mauresque ; et, comme nous n’avions personne qui le sût faire, le renégat tout à l’instant nous tira de cette peine, et écrivit ce que je lui dictai, qui fut en substance ce que je vous dirai, car il me souvient de point en point de tout ce qui m’est arrivé en cette affaire, et il m’en souviendra tant que je vivrai. En effet, voici ce que nous répondîmes à la Mauresque :

Le vrai Allah te garde, Madame, et la benoîte Marie, qui est la vraie mère de Dieu, et celle qui t’a mis au cœur et t’a inspiré de t’en aller à la terre des chrétiens, parce qu’elle t’aime bien. Prie-la qu’il lui plaise de te donner à entendre comment tu pourras mettre en exécution ce qu’elle te commande, car elle est si bonne qu’elle le fera. Je t’offre de ma part, et de celle de tous les chrétiens qui sont avec moi, de faire pour toi tout ce que nous pourrons jusqu’à mourir. Ne laisse pas de m’écrire et m’avertir de ce que tu penseras faire, et je te répondrai toujours : car le grand Allah nous a donné un chrétien captif, qui sait parler et écrire ta langue, aussi bien que tu le verras par ce papier. De la sorte, tu nous pourras sans aucune crainte donner avis de tout ce qu’il te plaira. Quant à ce que tu dis, que, si tu es une fois en terre de chrétiens, tu seras ma femme, je te le promets comme un bon chrètien, et sache que les chrétiens accomplissent ce qu’ils promettent mieux que ne font les Maures. Dieu et Marie sa mère soient en ta garde, Madame.

Ce papier étant écrit et fermé, j’attendis deux jours que le bagne fût seul comme d’ordinaire, et incontinent je sortis à la promenade accoutumée de la terrasse pour voir si la canne paroîtroit, et elle ne tarda pas longtemps à se montrer. Or, ainsi que je la vis, encore que je ne pusse voir qui la tenoit, je montrai le papier comme donnant à entendre qu’on y mît le fil ; mais il y étoit déjà, de sorte que j’y liai la lettre, et peu après notre étoile apparut derechef, avec la blanche bannière de paix du petit mouchoir. On le laissa tomber, je le relevai promptement, et trouvai au mouchoir en toute sorte de monnoie d’or et d’argent plus de cinquante écus, qui redoublèrent cinquante fois notre contentement et nous confirmèrent l’espérance de recouvrer la liberté. Le même soir notre renégat revint, qui nous rapporta qu’il avoit su que celui qui demeuroit en cette maison étoit le Maure que l’on nous avoit dit s’appeler Agimorato, homme extrêmement riche, qui n’avoit qu’une fille pour unique héritière de tous ses biens, et que le bruit commun dans toute la ville étoit qu’il n’y avoit pas une plus belle femme dans toute la Barbarie, et que plusieurs des vice-rois qui venoient là l’avoient demandée pour femme, mais qu’elle ne s’étoit jamais voulu marier ; il sut aussi qu’elle avoit eu une esclave chrétienne, laquelle étoit morte. Tout cela s’accordoit avec ce qui étoit écrit en la lettre. Nous entrâmes en conseil avec le renégat, afin d’aviser quel ordre on tiendroit pour enlever la Mauresque, et nous en venir tous en terre de chrétiens ; et enfin on arrêta pour lors d’attendre un second avis de Zoraïde, car ainsi s’appeloit celle qui à cette heure désire de s’appeler Marie, d’autant que nous connûmes bien qu’il n’y avoit qu’elle qui pouvoit trouver un moyen pour résoudre toutes ces difficultés. Après que nous eûmes résolu cela, le renégat nous dit de ne nous donner point de peine, qu’il perdroit la vie ou bien nous mettroit en liberté.

Quatre jours durant le bagne fut plein de monde, ce qui fut cause que la canne ne parut point ; mais, au bout de ces quatre jours, comme le bagne étoit en sa solitude accoutumée, elle se montra avec le mouchoir si gonflé qu’il nous promettoit une heureuse délivrance. La canne s’inclina vers moi avec le mouchoir, où je trouvai encore un papier et cent écus d’or sans autre monnoie. Le renégat étoit avec nous ; nous lui donnâmes le papier à lire en notre cahutte, et il nous dit qu’il contenoit ce qui suit :

Monsieur, je ne sais comment donner ordre que nous nous en allions en Espagne, et Lella Maryem ne me l’a pas dit, encore que je le lui aie demandé : ce qui se pourra faire est que je vous donnerai par cette fenêtre beaucoup de deniers en or ; payez-en votre rançon et celle de vos amis, et que l’un de vous s’en aille en terre de chrétiens, qu’il y achète une barque, et puis qu’il revienne querir les autres ; pour moi, il me trouvera au jardin de mon père, qui est à la porte de Bab-Azoun, près de la Marine, où je demeurerai tout cet été, en la compagnie de mon père et de mes serviteurs ; et vous me pourrez tirer de là la nuit sans aucune crainte et me mener à la barque. Et regarde que tu dois être mon mari, sinon, je demanderai à Marie qu’elle te punisse. Si tu ne te fies à personne pour aller querir la barque, rachète-toi et vas-y, parce que je sais que tu reviendras plutôt que pas un autre, puisque tu es chevalier et chrétien. Tâche de connoître le jardin, et, quand tu te promèneras par là, je saurai que le bagne est solitaire, et je te donnerai beaucoup d’argent. Dieu te garde, mon Seigneur !

Voilà ce que disoit et contenoit le second papier ; ce qui étant vu par tous, chacun s’offrit à être le racheté, et promettoit d’aller et retourner fort ponctuellement : je m’offris aussi à en faire autant ; mais le renégat s’y opposa, disant qu’il ne permettroit en façon quelconque qu’aucun fût mis en liberté jusqu’à ce qu’ils le fussent tous ensemble, parce qu’il avoit vu par expérience combien ceux qui étoient délivrés accomplissoient mal la parole qu’ils avoient donnée étant en captivité ; parce que des captifs de qualité avoient plusieurs fois usé de ce remède, en rachetant quelqu’un qui allât à Valence ou à Mayorque avec de l’argent, pour pouvoir équiper une barque et retourner querir ceux qui les avoient rachetés, mais qu’ils n’étoient jamais revenus, d’autant que la liberté qu’ils avoient recouvrée et la crainte de venir à la perdre leur effaçoient de la mémoire toutes les obligations du monde. Et, pour confirmation de cette vérité qu’il nous disoit, il nous raconta en peu de paroles un cas, lequel presque en ce même temps étoit arrivé à des chevaliers chrétiens, et le plus étrange qui fut jamais vu en ce pays, où à tout moment il survient des choses qui remplissent de terreur et de surprise. Enfin il vint à dire que ce qui se pouvoit et devoit faire étoit que l’argent que l’on donneroit pour racheter le chrétien, qu’on le lui donnât à lui pour en acheter une barque à Alger même, sous ombre de se faire marchand et de trafiquer à Tétouan et le long de cette côte, et que, lui étant le maître de la barque, il trouveroit facilement le moyen de les tirer du bagne et les embarquer tous. Combien plus, que si la Mauresque donnoit de l’argent, comme elle disoit, pour les racheter tous, qu’étant en liberté c’étoit une chose très facile de s’embarquer, voire même en plein midi, et que la plus grande difficulté qui s’offroit étoit que les Maures ne permettent pas qu’aucun renégat achète ni tienne de barque, si ce n’est un grand vaisseau pour aller en course, d’autant qu’ils craignent que celui qui achète une barque, principalement s’il est Espagnol, ce ne soit pour s’en aller en terre de chrétiens ; mais qu’il remédieroit à cet inconvénient en faisant en sorte qu’un Maure Tagarin s’associât avec lui pour l’achat de la barque et le profit des marchandises, et que sous cette couleur-là il se rendroit maître de la barque, par lequel moyen il viendroit à bout de tout le reste.

Et, encore qu’il nous eût semblé, à moi et à mes camarades, qu’il étoit plus à propos d envoyer querir une barque à Mayorque, comme la Mauresque le disoit, nous n’osâmes pas le contredire, craignant que, si nous ne faisions ce qu’il disoit, il ne nous découvrît, et ne nous mît en danger de nos vies, s’il découvroit l’affaire de Zoraïde, pour la vie de laquelle nous eussions donné toutes les nôtres ; et ainsi nous résolûmes de mettre notre affaire entre les mains de Dieu et en celles du renégat. Et sur ce nous fîmes promptement réponse à Zoraïde, lui disant que nous ferions tout ce qu’elle nous conseillait, parce qu’elle avoit donné un aussi bon avis que si Lella Maryem le lui eût dit, et que d’elle seule dépendoit de différer l’affaire ou bien de la mettre incontinent en exécution.

Je m’offris derechef à être son mari, et avec cela, le lendemain qu’il arriva que le bagne étoit seul, elle nous donna en diverses fois, avec la canne et le mouchoir, deux mille écus d’or et un papier où elle disoit que, le premier dgiuma, qui est le vendredi, elle s’en allait au jardin de son père, mais qu’avant de s’y en aller elle nous donneroit encore de l’argent s’il n’y en avoit pas assez, et que nous l’en avertissions, qu’elle nous en fourniroit autant que nous lui en demanderions ; que son père en avoit tant qu’il ne s’apercevroit pas de la faute de celui-ci, d’autant plus qu’elle avoit les clefs de tout. Nous donnâmes incontinent cinq cents écus au renégat pour acheter la barque ; de huit cents je payai ma rançon, donnant l’argent à un marchand de Valence, qui étoit pour lors à Alger, lequel me racheta du roi, me prenant sur sa parole qu’il donna qu’à l’arrivée du premier vaisseau qui viendroit de Valence il payeroit ma rançon ; d’autant que, s’il eût délivré incontinent l’argent, c’eût été donner soupçon au roi qu’il y avoit longtemps que ma rançon étoit à Alger, et que le marchand l’avoit celé pour en faire son profit. Enfin mon maître étoit si cauteleux que je n’osai faire en aucune façon que l’argent se déboursât promptement. Le jeudi précédant le vendredi où la belle Zoraïde s’en devoit aller au jardin, elle nous donna encore mille écus et nous avertit de son départ, me priant que, si je me rachetois, je m’informasse incontinent du jardin de son père, et qu’en tout cas je trouvasse l’occasion de l’y aller voir. Je lui fis réponse en peu de paroles que je n’y manquerois pas, et qu’elle eût soin de nous recommander à Lella Maryem par toutes les oraisons que l’esclave lui avoit apprises. Cela fait, on donna ordre que nos trois compagnons fussent rachetés, afin de faciliter la sortie du bagne, et aussi que, me voyant racheté et eux non, attendu que j’avois l’argent, ils ne se troublassent point, et que le diable ne leur persuadât pas de faire aucune chose au préjudice de Zoraïde : car, encore que leur qualité me pouvoit garantir de cette crainte, malgré cela, je ne voulus pas hasarder l’affaire ; et partant je les fis racheter par la même voie que je l’avois été, faisant consigner tout l’argent au marchand, afin qu’avec toute certitude et en toute sécurité il les pût cautionner, sans toutefois lui découvrir notre menée et notre secret, à cause du danger qu’il y avoit.

1. Il faut lire Hassan-Bacha.

2. Le traducteur rend ici par maraud le mot marfuz, qui signifie homme rusé, faux et perfide.

3. On donnait le nom de Tagarins aux Maures venus d’Aragon ou de Valence.

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