‹ L’Histoire de don Quichotte de la MancheChapitre 6 sur 127 · Première partie · V

Première partie · V

oyant donc qu’en effet il ne se pouvoit remuer, il s’avisa d’avoir recours à son remède ordinaire, qui étoit de penser à quelque passage de ses livres, et sa folie lui amena à la mémoire celui de Baudouin et du marquis de Mantoue, quand Charlot le laissa blessé en la montagne, histoire connue et sue des petits enfans, non ignorée des jeunes gens, célèbre et même reçue par les vieux, et ce néanmoins pas plus vraie que les miracles de Mahomet. Or, il lui sembla que celle-ci lui venoit comme moulée pour le pas où il se trouvoit, et ainsi, avec des démonstrations de grande douleur et ressentiment, il commença à se vautrer par terre et à dire d’une foible haleine, de même que l’on dit que disoit le blessé chevalier du bois :

« Hélas ! où es-tu, ma Dame, qui n’as point de compassion de mon mal ? Il faut que tu n’en saches rien, ou tu es fausse et déloyale ! »

Et en cette manière alla continuant cette romance jusqu’à ces vers, qui disent :

« Ô noble marquis de Mantoue, mon oncle et mon seigneur ! »

Et la fortune voulut que, quand il vint à ces vers, il vint à passer par là un laboureur de son lieu même et son voisin, qui venoit de porter un sac de blé au moulin, lequel, voyant cet homme-là étendu, s’approcha de lui et lui demanda qui il étoit et quel mal il sentoit, qu’il se plaignoit si tristement. Don Quichotte crut sans doute que c’étoit là le marquis de Mantoue, son oncle, et par ainsi ne lui répondit autre chose sinon qu’il poursuivit sa romance, où il lui rendoit compte de sa disgrâce et des amours du fils de l’empereur avec son épouse, de la même façon que la romance le chante. Le laboureur étoit tout ébahi d’ouïr dire ces folies, et, lui ayant ôté la visière, qui étoit déjà toute mise en pièces des coups de bâton qu’il avoit reçus, lui nettoya le visage qu’il avoit tout plein de poussière. Et à peine l’eut-il nettoyé qu’il le reconnut et lui dit : « Seigneur Quixada (car il se devoit ainsi appeler quand il avoit son jugement et qu’il n’étoit encore passé de gentilhomme posé et retenu à chevalier errant), qui est celui qui vous a mis en tel état ? » Mais il suivoit, en continuant sa romance, à tout ce qu’on lui demandoit.

Ce que voyant le bonhomme, du mieux qu’il put il lui ôta le plastron et l’épaulière pour voir s’il n’avoit point quelque blessure, mais il ne vit point de sang, ni marque aucune. Il tâcha de le relever de terre, et non sans grand travail le monta sur son âne, parce qu’il lui sembla que c’étoit une monture plus paisible. Il ramassa ses armes, jusqu’aux éclats de la lance, et les lia sur Rossinante, lequel il prit par les rênes et son âne par le licol, puis s’achemina vers son bourg, bien fort pensif d’ouïr les rêveries que don Quichotte disoit ; et ne l’étoit pas moins don Quichotte, lequel étoit moulu et froissé, qu’il ne se pouvoit tenir sur l’âne, et de fois à autre jetoit des soupirs qu’il envoyoit jusqu’au ciel, de telle sorte qu’il obligea de nouveau le laboureur de lui demander quel mal il sentoit ; et sembloit que le diable lui amenât à la mémoire les contes accommodés à ses malheureux succès, parce qu’au même instant, mettant en oubli Baudouin, il se souvint du More Abindarraez, lorsque le gouverneur d’Antequera, Rodrigo de Narvaez, le prit et mena prisonnier en son château. Tellement que, quand le laboureur lui demanda derechef comment il se portoit et ce qu’il sentoit, il lui répondit les mêmes paroles et raisons que le captif abencerrage répondoit à Rodrigo de Narvaez, de la même façon qu’il en avoit lu l’histoire en la Diane de Georges de Montemayor, là où elle est écrite, et se servant d’icelle si à propos que le laboureur se donnoit au diable d’ouïr une si grande machine de folies, par où il connut bien que son voisin étoit fou, et se hâtoit tant qu’il pouvoit d’arriver au village pour éviter l’ennui que don Quichotte lui causoit avec sa longue harangue, à la fin de laquelle il dit : « Sachez, Seigneur don Rodrigo de Narvaez, que cette belle Xarifa que je vous ai dite est maintenant la jolie Dulcinée du Toboso, pour laquelle j’ai fait et fais et ferai les plus hauts et renommés actes de chevalerie qui se soient vus, se puissent voir, ou se verront au monde. » À cela, le laboureur lui répondit : « Regardez bien, Seigneur, pécheur que je suis, que je ne suis ni don Rodrigo de Narvaez, ni le marquis de Mantoue, mais Pedro Alonso, votre voisin ; ni vous n’êtes pas aussi Baudouin, ni Abindarraez, mais bien l’honorable gentilhomme, le seigneur Quixada. — Je sais bien qui je suis, répondit don Quichotte, et sais que je peux être non seulement ceux que j’ai dits, mais aussi tous les douze pairs de France et tous les neuf preux : car mes hauts faits et gestes surpasseront ceux qu’ils ont jamais faits tous ensemble et un chacun d’eux à part soi. » En ces discours et autres semblables, ils arrivèrent à leur domicile à l’heure que la nuit s’approchoit ; mais le laboureur attendit qu’il fît un peu plus noir, afin que l’on ne vît point ce pauvre froissé gentilhomme en si mauvais équipage.

Étant donc venue l’heure qui lui sembla à propos, il entra au bourg en la maison de don Quichotte, laquelle il trouva toute en rumeur et trouble, et y avoit en icelle le curé et le barbier du lieu, grands amis de don Quichotte, auxquels la gouvernante disoit à haute voix : « Que vous semble-t-il, Seigneur licencié Pero Perez (ainsi s’appeloit le curé), de la disgrâce de mon maître ? Il y a six jours que ne paroissent ni lui, ni le roussin, ni l’écu, ni la lance, ni les armes ! Malheureuse que je suis ! car je me persuade, et c’est aussi vrai comme je suis née pour mourir, que ces maudits livres de chevalerie qu’il a, et qu’il a coutume de lire si souvent, lui ont troublé le jugement : car, à cette heure, il me souvient de lui avoir ouï dire plusieurs fois, parlant à lui-même, qu’il se vouloit faire chevalier errant et s’en aller chercher les aventures par le monde. Que tels livres puissent être recommandés à Satan et à Barabbas, puisqu’ils ont ainsi gâté et perdu le plus délicat entendement qu’il y eût en toute la Manche ! » La nièce en disoit autant et ajoutoit : « Sachez, Seigneur maître Nicolas (car c’étoit le nom du barbier), que plusieurs fois il est arrivé à monsieur mon oncle de lire en ces méchans livres d’aventures deux jours et deux nuits, à la fin desquels il jetoit le livre et mettoit la main à l’épée pour s’escrimer à grands coups de coutelas contre les murailles ; et, quand il étoit bien las, il disoit qu’il avoit tué quatre géans qui étoient comme quatre tours, et la sueur qu’il rendoit de lassitude, il disoit que c’étoit du sang des plaies qu’il avoit reçues en la bataille ; puis buvoit là-dessus une grande potée d’eau froide, qui le rendoit tout sain et pacifique, disant que cette eau étoit un breuvage très précieux, que le sage Esquif, grand enchanteur et son ami, lui avoit apporté. Mais toute la faute est à moi, qui ne vous ai pas averti des folies de monsieur mon oncle, afin que vous y apportassiez remède devant qu’il en arrivât un tel inconvénient, et que vous brûlassiez tous ces excommuniés de livres : car il en a tout plein qui mériteroient bien d’être brûlés comme s’ils étoient hérétiques. — J’en dis bien autant, dit le curé, et en bonne foi que le jour de demain ne se passera pas qu’il ne s’en fasse un acte public, et qu’ils ne soient condamnés au feu, afin qu’ils ne donnent sujet à qui les lira de faire de même que mon bon ami doit avoir fait. »

Le laboureur et don Quichotte oyoient tout cela, qui fut cause que le laboureur reconnut tout à fait la maladie de son voisin, et partant il commença à dire à haute voix : « Ouvrez, Messieurs, ouvrez au seigneur Baudouin et au seigneur marquis de Mantoue, qui est bien fort blessé, et au seigneur More Abindarraez que le valeureux Rodrigo de Narvaez, gouverneur d’Antequera, amène captif. » À ces exclamations ils sortirent tous ; et, comme ils connurent les uns leur ami et les autres leur oncle et maître, lequel n’étoit encore descendu de l’âne parce qu’il ne pouvoit, ils coururent l’embrasser, et il leur dit : « Arrêtez-vous, car je suis fort blessé par la faute de mon cheval ; que l’on me porte en mon lit et qu’on appelle, s’il est possible, la sage Urgande, afin qu’elle me panse et prenne garde à mes plaies. — Voyez, à la malheure, dit à ce point la gouvernante, si le cœur ne me disoit pas bien de quel pied clochoit mon maître. Montez au nom de Dieu, car nous vous saurons bien panser sans que cette Urgande vienne ici. Maudits soient encore cent et cent fois ces livres de chevalerie qui vous ont ainsi accommodé ! » Incontinent ils le menèrent au lit ; cherchant ses plaies, ils n’en trouvèrent aucune ; mais il leur dit qu’il n’étoit que froissé pour avoir fait une grande chute avec Rossinante, son cheval, en combattant contre dix géans les plus démesurés et audacieux que l’on eût su trouver en grande partie de la terre. « Voilà, voilà, dit le curé, il y a des géans en campagne, et, par la sainte croix que voilà, je les brûlerai demain devant qu’il soit nuit. » Ils firent mille questions à don Quichotte, et à pas une il ne voulut répondre autre chose, sinon qu’on lui donnât à manger et qu’on le laissât dormir, ce qui étoit le plus important. On le fit ainsi, et le curé s’informa bien au long du laboureur de la façon dont il avoit trouvé don Quichotte : celui-ci lui conta le tout avec les folies qu’il avoit dites en le trouvant et en l’amenant, ce qui donna plus d’envie à monsieur le licencié de faire ce qu’il fit le lendemain, qui fut d’appeler son ami maître Nicolas le barbier, en la compagnie duquel il vint au logis de don Quichotte.

1. Les neuf preux sont : Josué, David et Judas Machabée ; Hector, Alexandre et César ; Artus, Charlemagne et Godefroy de Bouillon.

2. C’est Alquif, et non pas Esquif.

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