‹ L’Histoire de don Quichotte de la MancheChapitre 54 sur 127 · Seconde partie · I

Seconde partie · I

id Hamet ben Engeli raconte en la seconde partie de cette histoire, et troisième sortie de don Quichotte, que le curé et le barbier demeurèrent près d’un mois sans le visiter, de peur de lui renouveler et lui faire revenir à la mémoire les choses passées. Toutefois ils ne laissoient pas de voir souvent sa nièce et sa gouvernante et de leur recommander expressément d’être soigneuses de le bien traiter, lui donnant à manger des choses fortifiantes, propres et bonnes pour le cœur et pour le cerveau, d’où procédoit, selon qu’on en pouvoit juger par raison, toute sa mésaventure. Elles leur dirent qu’elles ne manqueroient pas d’apporter de fort bonne volonté en ce sujet tout le soin possible, et que même elles n’y avoient jamais rien épargné, qu’elles étoient d’autant plus induites à le faire qu’elles voyoient que leur maître avoit des intervalles et des momens où il paroissoit posséder tout son jugement. Le curé et le barbier reçurent un grand contentement de ce qu’on leur dit, parce qu’il leur sembloit avoir fort bien rencontré lorsqu’ils le firent traîner comme enchanté dans le char à bœufs de la sorte que vous avez pu voir au dernier chapitre de la première partie de cette non moins grande que véritable et exacte histoire. C’est pourquoi ils résolurent de le visiter et de faire expérience de son amendement, quoiqu’ils le jugeassent presque impossible. Mais auparavant ils convinrent entre eux qu’ils ne lui parleroient nullement, ni en sa présence, de la chevalerie errante, afin de ne se mettre point au danger de découdre les fils de la blessure qui étoient encore tout frais.

Ils allèrent donc enfin le voir et le trouvèrent assis dans son lit avec une camisole de frise verte et un bonnet rouge à la façon de Tolède. Au reste, il étoit si sec et si maigre qu’on ne l’eût guère pris que pour une momie. Ils furent fort bien reçus par lui, et, s’étant informés comment il se portoit, il leur rendit raison de sa personne et de sa santé de sens bien rassis et avec des paroles fort élégantes. De propos en propos ils tombèrent sur ce point que l’on nomme maxime d’État et procédés de gouvernement, corrigèrent tel abus et condamnèrent tel autre, réformant une coutume, en rejetant une autre, chacun d’eux faisant du législateur, du Lycurgue moderne et du nouveau Solon. Enfin ils renouvelèrent de telle sorte la république que l’on eût dit qu’ils l’avoient mise dans une fournaise, et l’en avoient retirée tout autre qu’elle n’étoit auparavant. Or, notre don Quichotte parla si pertinemment en toutes les matières auxquelles on toucha que les deux examinateurs ne firent point de doute de croire qu’il avoit recouvré son bon sens et son parfait jugement.

Sa nièce et sa gouvernante étoient présentes à ces discours, et elles ne se lassoient point de remercier Dieu, voyant leur maître avec un si bon entendement. Cependant le curé, changeant sa résolution première, qui étoit de ne parler ni en mal ni en bien des choses de la chevalerie, voulut faire une complète expérience et découvrir si la guérison de don Quichotte étoit fausse ou véritable. Voilà pourquoi, de sujet en sujet, il vint à raconter certaines nouvelles qui étoient venues de la cour. Entre autres choses, il dit que l’on tenoit pour certain que le Turc descendoit avec une puissante flotte, et qu’on ne connoissoit ni son dessein, ni où devoit fondre un si gros nuage ; que toute la chrétienté en étoit alarmée et possédée de la crainte que cet infidèle nous donne presque tous les ans en armant de la sorte ; le curé disoit encore que Sa Majesté Catholique avoit fait armer les côtes de Naples et de la Sicile, et l’île de Malte.

« Sa Majesté, repartit don Quichotte, a fait ce qu’un prudent guerrier doit faire en pourvoyant de bonne heure à ses États, pour que l’ennemi ne le prenne pas au dépourvu. Toutefois, si l’on vouloit suivre mon conseil, on useroit d’un moyen et d’une précaution à laquelle Sa Majesté est à cette heure bien loin de penser. » À peine le curé ouït ces paroles qu’il dit entre ses dents : « Dieu te veuille assister, pauvre don Quichotte, car il me semble que tu descends du haut sommet de ta folie au profond abîme de ta simplicité. » Mais le barbier, qui avoit eu déjà une pensée pareille à celle du curé, demanda à don Quichotte quels étoient la précaution et l’avis dont il venoit de parler, que peut-être cet avertissement étoit tel qu’on le pourroit mettre sur la liste de tant d’avis impertinens que l’on donne ordinairement aux princes. « Monsieur le gratteur, répliqua don Quichotte, mon avis n’est point impertinent, mais au contraire fort pertinent. — Je ne le dis pas pour cela, dit le barbier, mais parce que l’expérience nous apprend que tous ou la plus grande partie des avis que l’on donne à Sa Majesté sont ou impossibles ou impertinens, ou bien au dommage du roi et du royaume. — Le mien, répondit don Quichotte, n’est ni impossible ni impertinent, mais le plus facile, le plus juste, le plus propre et le plus court qui puisse venir à la pensée de tous ceux qui se mêlent de donner des avis. — Vous tardez bien à nous l’apprendre, Seigneur don Quichotte, dit le curé. — Je ne voudrois pas, répondit don Quichotte, le dire maintenant, et qu’au partir de là il fût demain au matin rapporté aux oreilles de messieurs du conseil, et qu’un autre eût le remercîment et la récompense de mon travail. — Quant à moi, dit le barbier, je vous donne ma parole devant Dieu et devant les hommes que je ne dirai jamais ni à Roi, ni à Roch, ni à homme mortel, ce que vous daignerez nous en apprendre, serment que j’ai appris dans la romance du Curé, lequel, en sa préface, avertit le roi du larron qui lui avoit dérobé les cent pistoles, et sa mule qui alloit si bien l’amble. — Je suis ignorant des histoires, dit don Quichotte ; néanmoins je sais que ce serment est bon, puisque je n’ignore pas que monsieur le barbier est fort homme de bien. — Quand cela ne seroit pas, dit le curé, je le fais bon et j’en réponds pour lui, et promets qu’en ce sujet il ne parlera non plus qu’un muet, à peine d’en payer les épices. — Et qui sera caution pour votre Seigneurie ? dit don Quichotte. — Ma profession, répondit le curé, qui est d’être secret.

— Corps d’un tel, dit alors don Quichotte, il ne faudroit sinon que Sa Majesté fît proclamer à son de trompe que tous les chevaliers errans qui recherchent les aventures en Espagne se rendissent à sa cour à un jour assigné. Et, quand il n’y en viendroit qu’une demi-douzaine, tel d’entre eux pourroit s’y trouver, qui à lui seul seroit capable de ruiner et détruire toute la puissance du Turc. Je vous prie, un peu de patience, et entendez mes raisons. Est-ce par aventure une chose nouvelle qu’un seul chevalier errant ait mis en déroute une armée de deux cent mille hommes, comme si tous ensemble n’avoient qu’un gosier ou n’étoient faits que de pâte d’amandes. Mais dites-moi, de grâce, combien d’histoires sont pleines de semblables merveilles ! Si aujourd’hui, à la male heure pour moi, car je ne veux point dire pour autre, vivoit le fameux don Bélianis, ou quelque autre de la race infinie d’Amadis de Gaule, si quelqu’un d’eux vivoit et qu’il attaquât le Turc, je vous laisse à penser qui en gagneroit la victoire. Toutefois, Dieu regardera en pitié son pauvre peuple, et suscitera quelqu’un, sinon aussi vaillant que les anciens chevaliers errans, au moins qui les égalera en courage ; et Dieu m’entend bien, et je ne dis rien de plus. — Puissé-je mourir, dit alors la nièce, si mon oncle ne désire être encore chevalier errant ! » Lors don Quichotte fit cette réponse : « J’ai à mourir chevalier errant, et que le Turc descende ou monte quand il voudra, et avec telle puissance qu’il pourra, je vous dis encore un coup que Dieu m’entend bien. — Je supplie votre Seigneurie, dit alors le barbier, qu’elle me donne permission de lui faire en peu de mots un conte d’une chose arrivée à Séville. Ce conte venant ici comme si on l’avoit jeté au moule, cela me donne l’envie de vous le dire. » Don Quichotte lui en donna la permission, et le curé et les autres assistans y prêtèrent attention, et le barbier commença en cette manière :

« Il y avoit, dit-il, dans l’hôpital des fous de Séville, un homme que ses parens avoient enfermé en ce lieu parce qu’il avoit perdu l’entendement. Il avoit pris ses degrés à Osuna ; mais, quand il eût été gradué de Salamanque, il n’eût pas laissé d’être toujours fou, suivant l’opinion de plusieurs. Ce gradué, au bout de quelques années qu’il fut demeuré enfermé en ce lieu, se fit accroire qu’il étoit sage et de jugement rassis. Dans cette imagination, il écrivit à son archevêque, le suppliant instamment et avec de belles et bonnes raisons que par son commandement on eût à le tirer de cette misère où il vivoit, puisque par la miséricorde de Dieu il avoit recouvré son jugement perdu ; que néanmoins ses parens, pour jouir de son bien, le détenoient en ce lieu, et vouloient, en dépit de la vérité, qu’il fût fou jusqu’à la mort. L’archevêque, persuadé par plusieurs lettres que ce licencié lui écrivit, et qui, en effet, étoient assez bien disposées et pleines de jugement, commanda à l’un de ses aumôniers qu’il s’informât du recteur de cet hôpital si ce que ce docteur lui écrivoit étoit véritable ; qu’il parlât aussi avec ce fou, et, s’il trouvoit qu’il eût son jugement rassis, qu’il le retirât de ce lieu et le mît en liberté. L’aumônier le fit, et le recteur lui apprit que cet homme étoit encore fou : car, bien qu’il parlât quelquefois comme une personne douée de grand entendement, néanmoins il tomboit enfin en de si grandes folies qu’elles égaloient en nombre et en grandeur ses premiers traits de sagesse, comme on en pourroit faire l’expérience en lui parlant. L’aumônier, pour en faire l’épreuve, se fit amener le fou, et lui parla une heure et plus. Durant tout ce temps-là, cet homme ne proféra jamais parole mal à propos ni extravagante ; au contraire, il discouroit si discrètement que l’aumônier fut forcé de croire que le fou étoit de bon sens. Et, entre autres choses, le fou lui dit que le recteur lui en vouloit et le desservoit pour ne point perdre les cadeaux que ses parens lui faisoient afin qu’il dît qu’il étoit encore fou ayant quelquefois des intervalles de lucidité. Il remontroit aussi à cet aumônier que le plus grand ennemi qu’il eût en sa disgrâce étoit le grand bien qui lui appartenoit, puisque, pour en avoir la jouissance, ses ennemis usoient de fraude et doutoient de la grâce que Notre-Seigneur lui avoit faite en le ramenant de l’état de bête à celui d’homme. Enfin il parla si bien qu’il inspira des soupçons sur le recteur, fit passer pour convoiteux et sans âme ses parens, et lui pour si sage que l’aumônier résolut de l’emmener avec lui et de le présenter à l’archevêque, afin qu’il touchât du doigt la vérité de cette affaire. Plein de cette confiance, le bon chapelain dit au recteur qu’il fît donner à ce licencié les habits qu’il portoit lorsqu’il entra en ce lieu. Le recteur lui répondit qu’il regardât bien à ce qu’il faisoit, parce que, sans aucun doute, ce docteur étoit encore fou. Toutes ces préventions et ces avertissemens du recteur ne purent empêcher que l’aumônier n’ôtât de ce lieu le malade. Le recteur obéit donc au commandement, lorsqu’il eut vu ce que l’archevêque en avoit ordonné. On rendit au docteur ses accoutremens, qui étoient tout neufs et bienséans. Et, quand il se vit ainsi accoutré en homme sage et dépouillé de son uniforme de fou, il supplia monsieur l’aumônier que par charité il lui permît d’aller prendre congé des autres fous ses compagnons. Le chapelain lui dit qu’il le vouloit accompagner et voir les insensés qu’il y avoit en cet hôpital. Ils montèrent donc en effet, et avec eux quelques personnes qui se trouvèrent présentes. Le licencié, étant parvenu à une cage où étoit détenu un fou furieux, bien qu’il eût alors quelque répit en sa folie, lui dit : « Frère, regarde si tu veux me commander quelque chose, car je m’en vais chez moi. Dieu, par sa bonté et sa miséricorde infinies, sans que je le méritasse, m’a redonné mon jugement. Je suis maintenant guéri de ma folie, car il n’y a rien qui soit impossible au pouvoir de Dieu. Mets ton espérance et ta confiance en lui, et assure-toi que, puisqu’il m’a fait retourner en mon premier état, il te redonnera aussi le tien, si tu te confies en lui. J’aurai soin de t’envoyer certaines choses bonnes et délicieuses à manger, et mange-les sans aucun scrupule : car je t’apprends, comme celui qui en peut parler par expérience, que toutes nos folies procèdent de ce que nous avons l’estomac vide et le cerveau rempli d’air. Bon courage, bon courage, parce que la défaillance aux infortunes diminue la santé et amène la mort. »

Un autre fou qui étoit en une autre geôle, vis-à-vis de celle du furieux, écoutoit tous ces discours du licencié, et lors, se levant de dessus une vieille natte où il étoit couché et tout nu, demanda à voix haute qui étoit celui qui s’en alloit ainsi après avoir recouvré son bon sens. « Frère, répondit le licencié, c’est moi qui m’en vais, puisque je n’ai besoin de demeurer davantage en ce lieu, ce dont je rends grâces infinies au Ciel, qui m’a fait une si grande faveur. — Regardez bien à ce que vous dites, Licencié, répliqua le fou, et que le diable ne vous trompe point. Arrêtez-vous et demeurez tout doucement en votre demeure, et vous éviterez le retour. — Je sais, répliqua le licencié, que je me porte bien, et je n’aurai pas besoin de revenir faire désormais des stations. — Vous, en votre bon sens ? dit le fou ; vous le verrez tout présentement, allez, et Dieu vous conduise. Toutefois je fais vœu à Jupiter, dont je représente en terre la majesté, que je dévorerai Séville pour le péché qu’elle commet en vous tirant de cet hôpital et vous tenant au nombre des sages. J’exercerai un tel châtiment sur elle qu’on s’en ressouviendra par tous les siècles des siècles. Amen. Ne sais-tu pas, petit avorton de licencié, que j’ai le pouvoir de le faire, puisque, comme je dis, je suis Jupiter Tonnant qui tiens en mes mains le foudre brûlant, dont je peux et ai accoutumé de menacer et détruire le monde ? Néanmoins je veux châtier ce peuple ignorant avec une seule chose. C’est que je ne ferai nullement pleuvoir sur lui ni en tout son terroir l’espace de trois ans entiers, qui se doivent compter depuis le jour et le moment où cette menace aura été proférée. Toi libre, toi sain, toi sage, et moi fou, malade et attaché ! Je pense aussi peu à pleuvoir qu’à m’aller pendre. » Tous les assistans écoutoient attentivement le discours de cet insensé, lorsque notre licencié, se retournant vers le chapelain et lui saisissant les mains, lui dit : « Monsieur t’aumônier, ne soyez pas en peine, ne vous arrêtez pas aux paroles que ce fou a proférées : car, s’il est Jupiter et qu’il ne veuille point pleuvoir, moi, qui suis Neptune, le père et le dieu des eaux, je ferai pleuvoir toutes les fois que je voudrai et qu’il sera nécessaire. » Là-dessus, l’aumônier fit cette réponse : « Mais cependant, Seigneur Neptune, il n’est pas bon de fâcher le seigneur Jupiter. Demeurez donc dans votre logis. Un autre jour nous reviendrons ici pour vous avec plus de commodité et de loisir. » Le recteur de l’hôpital et les assistans se mirent à rire, et de cette risée l’aumônier devint à demi courroucé. On dépouilla le licencié, il demeura dans l’hôpital, et j’ai achevé mon conte. — Monsieur le barbier, dit alors don Quichotte, c’est donc là le conte que, pour venir ici à propos, comme s’il avoit été jeté au moule, vous ne pouviez vous empêcher de nous faire ? Monsieur l’écorcheur, bien aveuglé est celui qui ne voit point à travers le tamis. Mais est-il bien possible que vous ne sachiez pas que les comparaisons qui se font d’entendement à entendement, de valeur à valeur, de beauté à beauté et de race à race, sont toujours odieuses et mal reçues ? Moi, Monsieur le barbier, je ne suis point Neptune le dieu des eaux, et je ne désire point que l’on me tienne pour un homme sage, puisque je ne le suis pas. Je m’efforce seulement d’apprendre au monde l’erreur où il est de ne renouveler pas le bienheureux temps où l’on voyoit courir la campagne à l’ordre de la chevalerie errante ; toutefois, la perversité de notre siècle ne mérite pas la jouissance d’un si grand bien duquel jouissoient les siècles où les chevaliers errans entreprenoient et portoient sur leurs épaules la défense des royaumes, la protection des dames, le secours des orphelins et des pupilles, le châtiment des superbes et la récompense des humbles. La plupart des chevaliers de notre temps mènent ordinairement plus de bruit avec le damas, le drap d’or et autres riches toiles dont ils se parent qu’avec la cotte de mailles dont ils s’arment. Il n’y a plus maintenant de chevalier qui dorme en pleine campagne, à la rigueur du ciel, armé de toutes armes depuis les pieds jusqu’à la tête. Il n’y en a pas un pareillement qui aujourd’hui, sans tirer le pied de l’étrier, appuyé sur sa lance, tâche seulement de couper la tête au sommeil, ainsi que faisoient les chevaliers errans. Il n’y a nul qui, maintenant, sortant d’un bois, passe par une montagne, et puis marche sur une déserte et stérile plage de la mer, le plus souvent agitée de tempêtes et d’orages, et qui, trouvant en cette plage un petit bateau sur le bord, sans voile, sans rame, sans mâts et sans cordages, s’élance néanmoins dedans d’un courage sans peur, se livrant aux impitoyables vagues de la mer profonde, qui tantôt l’élèvent jusqu’au ciel, tantôt le descendent en l’abîme, cependant que lui, surmontant d’un cœur invincible la tempête, quand elle est le plus grande, se trouve à plus de trois mille lieues d’où il s’étoit embarqué ; et, sautant en une terre éloignée et inconnue, il lui arrive des choses dignes d’être écrites, non pas sur parchemin, mais en bronze. Mais maintenant la paresse triomphe de la diligence, l’oisiveté du travail, le vice de la vertu, l’arrogance de la valeur, et la théorie de la pratique des armes, qui ne vivoient et ne reluisoient qu’au siècle doré, en celui des chevaliers errans. Mais dites-moi, je vous prie, trouveriez-vous un chevalier plus honnête et plus vaillant que le fameux Amadis de Gaule ? Y a-t-il quelqu’un plus sage et plus discret que Palmerin d’Angleterre ? Qui fut plus gentil et plus traitable que Tiran le Blanc ? qui fut plus galant que Lisvart de Grèce ? qui reçoit de plus grands coups et qui baille de plus grandes balafres que don Belianis ? Vit-on homme plus courageux que Périon de Gaule ? Qui s’exposa à plus de périls que Félix Mars d’Hyrcanie ? Trouva-t-on quelqu’un de plus sincère qu’Esplandian ? Qui fut plus hasardeux que don Cirongile de Thrace ? qui plus brave que Rodomont ? qui plus prudent que le roi Sobrin ? qui plus hardi que Renaud ? qui plus invincible que Roland ? qui plus gaillard et plus courtois que Roger, dont descendent aujourd’hui les ducs de Ferrare, selon que Turpin nous l’apprend en sa Cosmographie. Tous ces chevaliers et plusieurs autres que je pourrois ici mettre en avant, Seigneur curé, furent chevaliers errans, la lumière et la gloire de la chevalerie. Tels ou pareils je voudrois que fussent ceux de mon choix, et, s’il en étoit ainsi, Sa Majesté se trouveroit bien servie, elle épargneroit de grandes dépenses, et le Turc s’en arracheroit la barbe ; et avec tout cela je me veux tenir chez moi, puisque le chapelain ne m’en fait point sortir, et si Jupiter, comme dit le barbier, ne fait point pleuvoir, ce sera moi qui le ferai quand il me plaira. Je tiens ce langage afin que le seigneur du bassin sache que j’entends bien ce qu’il veut dire. — En vérité, Seigneur don Quichotte, dit alors le barbier, je n’en ai pas voulu tant dire, et Dieu me soit en aide comme mon intention étoit bonne, et que vous ne vous en devez point fâcher. — Si je m’en puis ressentir ou non, répondit don Quichotte, il n’y a que moi qui le sache. » Lors le curé, oyant ce discours, proféra encore lui-même ces paroles : « Encore, dit-il, que je n’aie presque dit mot jusqu’ici, je ne désire pas pourtant demeurer avec un scrupule qui me ronge et qui me mine la conscience, et ce scrupule procède de ce que le seigneur don Quichotte vient de dire. — Monsieur le curé, répliqua don Quichotte, vous avez permission en de plus grandes choses : c’est pourquoi vous pouvez exposer votre scrupule, puisqu’il n’y a pas de plaisir à vivre en scrupule de conscience. — Puisque c’est avec votre bon plaisir, repartit le curé, je dis que je ne me puis nullement persuader que tout ce bataillon de chevaliers errans que vous avez ici rapportés aient été une troupe d’hommes, vrais hommes, et personnes composées de chair et d’os, et vivant dans le monde. Je m’imagine plutôt que tout cela n’est que fiction, que fable et que mensonge. Ce sont songes que nous content des hommes éveillés, ou pour mieux dire à moitié endormis. — Ceci est une autre erreur, répondit don Quichotte, où sont tombés plusieurs qui ne croient point qu’au monde il y ait eu de tels chevaliers. Et cependant j’ai tâché plusieurs fois de faire voir à plusieurs personnes, et en diverses occasions, cette erreur presque générale. Quelquefois je n’ai rien gagné, et d’autres fois cela m’a réussi selon mon intention : car je la portois sur les épaules de la vérité. Et cette vérité est si certaine que je puis dire que de mes propres yeux j’ai vu Amadis de Gaule. C’étoit un homme de fort belle taille, blanc de visage, qui avoit la moustache bien relevée et fort belle à voir, encore qu’elle fût noire. Sa mine faisoit paroître qu’elle ressentoit sa douceur et sa gravité. Il disoit en peu de mots ce qu’il vouloit dire, et étoit lent à se mettre en colère, et prompt à s’apaiser. Or, de la sorte que j’ai représenté Amadis, je pourrois, à mon opinion, peindre et représenter tout autant de chevaliers errans qui, dans les histoires, vont par le monde ; car, par la vive appréhension que j’en ai faite en ma cervelle, selon que leurs histoires les dépeignent, et par les hauts faits d’armes qu’ils ont accomplis, et l’humeur dont ils étoient composés, l’on peut, par bonne philosophie, juger des traits de leurs visages, de leur couleur et de leur stature. — Mon bon seigneur don Quichotte, dit alors le barbier, de quelle grandeur vous semble-t-il que devoit être le géant Morgant ? — Pour les géans, reprit don Quichotte, les opinions en sont diverses : car d’aucuns croient qu’il y en a eu au monde, et d’autres ne le croient pas ; néanmoins la sainte Écriture, qui ne peut manquer d’un seul atome en la vérité, nous apprend qu’il y a eu des géans. Elle nous raconte l’histoire de ce grand Philistin Goliath, et nous dit qu’il avoit sept coudées et demie de haut, et c’est là une grandeur démesurée. De même, en l’île de Sicile, on a trouvé des ossemens et des épaules si grandes que cette grandeur nous témoigne que ceux qui autrefois les possédoient étoient des géans et grands autant que de hautes tours ; et la géométrie met cette vérité hors de doute ; malgré tout cela, je ne vous saurois dire bien assurément quelle étoit la taille de Morgant, encore que je m’imagine qu’il n’étoit guère grand. Or mon opinion est fondée sur ce que je trouve en l’histoire, où il est parlé particulièrement de ses hauts faits, que bien souvent il couchoit sous le toit d’une maison ; et, puisqu’il trouvoit des maisons capables de le contenir, c’est chose claire que sa grandeur n’étoit pas démesurée. — Il est vrai, dit alors le curé, lequel, prenant plaisir d’ouïr de si grandes extravagances, lui demanda quelle opinion il avoit du visage de Renaud de Montauban et de celui de Roland, ensemble des douze autres pairs de France, puisque tous avoient été chevaliers errans. — Pour Renaud, repartit don Quichotte, j’ose dire qu’il avoit la face large, de couleur vermeille, les yeux à fleur de tête et mouvans. Au reste, il étoit pointilleux et extrêmement cholérique, ami des larrons et des gens débauchés. Quant à Roland, ou Rotoland, ou Orland, puisque les histoires lui donnent tous ces noms, il me semble et je peux affirmer qu’il étoit de moyenne taille, large d’épaules et un peu voûté. Sa face étoit brune et très barbue ; il avoit le corps velu, le regard furieux et menaçant. Il parloit fort peu, et néanmoins il étoit fort courtois et bien élevé. — Si Roland, répliqua le curé, ne fut point autrement gentilhomme que votre Grâce ne l’a dit, je ne m’étonne pas que M Angélique la belle l’ait dédaigné et quitté pour la galanterie, l’entrain et la bonne mine que devoit avoir ce petit mignon de Maure, à qui la barbe ne faisoit que poindre, et à qui elle s’abandonna : aussi fit-elle fort sagement quand elle aima mieux la délicatesse de Médor que l’âpreté de Roland. — Cette Angélique, Seigneur curé, dit don Quichotte, fut une dame débauchée, une coureuse et quelque peu une fantasque, et elle remplit le monde tout autant de ses impertinences que du bruit de sa beauté. Elle méprisa mille princes, mille vaillans et prudens guerriers, et puis se contenta d’un petit page imberbe, lequel ne possédoit rien au monde, et ne se pouvoit attribuer autre renom que celui de reconnoissant, que lui valut l’amitié qu’il portoit à son ami Dardinel. Aussi le grand chantre de sa beauté, le fameux Arioste, pour n’oser, ou plutôt pour ne vouloir chanter ce qui arriva à cette dame Angélique, après qu’elle se fut si indignement abandonnée, et sans doute la fin de ses dernières aventures ne fut guère honnête, la laissa sans parler plus d’elle, ainsi que ces vers le témoignent :

Quelque autre chantera d’une plus douce lyre
Qu’elle se fit donner le sceptre de l’empire.

Et sans doute ce fut une espèce de divination, parce que les poètes portent pareillement le nom de vaticinateurs ou devins. Or, cette vérité paroît clairement, puisque, après le trépas de l’Arioste, un fameux poète d’Andalousie a chanté les plaintes et les larmes d’Angélique, et qu’un autre fameux et unique poète castillan a publié sa beauté par ses vers. — Seigneur don Quichotte, dit alors le barbier, dites-nous un peu, je vous prie, si, parmi tant de poètes qui ont loué cette dame Angélique, il n’y en a pas eu quelqu’un qui ait composé des vers satiriques contre elle ? — Je pense bien, repartit don Quichotte, que, si Roland ou Sacripant eussent été poètes, ils n’auroient pas manqué de bien savonner la damoiselle : car les poètes qui sont dédaignés et rigoureusement traités de leurs maîtresses, dissimulées ou non, et qu’ils ont choisies pour dames de leurs pensées, ont accoutumé de se venger par des satires et des libelles diffamatoires. Vengeance, à coup sûr, indigne de cœurs généreux. Toutefois je ne sache pas qu’aucun vers diffamatoire composé contre Angélique la belle ait encore vu la lumière du jour. — Miracle ! » dit le curé ; et sur cela ils ouïrent que la gouvernante et la nièce, qui avoient quitté la compagnie, faisoient là-bas, dans la cour du logis, un fort grand bruit. Ils y coururent.

1. Nous donnons ci-après une dédicace et un prologue que notre traducteur avait laissés de côté, et qu’il nous a paru intéressant de reproduire :

DÉDICACE AU COMTE DE LEMOS.

« En envoyant à V. E., ces jours passés, mes comédies imprimées avant d’être jouées, je lui dis, s’il m’en souvient bien, que don Quichotte s’étoit déjà garni les épaules pour aller baiser les mains à V. E. ; et maintenant j’ajoute qu’il se les est garnies et s’est mis en chemin, et s’il arrive, il me semble que j’aurai été de quelque utilité à V. E., parce qu’on me presse de tous côtés de l’envoyer pour arrêter le dégoût et les nausées qu’a causés l’autre don Quichotte qui s’est déguisé sous le nom de seconde partie pour courir le monde. Celui qui a montré le plus vif désir de l’avoir a été le grand empereur de la Chine, puisqu’il y aura bientôt un mois qu’il m’a envoyé, par un courrier exprès, une lettre en chinois où il me demandoit, ou, pour mieux dire, me supplioit de le lui expédier, parce qu’il vouloit fonder un collège où on liroit la langue espagnole, et avoit résolu que le livre d’étude ce seroit celui de l’histoire de don Quichotte, ajoutant qu’il désiroit que je fusse le recteur de ce collège. Je demandai au porteur si Sa Majesté lui avoit donné pour moi de quoi faire le voyage. Il me répondit qu’il n’y avoit même point pensé. « Eh bien, frère, lui répondis-je, vous pouvez vous en retourner dans votre Chine sous dix ou vingt jours, ou dans le délai qu’on a fixé à votre mission, parce que ma santé ne me permet pas d’entreprendre une si longue route. Outre ce motif de santé, je n’ai pas assez d’argent, et, empereur pour empereur, monarque pour monarque, j’ai à Naples le grand comte de Lémos qui, sans tant de titrailles de collèges et de rectorats, me soutient, me protège et me fait plus de grâces que je ne songe à en désirer. » C’est avec cela que je l’expédiai et que je m’expédie moi-même en offrant à Votre Excellence les travaux de Persilès et de Sigismonde, livre que je finirai d’ici quatre mois avec la grâce de Dieu, et qui doit être ou le pire ou le meilleur qui se soit fait en notre langue, parmi les livres d’agrément, veux-je dire. J’ajoute que je me repens d’avoir dit le pire, parce que, suivant l’opinion de mes amis, il atteindra toute la perfection possible. Vienne Votre Excellence avec la santé qu’on lui désire, voici Persilès prêt à lui baiser les mains et moi les pieds. Madrid, le dernier d’octobre de l’an mil six cent quinze.

« Miguel de Cervantes Saavedra. »

« Dieu me soit en aide ! avec quelle vivacité tu dois maintenant, Lecteur illustre ou plébéien, attendre ce prologue, dans la conviction d’y trouver des représailles, des querelles et des reproches contre l’auteur du second Don Quichotte, j’entends de celui qui s’est, dit-on, engendré à Tordésillas et est né à Tarragone. Mais, en vérité, je ne te saurois donner cette satisfaction ; car si les injures éveillent la colère aux cœurs les plus humbles, le mien fait exception à cette règle. Tu voudrois peut-être que je lui donnasse de l’âne, du sot, de l’insensé ; mais cela ne me passe point par le cerveau : que son péché soit son châtiment, qu’il ronge sa croûte, et n’en demande pas plus. Mais ce que je n’ai pu laisser que de sentir, c’est qu’il me traite de vieux et de manchot, comme si j’étois le maître d’arrêter le temps, de faire qu’il ne passât point pour moi, comme si mon infirmité eût pris naissance en quelque taverne, et non dans l’affaire la plus glorieuse que virent les siècles passés, le siècle présent, et que verront les siècles à venir.

« Si mes blessures ne brillent pas aux yeux de qui les considère, au moins sont-elles estimées dans la conscience de ceux qui savent où on les a gagnées ; que le soldat a meilleur air mort au combat que libre par la fuite ; et j’en suis si convaincu que, si l’on me proposoit et l’on m’assuroit une chose impossible, je préférerois de beaucoup m’être trouvé à cette action prodigieuse qu’exempt de mes blessures et n’y avoir pas été. Celles que le soldat montre sur son visage et sur sa poitrine sont des étoiles qui guident les autres au ciel de l’honneur et au désir d’une juste louange ; et l’on doit savoir que ce n’est point avec les cheveux blancs qu’on écrit, mais avec l’intelligence qui d’ordinaire se perfectionne par les années.

« Ce qui m’a fâché aussi, c’est de m’entendre traiter d’envieux, et qu’on me peigne, comme à qui l’ignoreroit, ce que c’est que l’envie, car, en réalité et en vérité, de deux qu’il y a, je ne connais que celle qui est noble, sainte et pleine de bonne volonté, et, puisqu’il en est ainsi, ce qui est, je n’ai point de prêtre à poursuivre, et bien plus si l’on ajoute que c’est un familier du Saint-Office ; et s’il l’a dit pour celui auquel il paraît faire allusion, il s’est trompé du tout au tout, car celui-là, j’adore son génie, j’admire ses ouvrages et son étude vertueuse et continue. Mais je remercie en réalité monsieur cet auteur de dire que mes Nouvelles sont plutôt satiriques que morales, mais qu’elles sont bonnes et ne sauroient l’être si elles ne contenoient de tout.

« Il me semble que tu me reproches de trop me restreindre et que je me renferme trop dans les limites de la modestie, parce que je sais qu’il ne faut point ajouter l’affliction à l’affliction, et que celle que doit avoir ce seigneur est fort grande, puisqu’il n’ose se montrer à découvert, cachant son nom, déguisant sa patrie, comme s’il avoit commis quelque crime de lèse-majesté. Si par hasard vous venez à le connoître, dites-lui de ma part que je ne me tiens pas pour offensé, que je sais bien qu’il y a des tentations du démon, et que l’une des plus grandes est de mettre dans la tête d’un homme qu’il peut composer et imprimer un livre qui lui vaudra autant de réputation que d’argent et autant d’argent que de réputation, et pour le prouver je veux qu’avec ton esprit et ta grâce tu lui fasses ce conte.

« Il y avoit à Séville un fou qui se laissa aller à la plus étrange extravagance dont fou du monde fut atteint. Et ce fut de faire un tube de jonc aigu par un bout, et, lorsqu’il attrapoit un chien dans la rue ou quelque autre part, il lui prenoit une patte sous son pied, et lui levoit l’autre avec la main, et du mieux qu’il pouvoit, il lui ajustoit le roseau où, en soufflant, il l’arrondissoit comme une boule, et, une fois arrangé ainsi, il lui donnoit deux coups de la paume de la main sur l’abdomen et le lâchoit en disant aux spectateurs toujours fort nombreux : « Vos Grâces pensent-elles maintenant que ce soit si peu que d’enfler un chien ? » Votre Grâce pense-t-elle aujourd’hui que ce soit si peu que de faire un livre ? Et si ce conte ne lui convenoit pas, tu lui diras, Ami lecteur, celui-ci, qui est aussi d’un fou et d’un chien.

« Il y avoit à Cordoue un autre fou qui avoit l’habitude de porter sur la tête un morceau de marbre poli ou une pierre d’un poids raisonnable, et s’il rencontroit quelque chien qui ne s’y attendît pas, il se mettoit auprès de lui, et lui laissoit tomber le poids dessus à plomb. Le chien s’emportoit, et, poussant des cris et des hurlements, couroit plus de trois rues sans s’arrêter. Il arriva que parmi les chiens sur lesquels il laissa tomber sa charge fut celui d’un bonnetier, et son maître l’aimoit beaucoup. Il lui laissa tomber sa pierre sur la tête ; le chien à moitié écrasé poussa des cris ; son maître le vit et en garda du ressentiment ; il empoigna une aune à mesurer, s’élança sur le fou et ne lui laissa pas un os de sain, et, à chaque coup qu’il lui donnoit, il disoit : « Chien de voleur, et mon lévrier ? N’as-tu pas vu, cruel, que mon chien étoit un lévrier ? » Et, lui répétant cent fois le mot de lévrier, il renvoya le fou battu comme plâtre. Le fou profita de la leçon, il se retira et fut plus d’un mois sans reprendre sa place ; au bout de ce temps il revint à son invention avec une plus forte charge. Il revenoit à l’endroit où étoit le chien, et, le regardant sans en détacher les yeux ni oser décharger sa pierre, il disoit : « C’est un lévrier, gare ! » En effet, tous les chiens qu’il rencontroit, que ce fussent des roquets ou des dogues, il disoit que c’étoient des lévriers, et par suite ne lâchoit pas davantage la pierre.

« Peut-être en arrivera-t-il autant à cet historien qui ne se risquera plus à permettre à son esprit de s’en prendre à des livres qui, tout mauvais qu’ils sont, ont plus de dureté que la pierre. Dis-lui aussi que la menace qu’il me fait de me couper les vivres avec son livre, je ne m’en soucie pas pour un liard, parce qu’en me conformant au fameux intermède de la Pérendenga, je lui réponds : Vivent les vingt-quatre, et le Christ pour tous ! vive le grand comte de Lémos, dont la charité et la libéralité bien connues me garantiront de tous les coups de ma mauvaise fortune, et vive l’extrême charité de l’illustrissime archevêque de Tolède, don Bernard de Sandoval y Rojas, quand il n’y auroit pas d’imprimeries au monde, ou qu’on imprimeroit contre moi plus de livres que n’ont de lettres les chansons de Mingo Révulgo. Ces deux princes, sans en être sollicités par aucune flatterie, ni par aucun genre d’éloge venant de moi, de leur seule bonté se sont chargés de me protéger et de me pousser, ce qui me rend plus heureux et plus riche que si la fortune m’eût placé au faîte par sa route ordinaire. Le pauvre peut avoir de l’honneur, mais non le pervers ; la pauvreté peut couvrir d’un nuage la noblesse, mais non l’obscurcir tout à fait, et comme la vertu est lumineuse de soi, bien qu’à travers les inconvénients et les fautes de la détresse, elle finit par être estimée, et par conséquent favorisée des grands et nobles esprits.

« Ne lui en dis pas davantage, et je ne t’en veux pas dire davantage non plus, mais t’avertir de considérer que cette seconde partie de Don Quichotte, que je t’offre, est coupée à la même étoffe que la première, que je t’y donne un don Quichotte développé, et enfin mort et enterré, afin que personne n’ose élever contre lui de nouveaux témoignages, puisque ceux du passé suffisent, et il suffit aussi qu’un homme d’honneur ait donné connoissance de ces aimables folies, sans y vouloir entrer de nouveau. L’abondance des choses, si bonnes qu’elles soient, empêche qu’on ne les estime, et leur rareté, fussent-elles mauvaises, leur vaut quelque estime. J’oubliois de te dire que tu peux attendre Persilès, que je suis en train d’achever, et la seconde partie de Galathée. »

2. Le poète andalous est Louis Barahona, et le poète castillan Lope de Vega.

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