Première partie · XLI
l ne se passa pas quinze jours que notre renégat n’eût acheté une barque en laquelle il pouvoit entrer plus de trente personnes, et, pour assurer son fait et lui donner couleur, il voulut faire, comme il fit en effet, un voyage en un lieu qui s’appelle Sargel, lequel est à vingt lieues d’Alger, du côté d’Oran, où il se fait un grand trafic de figues sèches. Il fit ce voyage deux ou trois fois en la compagnie de ce Tagarin qu’il avoit dit. (Ils appellent Tagarins en Barbarie les Maures d’Aragon, et ceux de Grenade Mudejares ; et au royaume de Fez ils appellent les Mudejares Elches, qui sont des gens de qui ce roi se sert le plus à la guerre.) Je dis donc que, chaque fois qu’il passoit avec sa barque, il jetoit l’ancre en une petite cale, qui étoit à deux traits d’arbalète du jardin où Zoraïde attendoit ; et là, de propos délibéré, le renégat se mettoit avec les Maures qui ramoient, tantôt à dire l’azala, tantôt à s’essayer, comme par manière de jeu et de passetemps, à ce qu’il pensoit et avoit délibéré de faire à bon escient ; et ainsi s’en alloit parfois au jardin de Zoraïde pour lui demander du fruit, et le père de celle-ci lui en donnoit sans le connoître ; et, encore qu’il eût bien voulu parler à Zoraïde, comme il me dit depuis, et lui faire entendre que c’étoit lui qui par mon commandement la devoit conduire en la terre des chrétiens, et qu’elle se tînt contente et assurée, jamais il ne lui fut possible de l’aborder, parce que les dames maures ne se laissent voir d’aucun Maure ni Turc, si ce n’est que leurs maris ou leurs pères le leur commandent. Elles se laissent bien hanter par des chrétiens captifs et communiquent avec eux plus que de raison ; et, pour moi, j’eusse été marri qu’il lui eût parlé, parce que peut-être l’eût-il effarouchée et troublée, voyant son affaire entre les mains de renégats. Mais Dieu, qui en avoit autrement ordonné, ne donna pas lieu au bon désir de notre renégat, lequel, voyant avec combien de sécurité il alloit et venoit à Sargel, et qu’il jetoit l’ancre quand, comment et là où bon lui sembloit, et que le Tagarin son compagnon n’avoit point d’autre volonté que la sienne, aussi que ma rançon étoit déjà payée, et qu’il manquait seulement de trouver des chrétiens qui tirassent à la rame, il me dit que je regardasse ceux que je voudrais mener avec moi, outre les rachetés, et que je m’entendisse avec eux pour le premier vendredi, auquel il avoit résolu que devoit être notre départ. Voyant cela, je parlai à douze Espagnols, tous adroits, braves à la rame, et de ceux qui pouvoient plus librement sortir de la ville ; et ce ne fut pas peu d’en trouver tant en cette occasion, parce qu’il y avoit en course vingt vaisseaux, qui avoient emmené tous les gens de rame, et encore ceux-là ne se fussent pas trouvés, n’eût été que leur maître n’étoit point allé pour cet été-là en course, d’autant qu’il étoit demeuré pour faire achever une galiote qu’il avoit sur les chantiers en l’arsenal. Je ne leur dis autre chose, sinon que le vendredi suivant, sur le soir, ils sortissent un à un, sans faire semblant de rien, et s’en allassent droit au jardin d’Agimorato, et qu’ils m’attendissent là jusqu’à ce que j’y allasse. Je donnai cet avis à chacun séparément, les avertissant qu’encore qu’ils vissent là d’autres chrétiens, ils ne leur dissent point autre chose, sinon que je leur avois commandé d’attendre en ce lieu-là.
Ayant pris ce soin, il m’en restoit encore un autre bien plus important : c’étoit d’avertir Zoraïde de l’état auquel étoient les affaires, afin qu’elle se tînt toute prête, et qu’elle se donnât bien garde de se troubler, si nous l’assaillions avant le temps qu’elle se pourroit imaginer que la barque des chrétiens devoit être de retour. Et ainsi je résolus d’aller au jardin pour voir si je pourrois lui parler, de sorte qu’un jour avant mon départ j’y allai sous ombre de cueillir quelques herbes, et la première personne que je rencontrai fut son père, lequel me dit dans la langue usitée par toute la Barbarie et à Constantinople entre les esclaves et les Maures, et qui n’est ni mauresque, ni castillane, ni d’aucune autre nation, mais un mélange de toutes les langues, dont nous nous servons pour nous entendre tous ; je dis donc qu’en cette sorte de langage il me demanda ce que je cherchois en son jardin et à qui j’étois. Je lui répondis que j’étois à Arnaute-Mami (et cela parce que je savois pour certain que c’étoit son très grand ami) et que je cherchois des herbes pour faire de la salade. Il s’enquit par suite si j’étois à rançon ou non, et combien mon maître demandoit pour moi. Comme nous étions sur ces demandes et réponses, la belle Zoraïde sortit de la maison du jardin, et il y avoit déjà longtemps qu’elle m’avoit vu ; et, comme les dames mauresques ne font point de scrupule de se montrer aux chrétiens, ni ne les évitent aucunement, comme je vous ai déjà dit, elle ne fit point difficulté de s’en venir où son père étoit à deviser avec moi ; au contraire, quand il vit qu’elle venoit, et doucement, il l’appela et lui commanda de s’approcher. Ce seroit trop de vous dire à présent la grande beauté, la noblesse, les beaux et riches ornemens avec lesquels ma Zoraïde bien-aimée parut à mes yeux ; je vous dirai seulement qu’elle avoit plus de perles pendues à son beau cou, à ses oreilles et à son chef, qu’elle n’avoit de cheveux en la tête. Aux cous-de-pied, qu’elle avoit d’habitude tout nus, elle portoit des carcans (c’est ainsi qu’on appelle en maurisque les bracelets des pieds) d’or très fin, auxquels il y avoit tant de diamans enchâssés qu’elle me dit depuis que son père les estimoit dix mille doublons, et que ceux qu’elle avoit aux poignets en valoient autant. Les perles étoient en grande quantité et fort bonnes : car la plus grande coquetterie des dames maures est de se parer de riches perles et de la semence de celles-ci ; tellement qu’il y en a plus entre les Maures qu’entre tout le reste des nations du monde, et le père de Zoraïde avoit le bruit d’en avoir beaucoup et des meilleures qui fussent à Alger, et outre ce il avoit plus de deux cent mille écus d’Espagne, de toutes lesquelles choses étoit la maîtresse celle qui maintenant l’est de moi. Or si, avec tout cela, elle étoit belle ou non, l’on peut, par les restes qui lui en sont demeurés parmi tant de travaux, conjecturer quelle elle devoit être en sa prospérité : car on sait que la beauté de quelques femmes a ses jours et ses saisons, et requiert des accidens pour diminuer ou s’accroître ; et c’est chose naturelle que les passions de l’esprit l’élèvent ou l’abaissent, encore que le plus souvent elles la détruisent. Je dis enfin qu’alors elle vint extrêmement bien parée, et belle par excellence, au moins il me sembla qu’elle l’étoit plus qu’aucune autre que j’eusse jamais vue ; outre ce, considérant combien je lui étois obligé, il me fut avis que j’avois devant moi une déité, descendue du ciel sur la terre, pour mon contentement et pour mon remède. Aussitôt qu’elle fut près de nous, son père lui dit en sa langue que j’étois esclave de son ami Arnaute-Mami, et que je venois chercher de la salade ; elle prit la parole, et, en la langue mêlée que je vous ai dite, me demanda si j’étois gentilhomme, et quelle étoit la cause que je ne me rachetois pas. Je lui répondis que je l’étois déjà, et qu’elle pouvoit bien connoître par le prix d’icelle combien mon maître m’estimoit, puisqu’on avoit baillé pour moi quinze cents zoltanis, à quoi elle répondit :
« En vérité, si tu eusses été à mon père, j’eusse fait qu’il ne t’eût pas laissé aller pour deux fois autant, parce que vous autres chrétiens, vous mentez toujours en tout ce que vous dites, et vous vous faites pauvres pour tromper les Maures. — Il pourroit bien être, Madame, lui répondis-je ; mais en vérité j’ai toujours traité fidèlement avec mon maître et traiterai toujours de même avec tout le monde. — Et quand t’en vas-tu ? dit Zoraïde. — Demain, je crois, lui dis-je, parce qu’il y a ici un vaisseau de France qui met à la voile demain, et je pense m’en aller par lui. — Ne seroit-il pas meilleur, répliqua Zoraïde, d’attendre qu’il vînt des vaisseaux d’Espagne et t’en aller avec eux, qu’avec ceux de France, qui ne sont pas vos amis ? — Non, répondis-je, encore que, si c’est la vérité qu’il vienne un vaisseau d’Espagne, comme il en est bruit, je l’attendrai, quoique ce soit le plus sûr pour moi de partir demain, parce que le désir que j’ai de me voir en mon pays, et avec les personnes que j’aime, est si violent qu’il ne me permettra pas d’attendre autre commodité, quand elle seroit meilleure, si elle tarde tant soit peu. — Tu es sans doute marié en ton pays, dit Zoraïde, et c’est pour cela que tu désires d’aller revoir ta femme. — Je ne suis pas marié, répondis-je, mais j’ai donné parole de me marier en y arrivant. — Et la dame à qui tu as promis, dit Zoraïde, est-elle belle ? — Elle est si belle, répondis-je, que, pour la bien priser et te dire la vérité, elle te ressemble bien fort. » Sur cela, son père se prit à rire, et dit : « Par Allah ! chrétien, elle doit être bien belle, si elle ressemble à ma fille, qui est la plus belle femme de tout ce royaume ; regarde-la bien, et tu verras que je te dis la vérité. » Dans la plupart de ces discours, le père de Zoraïde nous servoit d’interprète, comme étant plus savant : car, encore qu’elle parlât la langue bâtarde, qui, ainsi que je l’ai dit, s’emploie en ce pays-là, elle déclaroit plus son intention par signes que par paroles.
Or, sur ces entrefaites, il vint un Maure courant droit à nous qui nous dit à haute voix qu’il y avoit quatre Turcs qui avoient sauté par-dessus les murailles du jardin, et qui cueilloient les fruits encore qu’ils ne fussent pas mûrs. Le vieillard se troubla, et Zoraïde en fit autant, parce que les Maures ont ordinairement, et quasi de nature, peur des Turcs, spécialement des soldats, lesquels sont si insolens et ont un tel empire sur les Maures, qui leur sont sujets, qu’ils les traitent plus mal que s’ils étoient leurs esclaves. Je dis donc que le père de Zoraïde lui dit : « Ma fille, retire-toi à la maison et t’enferme, tandis que j’irai parler à ces chiens ; et toi, chrétien, cherche tes herbes, et t’en va à la bonne heure ; Dieu te veuille bien conduire en ton pays ! » Je lui fis la révérence en m’inclinant vers lui, et, s’en allant trouver les Turcs, il me laissa tout seul avec Zoraïde, laquelle fit démonstration de s’en aller où son père lui avoit commandé ; mais à grand’peine fut-il couvert par les arbres du jardin qu’elle se retourna vers moi, les yeux pleins de larmes, et me dit : « Tameji, chrétien, tameji ? » qui veut dire : « T’en vas-tu, chrétien, t’en vas-tu ? » Je lui répondis : « Oui, Madame, mais ce ne sera nullement sans toi, et m’attends au premier Juma ; mais ne t’étonne point quand tu nous verras, car sans aucun doute nous irons en terre de chrétiens. » Je lui dis cela de telle sorte qu’elle entendit bien toutes les raisons et paroles que nous eûmes ensemble ; et, me mettant un bras autour du cou, elle commença à cheminer vers la maison, à pas lents et comme si elle eût voulu tomber en défaillance ; et la fortune, laquelle eût bien pu être funeste, si le Ciel n’en eût ordonné autrement, voulut que, cheminant tous deux en la sorte et posture que je vous ai contées, avec le bras à mon cou, son père, qui revenoit de faire en aller les Turcs, nous vit en cet état, et comme nous allions ; et nous vîmes bien qu’il nous avoit aperçus. Mais Zoraïde, en personne avisée et discrète, ne voulut pas ôter le bras de mon cou ; au contraire, elle se serra contre moi et mit sa tête sur ma poitrine, en pliant un peu les genoux, donnant des signes tout clairs qu’elle s’évanouissoit, et moi pareillement je faisois semblant de la soutenir contre ma volonté. Son père s’en vint en courant où nous étions, et, voyant sa fille en cette sorte, il lui demanda ce qu’elle avoit ; mais, comme elle ne lui répondit rien, il dit : « Sans aucun doute, elle s’est évanouie à cause de ces chiens, ils l’ont fait tomber en défaillance » ; et ainsi, la retirant de dessus ma poitrine, il l’appuya sur la sienne ; et elle, jetant un soupir et ayant encore les yeux pleins de larmes, se mit à dire derechef : « Ameji, christiano, ameji : Va-t’en, chrétien, va-t’en » ; à quoi son père répondit : « Il n’importe, ma fille, que le chrétien s’en aille, car il ne t’a fait aucun mal, et les Turcs s’en sont allés ; que rien ne te trouble, puisqu’il n’y en a point qui te puisse faire déplaisir : car, comme je t’ai déjà dit, les Turcs, à ma prière, s’en sont retournés par où ils étoient entrés. » Alors je dis à son père : « Certainement, Señor, ils l’ont troublée comme vous avez dit ; mais, puisqu’elle désire que je m’en aille, je ne lui veux point causer d’ennui, demeurez en paix, et avec votre permission je reviendrai en votre jardin quérir des herbes, car, à ce que dit mon maître, il n’y en a point de meilleures pour faire des salades qu’ici. — Toutes les fois que tu voudras, tu y pourras revenir, répondit Agimorato : car ma fille n’a pas dit ceci pour ce que toi ni aucun des chrétiens lui fissent de l’ennui, mais pensant dire que les Turcs s’en allassent, elle a dit que tu t’en allasses, ou bien, parce qu’il étoit temps que tu allasses cueillir tes herbes. » Là-dessus, je pris à l’instant congé de tous deux, et elle s’en alla avec son père, si triste qu’il sembloit qu’on lui arrachât l’âme. Moi cependant, sous ombre de chercher des herbes, je rôdai par tout le jardin à mon plaisir : je remarquai bien les entrées et les sorties, la forteresse de la maison et la commodité qui se pourroit offrir pour faciliter toute notre entreprise. Cela fait, je m’en allai rendre compte au renégat et à mes compagnons de tout ce qui s’étoit passé, et il me tardoit de voir l’heure de pouvoir jouir sans crainte du bien que la fortune m’offroit en la belle et charmante Zoraïde.
Enfin le temps se passa, et le jour et le terme par nous tant désiré vint ; et tous, suivant l’ordre et avis qu’avec une prudente considération et une mûre délibération nous avions pris plusieurs fois, il nous arriva tout ainsi que nous le désirions, parce que, le vendredi d’après le jour que je parlai à Zoraïde au jardin, sur la nuit le renégat jeta l’ancre presque tout vis-à-vis du lieu où elle étoit. Déjà les chrétiens, qui devoient naviguer à la rame, étoient avertis et se tenoient cachés en divers endroits de ces environs. Ils étoient tout en suspens et émus en m’attendant avec un désir très grand d’assaillir le vaisseau qu’ils voyoient devant eux, parce qu’ils ne savoient pas l’accord que nous avions fait avec le renégat, mais pensoient qu’à force de bras ils devoient recouvrer la liberté en ôtant la vie aux Maures qui étoient dans la barque. Il advint donc que tout aussitôt que je me montrai, et mes compagnons avec moi, tous ceux qui étoient cachés, qui nous virent, s’en vinrent se joindre à nous. C’étoit au temps que la ville étoit déjà fermée, et il ne paroissoit personne dans toute cette campagne. Comme nous fûmes ensemble, nous nous vîmes en doute s’il vaudroit mieux aller premièrement querir Zoraïde, ou bien nous rendre maîtres des Maures Tagarins, qui tenoient la rame dans la barque, et, comme nous étions dans cette incertitude, notre renégat vint à nous, et nous demanda à quoi nous nous amusions, qu’il étoit l’heure, et que tous ses Maures ne se doutoient de rien, la plupart étant endormis. Nous lui dîmes ce qui nous arrêtoit, et lui répliqua que le plus important pour lors étoit de se rendre tout d’abord maître de la barque, ce qui se pouvoit faire avec beaucoup de facilité et sans aucun péril, et qu’incontinent après nous pourrions aller querir Zoraïde. Ce qu’il disoit nous sembla fort à propos à tous, et ainsi, sans nous arrêter davantage, lui nous servant de guide, nous allâmes à la barque, où, sautant le premier dedans, il mit la main à un cimeterre qu’il portoit, et dit en langue mauresque : « Que personne de vous ne bouge d’ici s’il ne veut perdre la vie. » Or, presque en même temps tous les chrétiens étoient entrés dedans. Les Maures, qui étoient gens de peu de courage, entendant parler leur arraez (commandant) en cette sorte, furent épouvantés, et, sans qu’aucun d’eux dît un mot ni mît la main aux armes (car ils en avoient peu, et quasi point du tout), ils se laissèrent lier les mains par les chrétiens, lesquels le firent avec une extrême promptitude, menaçant les Maures, s’ils faisoient aucun semblant de crier, de les passer tous à l’instant même au fil de l’épée. Cela étant fait, laissant la moitié des nôtres pour les garder, nous autres, qui étions de reste, guidés par le renégat, nous allâmes au jardin d’Agimorato, et notre bonne fortune voulut qu’en arrivant, et pensant rompre la porte, nous l’ouvrîmes avec autant de facilité que si elle n’eût pas été fermée, et par suite, en grand silence et sans bruit, nous arrivâmes à la maison sans que personne s’en fût aperçu. La belle Zoraïde nous attendoit à une fenêtre, et, aussitôt qu’elle entendit marcher, elle demanda tout bas si nous étions les Nizarani, comme si elle eût dit ou demandé si nous étions les chrétiens. Je lui répondis que oui, et qu’elle descendît. Quand elle me connut, elle ne s’arrêta pas un instant : car, sans me répondre une seule parole, elle descendit tout aussitôt, ouvrit la porte, et se montra à tous si belle et si richement vêtue qu’il n’est pas possible de le dire. Incontinent que je la vis, je lui pris une main, et commençai à la baiser ; le renégat en fit de même, et mes deux camarades aussi ; les autres, qui ne savoient rien de l’affaire, en firent tout autant : tellement qu’il ne sembloit autre chose, sinon que nous lui rendions grâces, et la reconnoissions pour l’auteur de notre liberté. Le renégat lui demanda en langue mauresque si son père étoit au jardin ; elle répondit que oui, et qu’il dormoit. « Or, il sera besoin de l’éveiller, répliqua le renégat, de l’emmener avec nous et d’emporter tout ce qui est de valeur dans ce beau jardin. — Non, dit-elle, il ne faut point toucher à mon père en façon que ce soit, et dans toute cette maison à quoi que ce soit, sinon ce que j’emporte, qui vaut tant qu’il y aura bien de quoi vous faire tous riches et contens : attendez un peu, et vous le verrez. » Et sur cela elle rentra dedans, disant qu’elle alloit revenir tout de suite, et que nous nous tinssions cois sans taire aucun bruit. Je demandai au renégat ce qui s’étoit passé entre eux ; il me le conta, et je lui dis qu’il ne falloit faire autre chose que ce que voudroit Zoraïde, laquelle revenoit déjà chargée d’un petit coffret plein d’écus d’or, et si pesant qu’à peine le pouvoit-elle porter. Le malheur voulut que son père s’éveillât dans l’intervalle, et qu’il ouît le bruit que l’on faisoit au jardin, et, se mettant à la fenêtre, il connut tout aussitôt que tous ceux qui étoient là étoient chrétiens, de sorte que, poussant des clameurs de toutes ses forces, il commença à dire en arabe : « Aux chrétiens ! aux chrétiens ! aux voleurs ! aux voleurs ! » Par ces cris nous nous vîmes tous mis en une très grande et dangereuse confusion ; mais le renégat, voyant le danger où nous étions et combien il lui étoit important de venir à bout de cette entreprise avant que d’être découvert, monta avec beaucoup de célérité là où étoit Agimorato, et quand et quand plusieurs des nôtres le suivirent ; pour moi, je n’osai pas abandonner Zoraïde, qui s’étoit laissée aller entre mes bras comme pâmée. Enfin, ceux qui y montèrent firent si adroitement qu’en un instant ils descendirent avec Agimorato, l’amenant les mains liées et un mouchoir en la bouche en guise de bâillon, qui ne lui permettait de dire une seule parole, le menaçant, s’il parloit, qu’il lui en coûteroit la vie. Quand sa fille le vit, elle se couvrit les yeux pour ne le pas regarder, et son père demeura tout épouvanté, ne sachant pas qu’elle s’étoit mise entre nos mains de sa propre volonté. Mais, comme le plus nécessaire étoit alors de jouer des pieds, nous entrâmes en toute diligence et avec grande promptitude dans la barque, là où nous attendoient ceux y étoient demeurés, lesquels avoient appréhension qu’il ne nous fût arrivé quelque malheur.
Àgrand’peine étoit-il deux heures de nuit que nous étions tous entrés en la barque, et alors on délia les mains au père de Zoraïde, et on lui ôta le mouchoir de la bouche ; mais le renégat lui dit derechef qu’il ne dît mot, parce que s’il parloit il lui ôteroit la vie. Comme il vit sa fille, il commença à soupirer fort tendrement, et plus encore quand il aperçut que je la tenois étroitement embrassée, et qu’elle, sans se défendre ni se plaindre, ni autrement faire la dédaigneuse, se tenoit en repos ; mais pour tout cela il ne disoit mot, de peur qu’on n’effectuât les menaces que le renégat lui faisoit. Or, Zoraïde, se voyant en la barque et que nous voulions mettre les rames à l’eau, regardant son père et les autres Maures qui étoient liés, elle dit au renégat qu’il me priât que je lui fisse cette grâce de délier ces Maures et de donner la liberté à son père, parce qu’elle se jetteroit plutôt en la mer que de voir devant ses yeux, et à son occasion, emmener captif un père qui l’avoit tant aimée. Le renégat me le dit, et je lui répondis que je le ferois très volontiers ; mais il me répliqua qu’il ne le falloit pas encore, d’autant que, si on les lâchait là, ils crieroient incontinent aux armes, et mettroient toute la ville en rumeur, et puis seroient cause que l’on courroit après nous avec quelques frégates légères, et qu’on nous investiroit par terre et par mer, de telle sorte que nous ne nous pourrions pas échapper, et que tout ce qui se pourroit faire étoit de leur donner la liberté lorsqu’on arriveroit à la première terre de chrétiens. Nous fûmes tous de cet avis, et Zoraïde aussi, à laquelle on dit les raisons et les causes qui nous empêchoient de faire si promptement ce qu’elle désiroit. Elle s’y résigna.
Aussitôt, avec un joyeux silence et une gaillarde diligence, chacun de nos braves rameurs prit sa rame, et, nous recommandant à Dieu, nous commençâmes à naviguer droit à l’île de Majorque, qui est la plus prochaine terre de chrétiens ; mais, à cause que le vent de tramontane souffloit aigre et que la mer étoit un peu émue, il ne nous fut pas possible de tenir la route de Majorque, mais nous fûmes contraints de nous laisser porter terre à terre droit à Oran, à notre grand regret, de peur que nous ne fussions découverts de Sargel, qui est en cette côte-là, tout au plus à soixante milles d’Alger ; et même nous appréhendions de rencontrer par ces parages quelques galiotes, de celles qui ordinairement venoient avec de la marchandise de Tétuan, encore qu’un chacun de nous, à part soi, et tous ensemble, nous nous proposions que, si on rencontroit une galiote chargée de marchandise, pourvu que ce ne fût point de celles qui vont en course, que non seulement nous ne nous perdrions pas, mais au contraire que nous prendrions un vaisseau avec lequel nous pourrions plus sûrement achever notre voyage. Cependant que nous naviguions, Zoraïde se tenoit la tête cachée dans mes mains pour ne point voir son père ; et j’entendois qu’elle invoquoit Lella Maryem à notre aide.
Nous avions bien navigué trente milles quand le jour nous prit, environ à trois portées d’arquebuse de terre, laquelle nous vîmes toute déserte et sans personne qui nous y découvrît ; mais ce nonobstant nous rentrâmes à force de bras un peu plus avant en la mer, qui étoit déjà un peu apaisée, et, ayant avancé quasi deux lieues, l’on donna ordre de voguer de quart, tandis que nous mangerions un morceau, car notre barque étoit bien pourvue, encore que ceux qui ramoient dirent qu’il n’étoit pas temps de se reposer, et que ceux qui ne ramoient pas, on leur donnât à manger, parce qu’ils ne vouloient, eux, en aucune façon quitter les rames. On le fit ainsi, et sur cela il commença à souffler un vent du large, qui nous obligea à tendre la voile et à laisser les avirons, allant droit à Oran, parce qu’il ne nous étoit pas possible de suivre une autre route. Tout cela se fit en grande diligence, et ainsi nous fîmes à la voile plus de huit milles à l’heure, sans avoir crainte d’aucune chose que de rencontrer quelque vaisseau qui allât en course. Nous donnâmes à manger aux Maures Tagarins, que le renégat consola en leur disant qu’ils n’étoient point captifs, et qu’à la première occasion on leur donneroit la liberté ; on en dit autant au père de Zoraïde, lequel répondit : « Je pourrois, chrétiens, espérer et croire toute autre chose de votre libéralité et courtoisie ; mais, quant à me donner la liberté, ne me tenez pas pour être si simple que de me l’imaginer, car vous ne vous êtes point mis au hasard de me l’ôter pour me la rendre si libéralement, surtout sachant qui je suis et l’intérêt qu’il peut y avoir pour vous à me la rendre, lequel intérêt si vous le voulez fixer, dès à présent je vous offre tout ce que vous voudrez pour moi et pour cette enfant, ma malheureuse fille, ou sinon pour elle seule, qui est la plus grande et la meilleure partie de mon âme. » En disant cela, il commença à pleurer si amèrement qu’il nous émut tous à compassion, et contraignit Zoraïde de le regarder ; laquelle, le voyant ainsi pleurer, s’attendrit tellement qu’elle se leva de mes pieds et s’en alla embrasser son père, et, joignant son visage au sien, commencèrent à pleurer si tendrement tous deux que plusieurs de nous autres qui étions là nous nous joignîmes à leurs pleurs ; mais, quand son père la vit ainsi parée comme pour un jour de fête et avec tant de joyaux sur elle, il lui dit en sa langue : « Qu’est ceci, ma fille, qu’hier au soir, avant que cette terrible disgrâce et malheur où nous nous voyons arrivât, je te vis avec tes habits de tous les jours, et maintenant, sans que tu aies eu le loisir de t’habiller, et sans qu’il te soit arrivé aucune joyeuse nouvelle que tu dusses solenniser en te parant et accoutrant, je te vois parée des meilleurs habillemens que j’aie su ou pu te donner au temps où la fortune nous a été le plus favorable ? Réponds-moi, car c’est cela qui me tient plus en suspens et plus étonné que le malheur même auquel je me trouve. »
Le renégat nous communiquoit tout ce que le Maure disoit à sa fille, et elle ne lui répondoit pas un seul mot. Mais, quand il vit à un côté de la barque le coffret où d’ordinaire elle serrait ses bijoux, lequel il savoit bien qu’il avoit laissé à Alger et ne l’avoit point apporté au jardin, il demeura encore plus confus, et lui demanda comment ce coffre étoit tombé entre nos mains, et ce qu’il y avoit dedans. À cela le renégat, sans attendre que Zoraïde lui répondit, lui dit : « Ne te tourmente point, Seigneur, à demander tant de choses à ta fille Zoraïde, car d’une seule que je te répondrai je satisferai à toutes tes questions, et par ainsi je veux que tu saches qu’elle est chrétienne et qu’elle a été la lime de nos chaînes et le moyen de nous délivrer de captivité ; elle est ici de sa bonne volonté et aussi contente, à ce que je m’imagine, de se voir en cet état, comme celui qui sort des ténèbres à la lumière, de la mort à la vie, et de la peine à la gloire.
— Est-ce vrai, ma fille, dit le Maure, ce que dit cet homme ?
— Oui, il est ainsi, répondit Zoraïde.
— Ainsi tu es chrétienne, répliqua le vieillard, et c’est toi qui as mis ton père au pouvoir de ses ennemis ? »
Zoraïde lui répondit à cela : « Je suis bien celle qui est chrétienne ; mais je ne suis pas celle qui t’a mis en ce point, parce que jamais mon désir n’a été de te quitter, ni de te faire aucun mal, mais de me faire du bien.
— Et quel bien est-ce que tu t’es fait, ma fille ?
— Demande-le, répondit-elle à Lella Maryem, car elle te le saura dire mieux que moi. »
Àpeine le Maure eut-il ouï cela que, d’une vitesse incroyable, il se jeta la tête devant en la mer, où sans aucun doute il se fût noyé, si son habit, qui étoit long et empêchant, ne l’eût un peu soutenu sur l’eau. Zoraïde s’écria qu’on le retirât, et ainsi nous y accourûmes tous, et, l’empoignant par sa casaque, le retirâmes à demi noyé et sans sentiment, de quoi Zoraïde reçut tant de peine qu’elle pleuroit sur lui aussi tendrement et douloureusement que s’il eût été déjà mort. Nous le mîmes la tête en bas, tellement qu’il rendit force eau ; et au bout de deux heures il revint à lui, pendant lequel temps le vent s’étant changé, nous fûmes contraints de retourner vers la terre et de faire force de rames pour n’en approcher pas trop près ; mais notre bonne fortune voulut que nous arrivassions à une cale qui se trouve à côté d’un petit promontoire ou cap, qui est appelé par les Maures le cap de la Cava Roumia, qui veut dire en notre langue la Mauvaise Femme chrétienne, et il est de tradition chez les Maures que la Cava, par laquelle se perdit l’Espagne, est enterrée en ce lieu-là ; d’autant que Cava, en leur langue, signifie méchante femme, et Roumia veut dire chrétienne, et ils tiennent pour mauvais augure de mouiller l’ancre en cet endroit, même quand la nécessité les y contraint, car autrement ils n’y arrêtent jamais, bien que pour nous autres ce ne fut pas un abri de méchante femme, mais un port assuré pour notre salut, selon que la mer étoit troublée. Nous mîmes nos sentinelles en terre sans jamais quitter les rames des mains, et mangeâmes de la provision que le renégat avoit faite ; nous fîmes pareillement nos prières à Dieu et à Notre-Dame de tout notre cœur qu’il nous aidât et favorisât, afin que nous missions heureusement fin à un si bon commencement.
Àla prière de Zoraïde, l’on donna ordre de mettre à terre son père et tous les autres Maures qui étoient là liés, parce qu’elle n’avoit pas le courage et son tendre cœur ne pouvoit supporter de voir devant ses yeux son père ainsi lié et ceux de son pays prisonniers. Nous lui promîmes de le faire lors de notre départ, puisqu’il n’y avoit aucun danger de les laisser en ce lieu si peu habité. Nos oraisons ne furent pas si vaines qu’elles ne fussent entendues du Ciel, lequel en notre faveur fit tourner bientôt le vent et apaisa la mer, nous conviant à nous remettre joyeusement à suivre notre voyage commencé. Voyant cela, nous déliâmes les Maures, et les mîmes à terre un à un, de quoi ils demeurèrent fort étonnés ; mais, quand ce vint à débarquer le père de Zoraïde, lequel étoit déjà revenu à lui, il nous dit : « Pourquoi pensez-vous, vous autres chrétiens, que cette mauvaise femelle soit bien aise que vous me donniez la liberté ? Croyez-vous que ce soit de pitié qu’elle ait de moi ? Non certes, mais elle le fait pour l’empêchement que ma présence lui donnera lorsqu’elle voudra mettre à exécution ses mauvais desseins, et ne pensez pas qu’elle ait été mue à changer de religion par la pensée que la vôtre soit meilleure que la nôtre, mais pour ce qu’elle sait qu’en votre pays l’on use de l’impudicité plus librement qu’au nôtre ; » et, se tournant vers Zoraïde, moi et un autre chrétien le tenant saisi par les deux bras, afin d’empêcher qu’il ne fît quelque folie, il lui dit : « Ô infâme jeune et mal conseillée fillette, où vas-tu, aveugle et folle, au pouvoir de ces chiens qui sont nos ennemis naturels ? Maudite soit l’heure où je t’ai engendrée, et maudites soient les délicatesses et les douceurs dans lesquelles je t’ai nourrie et élevée ! » Mais, voyant qu’il prenoit trait pour n’achever pas sitôt, je me hâtai de le mettre à terre, d’où à haute voix il continua ses malédictions et ses plaintes, conjurant Mahomet qu’il priât Dieu de nous détruire, confondre et ruiner ; et, comme nous nous fûmes un peu éloignés à cause que nous avions fait voile et ne pouvant plus ouïr ses paroles, nous vîmes ses actions, qui furent de s’arracher la barbe, se tirer les cheveux et se traîner par terre ; mais un coup il força sa voix de telle sorte que nous pûmes bien entendre qu’il disoit : « Retourne, ma chère fille, reviens à terre ; je te pardonne tout, baille cet argent à ces hommes, car il est déjà à eux, et reviens consoler ton triste père, qui laissera la vie en ce sable désert, si tu l’abandonnes. » Zoraïde écoutoit tout cela ; elle l’entendoit et pleuroit, mais elle ne sut lui dire ni répondre autre parole, sinon : « Plaise à Dieu, mon père, que Lella Maryem, qui m’a faite chrétienne, te veuille consoler en ta tristesse. Dieu sait bien que je n’ai pu faire autre chose que ce que j’ai fait, et que ces chrétiens ne sont en rien obligés à ma volonté : car, encore que je n’eusse pas voulu venir avec eux, mais demeurer en ma maison, il m’eût été impossible selon que mon âme me pressoit de mettre à exécution cette œuvre, qui me semble aussi bonne à moi que toi, père bien-aimé, la juges et la tiens pour mauvaise. »
Elle dit cela au temps que son père ne l’entendoit plus, ni nous autres ne le pouvions plus voir ; de sorte que, consolant Zoraïde, nous prîmes tous garde à notre voyage, que le vent même nous rendoit tellement facile que nous tînmes pour certain de nous voir le lendemain matin sur les rivages d’Espagne ; mais, comme rarement ou jamais un bien n’arrive pur et simple qu’il ne soit accompagné ou suivi de quelque mal qui le trouble et l’inquiète, notre malheur voulut, ou peut-être les malédictions que le Maure avoit données à sa fille (malédictions qu’on doit toujours craindre de quelque père qu’elles soient), que nous, étant déjà bien avant en mer, et à plus de trois heures de nuit, naviguant à pleines voiles et les rames hautes, parce que le vent prospère que nous avions nous dispensoit du travail d’en user, nous vîmes à la lueur de la lune, qui resplendissoit clairement, tout près de nous un vaisseau rond, lequel, avec toutes ses voiles tendues, tenant un peu le gouvernail au vent, traversoit devant nous, et nous en étions si près que nous fûmes contraints de carguer notre voile pour ne point donner dedans icelui, et eux aussi firent force de gouvernail afin de nous donner le moyen de passer. Ils s’étoient mis au bord du vaisseau pour nous demander qui nous étions, où nous allions et d’où nous venions ; mais, parce qu’ils nous le demandèrent en langue françoise, notre renégat nous dit : « Que personne ne réponde, parce que sans doute ce sont des corsaires françois, qui n’épargnent personne. » Sur cet avertissement pas un de nous ne répondit mot, et, ayant passé un peu en avant, et comme le vaisseau étoit sous le vent, ils lâchèrent à l’improviste deux coups de canon, qui en apparence étoient deux boulets ramés, parce qu’avec l’un ils coupèrent notre mât par le milieu, et le renversèrent avec la voile et tout en la mer, et au même instant, tirant encore une autre pièce, le boulet vint donner au milieu de notre barque, de sorte qu’il l’ouvrit toute, sans faire aucun autre mal ; mais, comme nous vîmes que nous allions à fond, nous commençâmes tous à grands cris à demander secours, et à prier ceux du vaisseau de nous recueillir, parce que nous nous noyions : ils mirent en panne alors, et, lançant l’esquif à la mer, il y entra jusqu’à douze François, bien armés de leurs arquebuses, à la mèche allumée ; ils s’approchèrent de notre bâtiment, et, voyant le peu de gens que nous étions, et comme il s’enfonçoit, ils nous recueillirent, disant que, pour avoir usé de cette discourtoisie de ne leur pas répondre, cela nous étoit arrivé. Notre renégat prit le coffret des richesses de Zoraïde, et le jeta à la mer sans que personne s’aperçût de ce qu’il faisoit. Enfin nous passâmes tous avec les François, lesquels, après s’être informés de tout ce qu’ils voulurent savoir de nous, et comme si c’eussent été nos ennemis mortels, nous dépouillèrent de tout ce que nous avions, ôtèrent même à Zoraïde jusqu’aux anneaux qu’elle avoit aux pieds ; mais il ne me fâchait pas tant de la peine qu’ils lui donnoient, comme de la crainte que j’avois qu’après l’avoir dépouillée de ses riches et précieux joyaux, ils ne passassent outre à lui vouloir ôter celui qui étoit de plus grande valeur, et qu’elle estimoit le plus. Mais le désir de gens de cette espèce ne s’étend pas plus loin qu’en l’argent, et jamais leur avarice n’est rassasiée, et celle-ci alla pour lors si avant que même ils nous eussent ôté jusqu’aux habits de captifs, s’ils en eussent pu faire leur profit.
Il y eut même des avis entre eux de nous jeter tous à la mer enveloppés en une voile, parce qu’ils avoient intention de trafiquer en quelques ports d’Espagne, sous le nom de Bretons, et que, s’ils nous menoient vivans, ils seroient châtiés, leur larcin étant découvert. Mais le capitaine, qui étoit celui qui avoit dépouillé ma chère Zoraïde, dit qu’il se contentoit de la prise qu’il avoit faite, et qu’il ne vouloit aborder en aucun port d’Espagne, mais s’en aller promptement tout droit, et passer le détroit de Gibraltar de nuit, ou comme il pourroit, jusqu’à La Rochelle, d’où il étoit parti ; et ainsi ils résolurent de nous donner l’esquif de leur navire, et tout ce qui nous étoit nécessaire pour la courte navigation qui nous restoit à faire, ce qu’ils firent le lendemain, étant déjà en vue de la terre d’Espagne, vue qui nous réjouit tellement que nous oubliâmes entièrement tous nos déplaisirs et toutes nos misères, comme si véritablement nous n’en eussions point souffert, tant est grand le contentement que l’on reçoit de recouvrer la liberté perdue.
Il pouvoit être environ l’heure de midi lorsqu’ils nous mirent en la barque, en laquelle ils nous donnèrent deux barils d’eau et quelque peu de biscuit ; et le capitaine, ému de je ne sais quelle compassion et miséricorde envers la belle Zoraïde, lorsqu’elle s’embarqua, lui donna jusques à quarante écus d’or, et ne permit pas que ses soldats lui ôtassent ses habits, qui sont les mêmes qu’elle porte à présent. Nous entrâmes donc en ce bateau, et leur rendîmes grâces du bien qu’ils nous faisoient, leur montrant plutôt de la reconnoissance que du ressentiment ; eux se remirent en haute mer, suivant la route du détroit, mais nous, sans regarder d’autre nord que la terre qui se montroit devant nous, nous nous hâtâmes tellement de voguer qu’au coucher du soleil nous en étions si près que nous eussions bien pu, selon notre opinion, y arriver devant qu’il fût tout à fait nuit ; mais, d’autant qu’il ne faisoit point de lune cette nuit-là et que le ciel étoit couvert, et aussi parce que nous ne connoissions pas la contrée où nous étions, nous ne trouvâmes pas qu’il fût fort sûr pour nous de prendre terre, comme plusieurs des nôtres en étoient d’avis, disant que nous y abordassions, encore que ce fût entre des rochers et loin d’habitations : car par ainsi nous nous assurerions contre la crainte, que par raison l’on devoit avoir, qu’il n’allât par cette côte des vaisseaux de corsaires de Tétouan, lesquels sont le soir en Barbarie, au matin se voient sur les côtes d’Espagne, et font ordinairement quelque prise, puis s’en retournent coucher en leurs maisons. Mais, de toutes ces contraires opinions, celle que l’on suivit fut que nous nous approchassions peu à peu, et que, si la tranquillité de la mer le permettoit, nous nous débarquassions là où nous pourrions. On fit ainsi, et il n’étoit pas tout à fait minuit lorsque nous arrivâmes au pied d’une très difforme et haute montagne, non toutefois si près de la mer qu’elle ne donnât un peu d’espace pour pouvoir commodément débarquer. Nous donnâmes dans le sable, puis nous sautâmes tous à terre, et nous baisâmes le sol ; puis, pleurant de joie, nous rendîmes grâces à Notre-Seigneur du bien et de la grâce incomparable qu’il nous avoit faits en notre voyage. Nous prîmes dans la barque les vivres qu’il y avoit et la tirâmes à terre, puis nous montâmes un bon bout dans la montagne : car, encore que nous fussions là, nous ne pouvions encore nous rassurer, ni croire que ce fût terre de chrétiens celle qui nous portoit.
Le jour vint, à mon avis, plus tard que nous n’eussions voulu, et nous achevâmes de gravir toute la montagne pour voir si de là nous découvririons quelque bourgade ou bien quelques cabanes de bergers ; mais, si loin que nous jetassions les yeux, nous ne découvrîmes ni village, ni personne, ni même aucun sentier ou chemin que ce fût. Malgré cela, nous résolûmes d’entrer plus avant dans le pays : car il ne pouvoit être que nous ne rencontrassions bientôt quelqu’un qui nous en donnât connoissance ; mais ce qui m’affligeoit le plus étoit de voir Zoraïde aller à pied par ces âpres déserts : car, encore que je la portasse quelquefois sur mes épaules, elle se lassoit plus de me voir lassé que son repos ne la soulageoit, et par ainsi elle ne voulut plus que je prisse cette peine, mais cheminoit avec beaucoup de patience et de démonstrations de joie, moi la tenant toujours par la main. Or, comme nous devions avoir fait un peu moins d’un quart de lieue, nous entendîmes le son d’une petite sonnette, signe évident qu’il y avoit là quelque troupeau, et, regardant tous fort attentivement s’il en paroissoit aucun, nous vîmes au pied d’un liège un jeune berger, lequel en grand repos et sans aucun souci accommodoit et façonnoit un bâton avec un couteau. Nous criâmes, et lui, haussant la tête, se mit incontinent debout, et, à ce que nous entendîmes depuis, les premiers qui se présentèrent à sa vue furent le renégat et Zoraïde, et, comme il les vit en habits de Maures, il pensa que toute la Barbarie vînt fondre sur lui, et, s’enfuyant d’une étrange vitesse dans le bois, il commença à pousser les plus grands cris du monde, disant : « Aux Maures ! voici les Maures ! aux armes ! aux armes ! les Maures sont dans le pays ! » Nous demeurâmes tous confus à ces cris, et nous ne savions que faire ; mais, considérant que le berger mettroit en alarme le pays, et que la cavalerie de la côte viendroit bientôt voir ce que c’étoit, nous avisâmes qu’il seroit bon que le renégat dépouillât ses habits de Turc et vêtît une casaque de captif, que l’un de nous lui donna promptement, encore qu’il demeurât seulement avec sa chemise, et ainsi, nous recommandant à Dieu, nous suivîmes le même chemin que nous avions vu que le berger tenoit, attendant toujours l’heure de voir venir sur nous la cavalerie de la côte, et nous ne fûmes point trompés en notre opinion : car nous n’avions pas encore fait deux heures de chemin qu’au sortir de ces halliers et arrivant en plaine, nous découvrîmes environ cinquante cavaliers qui venoient courant au petit galop droit à nous ; et, comme nous les vîmes, nous nous arrêtâmes tout court pour les attendre ; mais, comme ils nous abordèrent et virent, au lieu des Maures qu’ils cherchoient, seulement de pauvres chrétiens, ils demeurèrent confus, et l’un d’eux nous demanda si nous étions d’aventure la cause pour laquelle un berger avoit crié aux armes : « Oui », lui dis-je ; et, voulant commencer à lui dire ma fortune, d’où nous venions et qui nous étions, l’un des chrétiens qui étoient avec nous reconnut le cavalier qui nous avoit fait cette demande, et, sans me laisser dire une seule parole de plus, lui dit : « Je rends grâces à Dieu, Seigneurs, de ce qu’il nous a conduits en un si bon endroit, parce que, si je ne me trompe, la terre où nous marchons est celle de Vélez-Malaga, si ce n’est que les années de ma captivité m’aient ôté de la mémoire le ressouvenir que j’ai que vous, Señor, qui nous demandez qui nous sommes, êtes Pierre de Bustamente, mon oncle. » À peine le chrétien captif eut-il dit cela que le cavalier se jeta à bas du cheval, et vint embrasser le jeune homme, lui disant : « Mon bien-aimé neveu, je te reconnois, et nous t’avons déjà pleuré pour mort, moi et ma sœur, ta mère, et tous les tiens qui sont encore en vie, et il a plu à Dieu de les garder jusqu’à cette heure, afin qu’ils eussent ce contentement de te voir. Nous savions déjà que tu étois à Alger, et, par tes vêtemens et ceux de toute cette compagnie, je comprends que vous avez eu une liberté miraculeuse. — Il est ainsi, répondit le jeune homme, et nous aurons assez de temps pour vous raconter tout ce qui s’est passé. » Aussitôt que les cavaliers entendirent que nous étions des chrétiens captifs, ils mirent pied à terre, et chacun d’eux nous offrit son cheval pour nous porter à la cité de Vélez-Malaga, qui étoit à une lieue et demie de là ; quelques-uns d’eux s’en allèrent remener la barque à la ville, car nous leur dîmes où nous l’avions laissée ; d’autres nous prirent en croupe, et Zoraïde monta derrière l’oncle du chrétien. Tout le peuple de la ville vint au-devant de nous, parce que déjà il avoit été averti de notre venue par quelqu’un qui s’étoit avancé devant. Ils ne s’étonnoient pas de voir des captifs délivrés, ni des Maures captifs, parce que tout le peuple de cette côte est fait à voir les uns et les autres ; mais ils s’émerveilloient de la beauté de Zoraïde, laquelle en ce temps-là étoit à son plus haut degré, tant à cause de la lassitude du chemin que de la joie de se voir en terre de chrétiens, sans crainte de se perdre, ce qui lui fit venir si bonne couleur au visage que, si ce n’est que l’affection me trompoit alors, j’eusse osé dire qu’il n’y avoit pas une plus belle créature au monde, au moins que j’eusse vue. Nous allâmes droit à l’église rendre grâces à Dieu pour le bien que nous avions reçu, et, tout ainsi que Zoraïde y entra, elle dit qu’il y avoit là des visages qui ressembloient à celui de Lella Maryem ; nous lui dîmes que c’étoient ses images, et le renégat lui donna à entendre du mieux qu’il put ce qu’elles signifioient, afin qu’elle les adorât comme si véritablement chacune d’elles était cette Lella Maryem qui lui avoit parlé. Elle, qui a un bon entendement et l’esprit facile et clair, entendit incontinent ce qu’on lui dit touchant les images. De là nous fûmes menés et répartis tous en divers logis du bourg, et, pour le regard du renégat, de Zoraïde et le mien, le chrétien qui étoit venu avec nous nous mena en la maison de ses père et mère, qui étoient gens assez aisés et partagés des biens de la fortune, où nous fûmes traités avec autant d’amour que leur propre fils.
Nous séjournâmes à Vélez l’espace de six jours, au bout desquels le renégat, ayant fait son information de tout ce qui lui convenoit, s’en alla en la ville de Grenade pour rentrer, par le moyen de la sainte inquisition, au très saint giron de l’Église. Les autres chrétiens délivrés s’en allèrent chacun où bon lui sembla, et nous demeurâmes seuls, Zoraïde et moi, avec le peu d’argent que la courtoisie du François lui avoit donné, de quoi j’achetai la bête sur laquelle elle est venue, et moi lui servant jusqu’à présent de père et d’écuyer, mais non de mari : nous nous en allons avec l’intention de voir si mon père est vivant, ou bien si quelqu’un de mes frères a eu une plus heureuse fortune que la mienne, encore qu’il me semble que le Ciel, m’ayant fait compagnon de Zoraïde, ne m’eût su envoyer aucune autre destinée, quelque bonne qu’elle eût été, que j’eusse estimée davantage. La patience avec laquelle Zoraïde supporte les incommodités que la pauvreté apporte avec soi et le désir qu’elle montre de se voir chrétienne sont tels et si grands que je m’en étonne, et qu’ils me meuvent à la servir tout le temps de ma vie, quoique le contentement que j’ai de me voir sien et de la voir mienne soit troublé et bien amoindri, pour ne savoir si je trouverai en mon pays quelque petit recoin pour la pouvoir retirer ; et si le temps et la mort n’auront point fait un tel changement au bien et à la vie de mon père et de mes frères qu’à peine je trouve qui me connoisse, si d’aventure ils ne sont plus. Voilà, Messieurs, ce que je vous peux dire de mon histoire ; si elle est agréable et rare, j’en laisse le jugement à vos beaux esprits ; pour moi, je vous dirai que j’eusse bien désiré vous la raconter plus brièvement, encore que la crainte de vous ennuyer m’a ôté de la bouche plus d’une circonstance.
1. Mami commandait les corsaires qui firent prisonniers Cervantes et son frère comme ils revenaient de Naples en Espagne.
2. Le zoltani était l’équivalent de deux piastres fortes.