‹ L’Histoire de don Quichotte de la MancheChapitre 5 sur 127 · Première partie · IV

Première partie · IV

’étoit environ l’aube du jour quand don Quichotte sortit de la taverne, si content, si gaillard et si réjoui de se voir fait chevalier que la joie lui sortoit par les sangles du cheval ; mais, se remettant en mémoire les conseils de son hôte touchant les préparatifs si nécessaires de ce qu’il devoit porter avec soi, spécialement de l’argent et des chemises, il résolut de s’en retourner à sa maison et s’accommoder de tout, et par même moyen prendre un écuyer, faisant état de recevoir un laboureur son voisin, qui étoit pauvre et avoit des enfans, mais qui étoit fort à propos pour l’office d’écuyer de chevalier. En cette pensée, il guida Rossinante vers son village, qui, connoissant quasi le désir de son maître, commença à cheminer de si bonne volonté qu’il sembloit qu’il ne mît pas le pied à terre.

Il n’avoit pas encore fait beaucoup de chemin, quand il lui sembla qu’à sa main droite, de l’épaisseur d’un bois qui étoit là sortoit une voix gémissante, comme d’une personne qui se plaignoit, et à peine l’eut-il ouïe qu’il dit : « Je rends grâces au Ciel pour la faveur qu’il me fait, puisque si tôt il me présente des occasions où je puisse accomplir ce qui est du devoir de ma profession et où je puisse recueillir le fruit de mes bons désirs. Ces cris sont sans doute de quelque nécessiteux ou nécessiteuse qui a besoin de ma faveur et de mon aide. » Et, tournant bride, il achemina Rossinante vers le lieu d’où il lui sembloit que la voix sortoit ; et n’étoit encore guère avant dedans le bois qu’il vit une jument attachée à un chêne, à un autre un jeune garçon qui étoit lié tout nu depuis la moitié du corps en haut, environ de l’âge de quinze ans, qui étoit celui qui jetoit ces cris, et non sans cause, car un laboureur assez bien taillé lui donnoit de bons coups avec une ceinture et accompagnoit chaque coup d’une répréhension et conseil, lui disant : « Tenez votre langue et ouvrez les yeux » ; et le pauvre garçon répondoit : « Je ne le ferai pas une autre fois, mon seigneur ; pour la passion de Dieu, que je ne le ferai plus, et vous promets d’avoir dorénavant plus de soin du troupeau. » Or, voyant don Quichotte ce qui se passoit, d’une voix colère dit : « Discourtois chevalier, il est malséant de vous en prendre à une personne qui ne se peut défendre ; montez sur votre cheval et prenez votre lance (car il avoit aussi une lance appuyée contre le chêne où la jument étoit attachée), et je vous ferai connoître que c’est un acte d’homme couard de faire ce que vous faites. » Le laboureur, qui vit venir sur soi cette figure couverte d’armes lui branlant la lance sur le visage, se tint pour mort, et, avec de belles paroles, lui répondit : « Seigneur chevalier, ce garçon que je châtie ici est un mien valet qui est à mon service pour garder un troupeau de brebis que j’ai en ces environs, lequel est si négligent que tous les jours il m’en manque une, et, parce que je châtie son peu de soin ou sa méchanceté, il dit que je le fais par chicheté, afin de ne le pas payer du salaire que je lui dois ; mais je jure sur mon Dieu et sur mon âme qu’il ment. — Vous osez dire qu’il ment devant moi, infâme vilain ! dit don Quichotte ; par le soleil qui nous éclaire, je suis sur le point de vous percer de part en part avec cette lance. Payez-le tout à cette heure sans plus de réplique, ou bien, par le Dieu qui nous régit, je vous châtierai et vous anéantirai tout sur-le-champ. Déliez-le promptement. » Le laboureur baissa la tête, et, sans répondre mot, délia son valet, auquel don Quichotte demanda combien lui devoit son maître. Il lui dit qu’il lui devoit neuf mois à sept réaux par mois. Don Quichotte fit le compte et trouva qu’il se montoit à septante et trois réaux, puis dit au laboureur que tout à l’instant il les déboursât s’il ne vouloit être mort. Le vilain, tout peureux, répondit que par le pas dangereux auquel il étoit et par le serment qu’il avoit fait (et pourtant il n’avoit encore rien juré), qu’il n’y avoit pas tant, parce qu’il lui falloit rabattre et mettre en compte trois paires de souliers qu’il lui avoit baillées et un réal pour deux saignées qu’on lui avoit faites étant malade. « Tout cela est bien, répliqua don Quichotte, mais que les souliers et les saignées demeurent pour les coups de fouet qu’à tort et sans cause vous lui avez donnés : car, s’il a usé le cuir des souliers que vous avez payés, vous lui avez aussi usé celui de son corps en récompense ; et, si le barbier lui a tiré du sang étant malade, vous lui en avez tiré en santé ; ainsi pour ce regard il ne vous doit rien. — Le mal est, Seigneur chevalier, dit le laboureur, que je n’ai point d’argent ici ; qu’André s’en vienne avec moi à la maison, et je lui payerai tout comptant un réal sur l’autre. — Que j’aille avec lui ! dit le garçon, au diable soit ! non, non, Monsieur, je m’en garderai bien ; qu’il se voie tout seul, il m’écorchera comme un saint Barthélemy. — Il n’en fera jà rien, répliqua don Quichotte ; il suffit que je le lui commande pour qu’il me garde respect ; et, pourvu qu’il me le jure par la loi de chevalerie qu’il a reçue, je le laisserai aller en liberté, et par ce moyen j’assurerai le payement. — Regardez ce que vous dites, Seigneur, dit le garçon, car mon maître n’est pas chevalier, ni n’a reçu aucun ordre de chevalerie, car c’est Jean Haldudo le riche, tout près de Quintanar. — Cela importe peu, répondit don Quichotte, car il y peut avoir des Haldudes chevaliers, et d’autant chacun est fils de ses œuvres. — C’est bien la vérité, dit André ; mais ce mien maître de quelles œuvres est-il fils, puisqu’il me dénie mes gages, ma sueur et mon travail ? — Je ne vous les dénie pas, mon frère André, répondit le laboureur, et faites-moi ce plaisir que de venir avec moi, car je vous jure par tous les ordres de chevalerie qu’il y a au monde que je vous payerai, comme j’ai dit, un réal sur l’autre, et encore avec gratification. — Quant à la gratification, je vous en fais grâce, dit don Quichotte ; baillez-lui seulement en réaux, car je me contente de cela ; mais regardez bien que vous le fassiez comme vous l’avez juré, ou autrement je vous jure par le même serment que je vous reviendrai chercher et vous châtier, et que je vous trouverai bien, encore que vous vous cachiez plus qu’un lézard ; et, si vous désirez savoir qui vous commande ceci, afin que vous soyez plus à plein obligé de l’accomplir, sachez que je suis le valeureux don Quichotte de la Manche, le défaiseur de torts et injures, et adieu vous dis, et vous ressouvenez de ce que vous avez promis et juré sur peine du châtiment prononcé. » Et, en disant cela, il piqua son Rossinante et en peu de temps il s’éloigna d’eux.

Le laboureur le suivit des yeux, et, quand il vit qu’il avoit dépassé le bois et qu’il ne paroissoit plus, il se retourna vers son valet André et lui dit : « Venez çà, mon fils, je vous veux payer ce que je vous dois, suivant ce que ce défaiseur de torts m’a commandé. — Oui, je vous jure, dit André, que votre Grâce fera fort bien d’accomplir le commandement de ce bon chevalier, et puisse-t-il vivre mille ans, selon qu’il est valeureux et bon juge, vive saint Roque, que, si vous ne me payez, il retournera et exécutera ce qu’il a dit. — Je le jure aussi, dit le laboureur ; mais, pour le grand bien que je vous veux, je veux aussi accroître la dette pour en accroître le payement. » Et lors, l’empoignant par le bras, le retourna attacher au chêne, où il lui donna tant de coups qu’il le laissa pour mort. « Appelez à cette heure, Seigneur André, disoit le laboureur, le défaiseur de torts, et vous verrez comme il ne défera pas celui-ci, encore que je crois qu’il n’est pas achevé de faire, parce qu’il me prend envie de vous écorcher tout vif, comme vous le craigniez. » Mais enfin il le délia et lui donna congé d’aller chercher son juge, afin qu’il exécutât la sentence prononcée. André se départit quelque peu mal content, jurant d’aller chercher le valeureux don Quichotte de la Manche, et de lui raconter de point en point ce qui s’étoit passé, et qu’il lui feroit payer au septuple ; mais, nonobstant cela, partit en pleurant, et son maître demeura riant. Voilà comment le valeureux don Quichotte défit ce tort, très content de ce qui étoit arrivé.

Il lui étoit avis qu’il avoit donné un très heureux et haut commencement à ses chevaleries ; fort satisfait de soi-même, il tiroit chemin vers son village, disant à demi-voix : « Tu te peux bien appeler heureuse par-dessus toutes celles qui vivent aujourd’hui sur la terre, ô belle par-dessus les belles, Dulcinée du Toboso, puisqu’il t’est échu en sort d’avoir pour sujet et soumis à ta volonté et discrétion un si vaillant et si fameux chevalier comme est et sera don Quichotte de la Manche, lequel, comme tout le monde sait, reçut hier l’ordre de chevalerie, et aujourd’hui a défait le plus grand tort et grief qu’ait jamais formé l’injustice et commis la cruauté. Il a cejourd’hui ôté le fouet de la main à ce cruel ennemi qui, pour si peu de motifs, fouettoit ce délicat enfant. »

Sur ce, il arriva à un chemin qui se partageoit en quatre, et incontinent il se représenta à l’imagination les carrefours où les chevaliers errans se mettoient à penser lequel de ces chemins ils prendroient ; et pour les imiter il s’arrêta un peu tout coi, et, après y avoir bien pensé, il lâcha la bride à Rossinante, remettant sa volonté à celle de son roussin, lequel suivit sa première intention, qui fut de prendre le chemin de son écurie. Et, ayant marché environ comme une lieue, don Quichotte découvrit une grande troupe de gens, qui étoient, comme l’on sut depuis, certains marchands de Tolède, lesquels alloient acheter de la soie à Murcie. Ils étoient six et venoient avec leurs parasols, accompagnés de quatre valets à cheval et trois garçons de mules à pied. À peine don Quichotte les eut-il aperçus qu’il s’imagina que c’étoit un sujet de nouvelle aventure, et, pour imiter en tout ce qui lui sembloit être possible les rencontres qu’il avoit lues en ses livres, il lui fut avis qu’il convenoit fort bien en cet endroit-là une qu’il pensoit et se promettoit de faire. Et ainsi, avec une gentille contenance et résolution, il s’affermit sur ses étriers, il empoigna sa lance, approcha son écu de sa poitrine, et, tout planté au milieu du chemin, attendit que les chevaliers errans arrivassent, car il les tenoit et jugeoit déjà pour tels ; et, quand ils furent approchés en telle distance qu’ils se pouvoient voir et ouïr, don Quichotte éleva sa voix, et, d’une façon arrogante, dit : « Que tout le monde demeure là, si tout le monde ne confesse qu’il n’y a pas en tout l’univers plus belle damoiselle que l’impératrice de la Manche, la nompareille Dulcinée du Toboso. » Les marchands s’arrêtèrent, au son de ces discours, à regarder l’étrange figure de celui qui les faisoit, et, par la figure et par les paroles, ils s’aperçurent incontinent de la folie du maître ; mais ils voulurent voir tout à loisir où tendoit cette confession qu’on leur demandoit qu’ils fissent, et l’un d’eux, qui étoit un peu gausseur et bien fort avisé, lui dit : « Seigneur chevalier, nous autres ne connoissons pas qui est cette bonne dame que vous dites, montrez-nous-la : que si elle est douée d’une si grande beauté, comme vous nous la spécifiez, nous confesserons de bonne volonté et sans aucune contrainte la vérité que vous nous demandez.

— Si je vous l’avois montrée, répliqua don Quichotte, que feriez-vous en confessant une vérité si notoire et évidente ? L’important est que sans la voir vous le devez croire, confesser, affirmer, jurer et défendre, et, au cas que vous ne le faites, c’est moi à qui vous avez affaire, gens hors de raison et superbes ; soit que vous veniez un à un, comme le requiert l’ordre de chevalerie, ou bien tous ensemble, comme est la coutume et mauvais usage de ceux de votre sorte, je vous attends ici de pied ferme, me confiant en la raison que j’ai de mon côté.

— Seigneur chevalier, répliqua le marchand, je vous supplie au nom de tous nous autres princes qui sommes ici que nous n’enchargions point nos consciences en confessant une chose que nous n’avons jamais ni vue ni ouïe, et davantage étant si fort au préjudice des impératrices et reines de la banlieue de Tolède et de l’Estrémadure. Il vous plaise nous faire voir quelque portrait de cette dame, encore qu’il ne soit pas plus grand qu’un grain de blé : car par l’échantillon nous connoîtrons l’étoffe, et par ce moyen demeurerons satisfaits et assurés, et vous content et payé ; et même je crois que nous sommes déjà tant de votre côté qu’encore que son portrait nous montre qu’elle est borgnesse d’un œil, et que de l’autre il lui coule du vermillon et du soufre, ce nonobstant, pour vous complaire, nous dirons en sa faveur tout ce qu’il vous plaira.

— Il ne lui en coule point, canaille infâme ! répondit don Quichotte enflammé de colère, il ne lui en sort point, vous dis-je, de ce que vous dites, mais plutôt de l’ambre et de la civette entre du coton, et elle n’est ni borgnesse ni bossue, ains plus droite qu’un fuseau de Guadarrama ; mais, vous autres, vous me payerez le grand blasphème que vous avez dit contre une si grande beauté qu’est celle de ma maîtresse. »

Et, en disant cela, il courut sus, avec la lance baissée, à celui qui avoit dit ces paroles, avec tant de furie et de colère que, si la bonne fortune n’eût fait que Rossinante broncha et tomba à la moitié du chemin, il en eût mal pris à ce téméraire et audacieux marchand. Rossinante tomba, dis-je, et son maître s’en alla roulant un bon espace par le champ, et, se voulant relever, jamais il ne fut en sa puissance, tant il fut embarrassé de sa lance, écu, éperons et salade, outre le poids de ses vieilles armes. Et, pendant qu’il s’efforçoit de se lever et qu’il ne pouvoit en venir à bout, il disoit à ces marchands : « Ne fuyez pas, couards, chétives gens, attendez, car ce n’est pas ma faute, mais par celle de mon cheval que je suis ici étendu par terre. »

Un valet de mules de ceux qui les accompagnoient, qui n’avoit pas humeur trop bonne, oyant proférer à ce pauvre homme tombé tant de paroles arrogantes, ne le put endurer sans lui en donner la réponse sur les côtes, et, s’approchant de lui, il prit sa lance, et, après l’avoir mise en pièces, avec l’un des morceaux il commença à donner à notre don Quichotte tant de coups qu’en dépit et malgré ses armes il le moulut comme blé. Ses maîtres lui crioient qu’il ne lui en donnât pas tant et qu’il le laissât ; mais le garçon, qui étoit déjà piqué, ne voulut laisser le jeu jusqu’à décharger tout le reste de sa colère, et, courant prendre les autres tronçons de la lance, les acheva de rompre sur le misérable renversé, lequel, avec toute cette tempête de bastonnades qu’il voyoit venir sur lui, ne fermoit point la bouche, menaçant le ciel et la terre et les brigands, que tels lui sembloient-ils être. Le valet se lassa, et les marchands poursuivirent leur chemin, remportant bien de quoi conter tout du long d’icelui du pauvre bâtonné.

Celui-ci, après qu’il se vit tout seul, se remit à éprouver s’il se pourroit lever ; mais, s’il ne le put faire lorsqu’il étoit en santé et se portoit bien, comment l’auroit-il fait étant ainsi moulu et brisé, et encore avec tout cela se tenoit-il pour bien heureux, lui étant avis que c’étoit là une vraie disgrâce de chevalier errant, et l’attribuoit toute à la faute de son cheval ; et n’étoit pas possible qu’il se levât, tant il avoit tout le corps meurtri et froissé.

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