Première partie · LII
e discours du chevrier causa un plaisir général à tous ceux qui l’avoient écouté, et spécialement au chanoine qui, avec une extrême curiosité, nota la manière dont il l’avoit raconté, aussi éloigné de paraître un chevrier rustique que proche de se montrer un adroit courtisan, et partant il dit que le curé avoit eu bien raison de dire que les montagnes nourrissoient des lettrés. Ils s’offrirent tous à Eugène ; mais celui qui se montra le plus libéral en cela fut don Quichotte, qui lui dit : « Certainement, mon compère chevrier, si je me trouvois en mesure de pouvoir entreprendre quelque aventure, je me mettrois tout à cette heure même en chemin pour vous la procurer bonne : car je tirerois Léandra du monastère, où sans aucun doute elle est contre sa volonté, en dépit de l’abbesse et de tous ceux qui le voudroient empêcher, et vous la mettrois entre les mains, afin d’en faire à votre volonté, en gardant toutefois les lois de la chevalerie, qui commandent que l’on ne fasse de déplaisir à aucune damoiselle, encore que j’espère en Dieu Notre-Seigneur que la force d’un malicieux enchanteur n’aura pas autant de pouvoir que celle d’un autre enchanteur mieux intentionné, et pour lors je vous promets ma faveur et mon aide, comme m’y oblige ma profession, qui n’est autre que de favoriser les infirmes et nécessiteux. »
Le chevrier le regarda ; mais, comme il le vit de si mauvais poil et de si chétive mine, il s’en ébahit, et demanda au barbier qui étoit auprès de lui : « Monsieur, qui est cet homme-là qui a une façon pareille et qui parle de la sorte ? — Qui seroit-ce, répondit le barbier, sinon le fameux don Quichotte de la Manche, défaiseur de griefs, redresseur de torts, le rempart des damoiselles, la terreur des géans et le vainqueur des batailles. — Cela me semble, répondit le chevrier, pareil à ce qui se lit aux livres des chevaliers errans, qui faisoient tout ainsi que vous dites de cet homme-ci, encore que pour moi je tiens ou que vous vous moquez, ou bien que ce gentilhomme doit avoir les chambres de sa tête vides. — Vous êtes un bien grand drôle, dit alors don Quichotte ; c’est vous qui êtes le vide et l’estropié de cervelle : car je suis plus plein que jamais ne le fut la grande putain, fille de putain, qui vous a enfanté. » En disant cela, il empoigna un pain qui étoit près de lui et en frappa le chevrier au visage d’une telle furie qu’il lui écrasa le nez ; mais le chevrier, qui n’y entendoit pas raillerie, voyant qu’il le traitoit si rudement, sans avoir égard ni au tapis, ni à la nappe, ni à tous ceux qui étoient à dîner, sauta sur don Quichotte, l’empoignant par le cou avec les deux mains, et n’eût point fait de difficulté de l’étrangler, si Sancho Pança ne fût survenu sur ce point, qui le prit par les épaules et le renversa sur la table, rompant les plats, cassant les verres, répandant et éparpillant tout ce qui étoit dessus. Don Quichotte, se voyant libre, se rejeta sur le chevrier, lequel, ayant le visage tout plein de sang, froissé à coups de pied par Sancho, alloit à quatre pattes, cherchant un couteau de la table pour faire quelque sanglante vengeance ; mais le chanoine et le curé l’en empêchèrent ; toutefois le barbier fit en sorte que le chevrier attrapa don Quichotte sous soi, et lui déchargea une si grande quantité de gourmades qu’il pleuvoit autant de sang du visage du pauvre chevalier que du sien. Le chanoine crevoit de rire, aussi faisait le curé, les archers sautoient de joie, ils les agaçoient l’un contre l’autre, comme on fait aux chiens quand ils sont acharnés et qu’ils s’entremordent les uns les autres : le seul Sancho se désespéroit, parce qu’il ne se pouvoit défaire d’un valet du chanoine qui l’empêchoit de secourir son maître.
En somme, étant tous en joie et en fête, hormis les deux gourmeurs qui se grattoient, ils ouïrent le son d’une trompette si triste qu’il leur fit tourner le visage vers l’endroit d’où il leur sembloit qu’il venoit ; mais celui qui fut le plus ému de l’ouïr fut don Quichotte, lequel, encore qu’il fût sous le chevrier, assez contre son gré et plus que médiocrement froissé et moulu, lui dit : « Frère Diable, car il n’est pas possible que tu ne le sois, puisque tu as eu la force d’assujettir la mienne, je te prie que nous fassions trêve pour une heure seulement, parce qu’il me semble que le son douloureux de cette trompette qui parvient à nos oreilles m’appelle à quelque nouvelle aventure. » Le chevrier, qui étoit déjà las de moudre et d’être moulu, le lâcha tout aussitôt, et don Quichotte se mit sur pied, tournant le visage vers l’endroit où le son s’entendoit, et vit à l’improviste descendre par un coteau plusieurs hommes habillés de blanc à la façon de pénilens. Or, le cas étoit que cette année-là les nuées avoient dénié leur rosée à la terre, tellement que par tous les lieux de cette province on faisoit des processions, des rogations et des disciplines, demandant à Dieu qu’il ouvrît les mains de sa miséricorde et leur envoyât de la pluie ; et, pour cet effet, les gens d’un village qui étoit près de là venoient en procession à un saint ermitage qui étoit sur un coteau de cette vallée.
Don Quichotte, voyant les étranges habits de ces pénitens, sans se remettre en mémoire combien de fois il les devoit avoir vus, s’imagina que c’étoit un sujet d’aventure, et qu’à lui seul appartenoit, comme à chevalier errant, de l’entreprendre et ce qui lui confirma davantage cette imagination, ce fut qu’il pensa qu’une image qu’ils portoient, couverte de deuil, étoit quelque dame de qualité, que ces félons et méchans brigands emmenoient de force, et, comme cela lui vint en pensée, il accourut d’une grande légèreté vers Rossinante, lequel paissoit tranquillement, et, lui ôtant de l’arçon la bride et la targe, tout en un instant le brida, et, demandant son épée à Sancho, monta sur son cheval, embrassa son écu, et dit à haute voix à tous ceux qui étoient là : « C’est maintenant, valeureuse compagnie, que vous verrez combien il importe qu’il y ait au monde des chevaliers qui fassent profession de l’ordre de la chevalerie errante ; je vous dis à cette heure que vous verrez par la liberté de cette bonne dame que voilà captive s’il faut faire état des chevaliers errans. »
En disant cela, il serra les cuisses contre Rossinante, car d’éperons il n’en avoit point, et à toute bride, au grand trot (parce que, de galop, il ne se lit point en toute cette véridique histoire que jamais Rossinante en ait fourni aucun), il s’en alla donner sur ces pénitens, et, encore que le curé, le chanoine et le barbier s’efforçassent de le retenir, il ne leur fut jamais possible, et encore moins le firent arrêter les cris que Sancho poussoit, disant : « Où allez-vous, Seigneur don Quichotte ? quels diables avez-vous au corps, qui vous meuvent d’aller contre notre foi catholique ? Prenez garde, mal m’advienne, que c’est là une procession de pénitens, et que cette dame qu’ils portent sur cette civière est l’image très bénite de la Vierge sans tache : regardez, Monsieur, ce que vous faites, que pour cette fois il se peut dire que vous ne le savez pas. » Sancho se travailla pour néant, parce que son maître étoit tellement emporté à donner sur ces pauvres pénitens et à délivrer la dame en deuil qu’il n’ouït aucune parole, et, en eût-il ouï aucune, il ne fût pas retourné quand même le roi le lui eût commandé. Il arriva donc sur la procession et arrêta Rossinante, qui avoit déjà bonne volonté de reposer un peu, et d’une voix troublée et enrouée dit : « Vous autres, qui peut-être, pour ce que vous n’êtes pas gens de bien, vous couvrez le visage, attendez et écoutez ce que je veux vous dire. »
Les premiers qui s’arrêtèrent furent ceux qui portoient l’image, et l’un des quatre prêtres qui chantoient les litanies, voyant l’étrange mine de don Quichotte, la maigreur de Rossinante et les autres circonstances dignes de risée qu’il remarqua et découvrit en lui, répondit : « Monsieur mon frère, si vous nous voulez dire quelque chose, dites-le vitement, parce que ces frères ici se déchirent toute leur pauvre chair, et nous ne pouvons arrêter, et il n’y a pas de raison aussi à nous arrêter à ouïr chose aucune, si ce n’est qu’elle soit assez brève pour se dire en deux paroles. — Je la dirai en une, répliqua don Quichotte, et c’est ceci, que tout sur-le-champ vous mettiez en liberté cette belle dame, dont les larmes et l’air triste montrent clairement que vous l’emmenez contre sa volonté, et que vous lui avez fait quelque signalé outrage ; et moi, qui suis né au monde pour remédier à de semblables griefs, je ne consentirai point que vous fassiez un pas de plus sans lui donner la liberté qu’elle désire et mérite. » Tous ceux qui ouïrent ces raisons y reconnurent que don Quichotte devoit être quelque fou, tellement qu’ils éclatèrent tous de rire, ce qui fit mettre de la poudre à la colère de don Quichotte : car, sans dire une seule parole de plus, mettant l’épée à la main, il courut vers la civière. Un de ceux qui la portoient, laissant la charge à ses compagnons, alla au-devant de don Quichotte, brandissant contre lui une fourche ou bâton dont il soutenoit la civière tandis qu’il se reposoit, et, recevant dessus un grand coup d’épée que lui déchargea don Quichotte, duquel elle fut mise en deux pièces, avec le bout qui lui demeura en la main, il donna un tel coup à don Quichotte sur une épaule, du côté de l’épée, que l’écu ne put parer contre cette force du vilain, et le pauvre don Quichotte fut contraint de donner par terre fort mal accommodé.
Sancho Pança, qui le suivoit toujours haletant, le voyant tombé, cria à son batteur qu’il ne le frappât plus, parce que c’étoit un pauvre chevalier enchanté qui en jour de sa vie n’avoit fait mal à personne ; mais ce qui retint le vilain, ce ne furent pas les cris de Sancho, mais de voir que don Quichotte ne remuoit ni pied ni patte, et par ainsi, croyant l’avoir tué, il troussa hâtivement sa tunique à sa ceinture, et se mit à fuir par la campagne comme un chevreuil. Sur ces entrefaites, tous ceux de la compagnie de don Quichotte arrivèrent là où il étoit ; mais tous ceux de la procession, qui les virent venir courant, et avec eux les archers tenant leurs arbalètes, eurent peur de quelque mauvais accident, de sorte qu’ils se mirent tous en rond à l’entour de l’image, et, haussant leurs chaperons, empoignèrent leurs disciplines, et les prêtres les chandeliers ; ils attendoient l’assaut, avec résolution de se défendre et de repousser les assaillans s’ils pouvoient ; mais la fortune en disposa mieux qu’ils ne pensoient, parce que Sancho ne fit autre chose que se jeter sur le corps de son maître, faisant sur lui la plus risible et la plus douloureuse lamentation du monde croyant qu’il fût mort. Le curé fut reconnu par l’autre qui venoit avec la procession, laquelle connoissance apaisa la crainte qu’avoient conçue les deux bataillons. Le premier curé rendit en deux mots compte de ce qu’étoit don Quichotte, par quoi lui et toute la troupe des flagellans allèrent voir si le pauvre chevalier étoit point mort, et ils ouïrent que Sancho Pança, avec les larmes aux yeux, disoit :
« Ô fleur de la chevalerie qui d’un seul coup de bâton as parachevé la carrière de tes ans si bien employés. Ô honneur de ton lignage, ornement et gloire de toute la Manche, voire de tout le monde, lequel, si tu viens à lui manquer, demeurera rempli de malfaiteurs sans crainte d’être châtiés de leurs méfaits, ô libéral par-dessus tous les Alexandres, puisque, pour huit mois seulement de service que je t’avois rendu, tu m’avois fait présent de la meilleure île que la mer environne ! Ô humble avec les superbes et arrogant envers les humbles, attaqueur de dangers, patient d’affronts, amoureux sans cause, imitateur des bons, fléau des méchans, ennemi des pervers ; enfin chevalier errant, qui est tout ce qui se peut dire ! »
Aux cris et aux gémissemens de Sancho, don Quichotte reprit ses esprits, et la première parole qu’il dit fut : « Celui qui vit loin de vous, très douce Dulcinée, est bien sujet à de plus grandes misères que celle-ci. Aide-moi, mon ami Sancho, à me remettre sur le char enchanté, car je ne suis pas en état d’étreindre la selle de Rossinante, parce que j’ai toute cette épaule rompue. — Je le ferai fort volontiers, mon Seigneur, répondit Sancho, et retournons à notre village en la compagnie de ces messieurs qui désirent votre bien, et là nous donnerons ordre à faire une autre sortie de plus de profit et de gloire. — Tu dis bien, Sancho, répondit don Quichotte, et ce sera grande prudence de laisser passer la mauvaise influence des astres qui court à présent. »
Le chanoine, le curé et le barbier lui dirent qu’il feroit fort bien de faire ce qu’il disoit, et ainsi, après s’être donné du passe-temps avec les simplicités de Sancho Pança, ils remirent don Quichotte sur le chariot, comme il étoit auparavant. La procession se remit en ordre et poursuivit son chemin. Le chevrier prit congé de tout le monde ; les archers ne voulurent point passer outre, et le curé leur paya ce qui leur étoit dû. Le chanoine pria le curé de lui donner avis de l’affaire de don Quichotte, s’il guérissoit de sa folie ou bien si elle continuoit, et sur cela il prit congé afin de poursuivre son voyage.
Enfin, tous se divisèrent et se séparèrent, demeurant seuls le curé et le barbier, don Quichotte et Pança, avec le bon Rossinante, lequel, en tout ce qu’il avoit vu, montroit autant de patience que son maître. Le bouvier attela ses bœufs et accommoda don Quichotte sur une botte de foin, puis, avec son flegme accoutumé, il suivit le chemin que le curé voulut.
Au bout de six jours ils arrivèrent au village de don Quichotte, où ils entrèrent en plein midi, et il se rencontra que ce fut un dimanche, et tout le peuple étoit assemblé en la place, à travers laquelle passa le chariot de don Quichotte. Ils accoururent tous pour voir ce qui venoit dans le chariot, et, quand ils reconnurent leur compatriote, ils demeurèrent émerveillés, et tout incontinent un petit garçon s’en courut au logis pour en dire les nouvelles à sa gouvernante et à sa nièce, comme quoi leur oncle et leur maître étoit tout maigre et défait, et qu’on l’amenoit sur une charrette à bœufs couché sur un tas de foin. Ce fut pitié d’ouïr les cris que jetèrent les deux bonnes dames, les soufflets qu’elles se donnèrent, les malédictions que de nouveau elles jetèrent sur ces maudits livres de chevalerie, ce qui se renouvela encore quand elles virent entrer don Quichotte par la porte de sa maison.
Aux nouvelles de cette arrivée du chevalier, la femme de Sancho Pança y accourut, parce qu’elle avoit su que son mari étoit allé avec don Quichotte pour lui servir d’écuyer, et, aussitôt qu’elle vit Sancho, la première chose qu’elle lui demanda ce fut si son âne se portoit bien ; Sancho lui répondit qu’il se portoit mieux que son maître. « Dieu soit loué, poursuivit-elle, de tant de bien qu’il m’a fait ; mais contez-moi à cette heure, mon ami, quel profit avez-vous tiré de vos services d’écuyer ? quelle robe m’en apportez-vous ? et quels beaux petits souliers pour vos enfans ? — Je n’apporte rien de tout cela, ma femme, dit Sancho, bien que j’apporte d’autres choses qui sont de plus grande importance. — J’en suis bien aise, répondit la femme ; montrez-moi ces choses de plus grande importance et de plus de valeur, mon ami, car je les veux voir, afin de me réjouir le cœur, que j’ai eu si triste et si dolent durant tous les siècles de votre absence. — Ma femme, je vous les montrerai à la maison, dit Pança, et pour cette heure donnez-vous un peu de patience : car, s’il plaît à Dieu, une autre fois que nous sortirons pour aller chercher des aventures, vous me verrez en peu de temps comte ou gouverneur d’une île, et non de celles qu’on voit par-ci par-là, mais de la meilleure qui se pourra trouver. — Dieu le veuille, mon mari, car nous en avons bien besoin ; mais, dites-moi, qu’est-ce que cela, des îles, parce que je ne l’entends pas ? — Le miel n’est pas fait pour la bouche de l’âne, répondit Sancho ; tu le verras quand il en sera temps, ma femme, et même tu t’étonneras de t’ouïr appeler dame par tous tes vassaux. — Que dites-vous de dames, d’îles et de vassaux ? répliqua Jeanne Pança (car ainsi se nommoit la femme de Sancho, encore qu’ils ne fussent pas parens, mais parce qu’en la Manche c’est la coutume que les femmes prennent le nom de leurs maris). — Ne te mets pas en peine, Jeanne, de savoir cela sitôt, il suffit que je te dise la vérité, et couds-toi la bouche : je te dirai seulement, en passant, qu’il n’y a chose plus douce au monde pour un honnête homme que d’être écuyer d’un chevalier errant, lequel va en quête d’aventures. Bien est-il vrai que la plupart de celles qui se trouvent ne réussissent pas tant à souhait que l’on voudroit bien : car, de cent que l’on rencontre, les quatre-vingts et dix-neuf sont ordinairement tortues et de travers. Je le sais par expérience, parce que je suis échappé de quelqu’une berné, et d’autres très bien frotté ; mais, malgré tout cela, c’est une belle chose d’attendre les événemens, traversant les montagnes, fouillant les forêts, grimpant sur les rochers, visitant les châteaux, logeant dans les tavernes à discrétion, sans cracher à l’offrande, sans payer au diable un denier. »
Tous ces discours se tinrent entre Sancho Pança et Jeanne Pança, sa femme, tandis que la gouvernante et la nièce de don Quichotte le reçurent, qui le dépouillèrent et le couchèrent tout étendu en son ancien lit. Il les regardoit avec des yeux hagards, et ne pouvoit se rendre compte en quel lieu il étoit. Le curé recommanda à la nièce de soigner son oncle, de le bien traiter, et que toutes deux prissent bien garde qu’il ne leur échappât encore une fois, leur racontant tout ce qu’il avoit fallu faire pour le ramener à la maison. Ici elles poussèrent au ciel de nouveaux cris, ici elles recommencèrent à maudire les livres de chevalerie ; elles prièrent Dieu de vouloir confondre jusqu’au centre de l’abîme les auteurs de tant de mensonges et de rêveries. Finalement, elles demeurèrent confuses et en alarme de l’appréhension qu’elles avoient de voir leur maître et leur oncle disparoître aussitôt qu’il se sentiroit un peu mieux ; et il en advint tout ainsi qu’elles se l’étoient imaginé. Mais l’auteur de cette histoire, avec quelque curiosité et quelque soin qu’il ait recherché les hauts faits que don Quichotte accomplit en sa troisième sortie, n’a pourtant pu en avoir aucune connoissance, au moins par des écrits authentiques ; la renommée seule a conservé dans les mémoires de la Manche qu’à la troisième sortie que fit don Quichotte, il alla à Saragosse, où il se trouva en des joutes fameuses qui se firent en cette ville-là, y montrant et faisant des choses dignes de sa valeur et de sa haute intelligence.
Et ne peut ledit auteur trouver chose aucune, ni de sa fin, ni comment il acheva ses prouesses ; même il n’en eût rien trouvé ni su, si le bonheur ne lui eût fait rencontrer un vieux médecin qui avoit chez lui une caisse de plomb, qu’il disoit avoir été trouvée dans les fondations d’un ancien ermitage que l’on rebâtissoit de nouveau, et dans cette caisse on avoit trouvé certains parchemins écrits en lettres gothiques, mais en vers castillans, qui contenoient plusieurs de ses hauts faits, et rendoient témoignage de la beauté de Dulcinée du Toboso, de la figure de Rossinante, de la fidélité de Sancho Pança et de la sépulture du même don Quichotte, avec différens éloges et épitaphes de sa vie et de ses mœurs, et ceux que l’on peut lire et mettre au net furent ceux que place ici le croyable auteur de cette histoire nouvelle, et qui ne fut jamais vue. Il ne demande à ceux qui la liront, pour récompense du grand et immense travail que lui a coûté la recherche d’icelle parmi toutes les archives de la Manche, pour la mettre en lumière, autre chose, sinon qu’on y ajoute la même foi qu’ont accoutumé de donner les personnes prudentes aux livres de chevalerie, qui ont tant de vogue et de crédit par le monde : car avec cela il se tiendra content et satisfait, et même cela l’encouragera à en tirer et chercher d’autres, sinon aussi véritables, au moins aussi bien inventées et aussi divertissantes. Les premières paroles qui étoient écrites sur le parchemin qui se trouva en la caisse de plomb étoient celles-ci :
épitaphe.
Le fou qui orna la Manche de plus de dépouilles que Jason la Crète, le jugement qui eut la girouette aiguë où mieux eût valu l’avoir carrée ;
Le bras qui étend si loin sa puissance qu’elle va du Cathay à Gaëte, la Muse la plus horrible et en même temps la plus aimable qui grava ses vers sur une planche d’airain ;
Celui qui laissa en arrière les Amadis, et fit peu de cas des Galaors, s’appuyant sur l’amour et la vaillance ;
Celui qui fit taire les Bélianis, celui qui s’en alla errant sur Rossinante, gît sous cette froide pierre.
sonnet.
Celle que vous voyez, au visage gras et fleuri, à la forte poitrine, à l’air déluré, c’est Dulcinée, reine du Toboso, dont l’amoureux fut le grand don Quichotte.
Il foula pour elle l’un et l’autre flanc de la grande Sierra Negra, et le fameux champ de Montiel jusqu’aux plaines herbues d’Aranjuez, à pied et fatigué.
Ce fut la faute de Rossinante. Ô funeste étoile ! Et cette dame de la Manche, et cet invincible chevalier errant, elle en ses tendres années,
En mourant cessa d’être belle, et lui, bien qu’il demeure gravé sur le marbre, ne put se dérober à l’amour, à ses fureurs, à ses artifices.
sonnet.
Sur le superbe tronc diamantin que de ses pieds sanglans foule Mars, le frénétique Manchègue brandit son étendard avec une valeur merveilleuse.
Il y suspend les armes de fin acier avec lesquelles il détruit, il désole, il brise et tue. Prouesses merveilleuses ! Mais l’art invente un nouveau style pour le nouveau paladin.
Et si la Gaule se targue de son Amadis, par les braves descendans de qui la Grèce a mille fois triomphé et répandu au loin sa gloire,
Aujourd’hui la cour où préside Bellone couronne don Quichotte, et la Manche superbe tire de lui plus d’honneur que des autres n’ont fait la Grèce ni la Gaule.
Jamais l’oubli ne ternira sa gloire, puisqu’il n’est pas jusqu’à Rossinante qui ne l’emporte en gaillardise sur Brillador et sur Bayard.
sonnet.
Celui-ci est Sancho Pança, petit de corps, mais grand en valeur. Étrange merveille ! L’écuyer le plus simple et le plus dépourvu d’artifice qu’il y eut au monde, je vous l’assure sous serment.
Il ne fut pas à deux doigts d’être comte, si ne s’étoient ligués pour sa perte les insolences et les injustices du siècle pervers, qui ne pardonnent pas même à un bourriquet.
C’est sur lui qu’alla (on peut mentir sans crainte) ce paisible écuyer derrière le paisible coursier Rossinante et derrière son maître.
Ôvaines espérances des hommes, comme vous passez en promettant le repos, pour finir à la nuit, à la terre, au rêve !
LE FARFADET, ACADÉMICIEN DE L’ARGAMASILLA, SUR LA SÉPULTURE DE DON QUICHOTTE.
épitaphe.
Ci-dessous gît un chevalier,
Très bien battu et mal allant,
Qui fut porté par Rossinant,
Voyageant en plus d’un sentier.
Sancho Pança, ce lourd bâtier,
Est couché tout auprès de lui,
Serviteur le plus sûr appui
Que ne fut oncques écuyer.
DU TISCOT, ACADÉMICIEN DE L’ARGAMASILLA, SUR LA SÉPULTURE DE DULCINÉE DU TOBOSO.
épitaphe.
Ici repose Dulcinée
Qui fut, bon gré, malgré le sort,
De grosse garce potelée,
Réduite en cendre par la mort.
Comme elle étoit de grand lignage,
Grand’dame elle parut aussi,
Et fut l’honneur de son village,
Et de Quichotte le souci.
Tels furent les vers que l’on put lire, et les autres, à cause que la lettre en étoit rongée de teignes, furent mis entre les mains d’un académicien, afin qu’il les déclarât par conjecture. On sait qu’il l’a fait au prix de bien des veilles et de beaucoup de travail, et que son intention est de les mettre en lumière, avec l’espérance de la troisième sortie de don Quichotte,
Fors’altri canterà con miglior plettro.
1. Le traducteur s’est borné à donner ici les trois lignes préliminaires de l’épitaphe. Tout ce qui suit, jusqu’à l’épitaphe en vers de la page 273, a été traduit par nous.
2. On suppose que Cervantes, mis en prison par les habitants d’Argamasilla, les tourne en ridicule pour se venger d’eux.
3. Fors’ altri canterà con miglior plettro, citation tirée du Roland furieux, chant XXX, et qui signifie : « Peut-être un autre le chantera-t-il sur un luth plus parfait. »