‹ L’Histoire de don Quichotte de la MancheChapitre 59 sur 127 · Seconde partie · VI

Seconde partie · VI

endant qu’entre Sancho Pança et sa femme Thérèse Cascajo avoit lieu l’impertinente conversation dont nous avons ci-dessus fait mention, la nièce et la gouvernante de don Quichotte n’étoient pas oisives. Elles alloient recueillant par mille signes que leur oncle et maître avoit envie de faire une troisième sortie, et retourner à l’exercice, malheureux pour elles, de la chevalerie errante. Elles tâchoient par tous les moyens possibles de le détourner d’une si mauvaise pensée ; mais c’étoit prêcher dans le désert et battre le fer à froid. Or, entre autres discours et raisons qu’elles lui alléguoient, la gouvernante lui dit : « En vérité, Monseigneur, si vous ne tenez pied à boule et ne vous arrêtez en votre maison ; si vous ne cessez d’aller par montagnes et par vallées comme une âme en peine, recherchant ce que l’on nomme aventures, que j’appelle, moi, mésaventures, je me plaindrai et crierai à Dieu et au roi, afin qu’ils y remédient. — Ma gouvernante, répondit don Quichotte, je ne sais quelle réponse Dieu fera à vos plaintes, et encore moins celle que Sa Majesté pourra faire ; mais je sais bien que, si j’étois roi, je m’excuserois de répondre à tant de requêtes impertinentes qu’on lui présente tous les jours. Car l’un des plus grands travaux que les rois supportent parmi tant d’autres, c’est d’être obligés d’écouter tout le monde et de répondre à tous : aussi ne voudrois-je pas que mes affaires lui donnassent de l’ennui. — Mais, Monsieur, dit la gouvernante, dites-moi un peu, je vous prie, n’y a-t-il point des chevaliers à la cour de Sa Majesté Catholique ? — Oui-dà, répondit don Quichotte, et beaucoup, et il est juste qu’il y en ait pour l’ornement de la grandeur des princes et pour la dignité de la majesté royale. — Eh quoi ! dit-elle, ne feriez-vous pas mieux d’être l’un de ces chevaliers qui se trouvent à la cour et qui y servent le roi ? — Ma mie, répliqua don Quichotte, tous les chevaliers ne peuvent pas être courtisans, non plus que tous les courtisans ne peuvent être chevaliers errans. Il y en doit avoir au monde de toutes les espèces. Et, bien que nous soyons tous chevaliers, il y a pourtant une grande différence des uns aux autres, parce que les courtisans, sans sortir de leurs foyers ni du seuil de la cour, voyagent par tout le monde, le regardant tout sur la carte, sans qu’il leur en coûte un denier, sans souffrir du chaud ni du froid, ni la faim, ni la soif. Mais nous, qui sommes les vrais chevaliers errans, exposés à l’ardeur du soleil, à la rigueur du froid, de l’air, et aux inclémences du ciel, nous mesurons avec nos pieds mêmes toute la terre, marchant la nuit et le jour, à pied et à cheval, et non seulement nous connoissons les ennemis en peinture, mais encore en leur essence même. Nous les assaillons en toute rencontre et en toute occasion, sans regarder à des babioles, ni aux lois des défis, si la lance ou l’épée de l’un est plus courte que celle de l’autre, si notre adversaire porte sur lui des caractères ou quelque autre talisman caché, et si l’on doit départir également le soleil, ou non, avec autres cérémonies de même force dont on use aux combats particuliers d’homme à homme, et aux duels, que tu ignores, et non pas moi. Tu dois encore savoir que le bon chevalier errant, tant s’en faut qu’il se doive épouvanter lorsqu’il rencontre dix géans, qui de la tête touchent non seulement les nuées, mais encore les surpassent, qui, au lieu de jambes, se servent de deux grosses tours, ayant des bras semblables aux mâts de gros et puissans navires, et dont chaque œil est comme une grande roue de moulin, voire plus ardent qu’une fournaise. Tant s’en faut, dis-je, qu’il s’en doive épouvanter, qu’au contraire avec une contenance dégagée et d’un courage sans peur il les doit attaquer et combattre ; et, s’il se peut, les vaincre et mettre en déroute en moins d’un instant, quand ils auroient pour armure les écailles d’un certain poisson, que l’on dit plus dures que les diamans, et bien qu’au lieu d’épées ils portassent des cimeterres tranchans d’acier de Damas, ou bien des massues ferrées à pointes de même acier, ainsi que je l’ai vu plus d’une fois. J’ai dit tout cela, ma gouvernante, afin que tu voies la différence qu’il y a entre ces chevaliers et les autres, et il seroit raisonnable que tous les princes fissent plus d’estime de cette seconde, ou, pour mieux dire, première espèce de chevaliers errans, parce que nous lisons en leurs histoires que tel d’entre eux a été le salut non seulement d’un royaume, mais de plusieurs.

— Ah ! Monseigneur, dit alors la nièce, que votre Grâce considère, je vous prie, que tout ce qu’elle dit des chevaliers errans n’est que fable et que mensonge, et que, si l’on ne brûle telles histoires, elles méritent au moins qu’à chacune on mette une marque de l’inquisition qui les fasse reconnoître pour infâmes et pour corruptrices de toutes les bonnes mœurs.

— Par le Dieu qui me soutient, dit don Quichotte, si tu n’étois ma nièce en ligne droite, comme fille de ma propre sœur, je te châtierois de telle sorte pour les blasphèmes que tu viens de proférer qu’il en seroit bruit par tout le monde. Comment ! est-il bien possible qu’une fillette qui sait à peine gouverner douze bâtonnets de filet s’ingère de faire aller sa langue et de censurer les histoires des chevaliers errans ? Et que diroit le seigneur Amadis, s’il entendoit quelque chose de pareil ? Mais pour sûr il te pardonneroit, parce que c’étoit le plus doux et le plus courtois chevalier de son temps, et en outre grand défenseur des dames. Mais tel te pourroit avoir ouïe que tu ne t’en trouvasses pas bien : car tous ne sont pas si courtois ni si bien élevés, puisqu’il y en a de félons et de malappris. Aussi tous ceux qui se disent chevaliers ne le sont pas parfaitement. Il y en a qui sont d’or, d’autres d’alliage, et néanmoins tous paraissent chevaliers, quoique tous ne puissent résister à la pierre de touche de la vérité. On voit des hommes de bas lieu qui s’enflent pour paroître chevaliers, et il y a de grands chevaliers qui semblent mourir expressément pour paroître des hommes de basse qualité : or, tous ceux-ci s’élèvent ou par ambition, ou par vertu ; et tous ceux-là s’abaissent ou par foiblesse, ou par vice. Or, il nous est nécessaire d’user de prudence pour distinguer ces deux manières de chevaliers, si semblables de nom et dont les actions sont si différentes. — Dieu me soit en aide, dit la nièce, je crois fermement, Monsieur mon oncle, que vous êtes si savant qu’en un besoin vous pourriez monter en chaire ou bien prêcher parmi ces rues ; et toutefois vous êtes victime d’un tel aveuglement et d’une imprudence si connue que vous vous faites accroire d’être vaillant, étant vieux comme vous êtes ; vous vous imaginez être fort, étant malade, et vous vous faites redresseur de torts, étant accablé par l’âge, et par-dessus tout cela, d’être chevalier, et cependant vous ne l’êtes pas : car, encore que les gentilshommes le puissent être, les pauvres ne le sont pas pourtant. — Ma nièce, répondit don Quichotte, tu as beaucoup de raison en ce que tu dis, et je te pourrois apprendre maintenant sur les lignages des choses qui te raviroient en admiration ; mais je n’en parlerai point, afin de ne mêler point le divin avec l’humain : mes amies, soyez attentives à ce que je veux dire. Vous devez savoir que tous ceux qui sont au monde se peuvent réduire à quatre races. Les uns sont venus d’un commencement bas et se sont étendus et élevés jusqu’à ce qu’ils sont parvenus à une souveraine grandeur. D’autres tirent leur origine d’un commencement relevé et illustre qu’ils ont conservé et qu’ils conservent et maintiennent en leur premier état. D’autres proviennent bien d’un grand et illustre commencement ; mais ils finissent en pointe comme une pyramide, ayant diminué et annulé leur principe jusqu’à se réduire en un néant, comme est la pointe de la pyramide, qui, en comparaison de son fondement, n’est rien. Il y en a d’autres (et ceux-ci sont les plus nombreux) qui n’ont pas eu un bon commencement ni un milieu raisonnable, et par même moyen leur fin sera sans nom, comme la race du menu peuple. Quant aux premiers, qui ont eu un bas commencement et qui sont montés à la grandeur qu’ils conservent encore, tu as l’exemple de la race des Ottomans, qui d’un pasteur qui fit leur origine sont montés au sommet de la grandeur où nous les voyons maintenant. Pour la seconde race, qui a pris commencement en grandeur et qui la conserve sans l’augmenter, nous avons l’exemple de plusieurs princes, qui sont princes par droit d’héritage et de succession, et qui se conservent en cette grandeur sans l’accroître ni la diminuer, demeurant en paix dans les limites de leurs États.

« Nous avons un nombre infini de ceux qui ont eu des commencemens illustres et des fins en pointe : car tous les Pharaons et les Ptolémées d’Égypte, les Césars de Rome, et tout le bataillon, s’il est permis de leur donner ce nom, d une infinité de princes, monarques et seigneurs, mèdes, assyriens, perses, grecs et barbares, toutes ces races, dis-je, et toutes ces seigneuries ont fini en pointe et en néant, aussi bien elles que ceux qui leur donnèrent un commencement : il seroit impossible de trouver aujourd’hui aucun de leurs descendans, et, si nous en trouvions quelqu’un, il seroit de basse condition. Je ne dirai rien du vulgaire, sinon qu’il ne sert que pour accroître le nombre des vivans, sans mériter autre renommée ni autre titre de louange. Mais je veux, grosses bêtes, que vous infériez de tout ce que j’ai dit que grande est la confusion des races ; et que seulement celles-là paroissent grandes et illustres qui se font paroître par la vertu, par la richesse et par la libéralité de leurs chefs. J’ai dit vertus, richesses et libéralités, parce que le grand qui est vicieux sera un grand vicieux, et qu’un riche non libéral sera un avare mendiant ; que ce n’est pas la possession des richesses qui rend heureux ceux qui les possèdent, mais la dépense qu’ils en font ; et encore les faut-il dépenser comme l’on doit, et non comme l’on veut. Le chevalier pauvre n’a pas d’autre chemin que celui de la vertu pour montrer qu’il est chevalier : il doit être affable, bien élevé, courtois, poli et officieux ; nullement superbe, ni arrogant, ni médisant. Il doit surtout être charitable, et, quand il donnera d’un cœur gai deux doubles tournois à un pauvre, il se montrera aussi libéral que celui qui fait l’aumône à son de cloche. Cependant il n’y aura aucun qui, le voyant doué des vertus que nous venons de dire, et quoiqu’il ne le connoisse pas, ne le juge de bonne race. Ce seroit un miracle qu’il en fût autrement, car toujours la louange fut le salaire de la vertu, et il est impossible que les vertueux ne soient point loués. Mes filles, il y a deux chemins par où les hommes peuvent devenir riches et honorés : l’un est celui des lettres, et l’autre celui des armes. Je tiens plus du guerrier que de l’homme de lettres : car je suis né sous la planète de Mars, dont l’influence me pousse aux armes. Ainsi je suis comme forcé de suivre sa route, et je la suivrai en dépit de tout le monde. Vous vous tourmentez donc en vain à me vouloir persuader que j’aille contre la volonté des cieux, contre ce que la fortune ordonne, et que la raison demande, et surtout que ma volonté désire. Encore que je n’ignore pas les travaux infinis qui accompagnent la chevalerie errante, je sais aussi les biens infinis que l’on acquiert par elle ; je sais que le sentier de la vertu est fort étroit, et que le chemin du vice est large et spacieux. Je sais que les fins de la vertu et du vice sont différentes, parce que le chemin du vice, large et spacieux, finit par la mort ; au lieu que celui de la vertu, étroit et laborieux, finit par la vie, et non pas par la vie qui a un terme, mais par celle qui ne finira jamais.

« Et je sais, comme dit notre grand poète castillan, que c’est par ce chemin âpre que l’on parvient en lieu haut et relevé

Où l’éternité fait séjour.
Quiconque prend autre détour
Jamais en ce saint lieu n’arrive.

— Malheureuse que je suis, s’écria alors la nièce, mon oncle est aussi poète. Il sait tout, il peut tout, et je gage que, s’il vouloit être maçon, il sauroit bâtir une maison comme une cage. — Je t’assure, ma nièce, répondit don Quichotte, que, si ces pensées de chevalerie n’emportoient avec elles tous mes sens, il n’y auroit chose que je ne fisse, ni curiosité qui ne sortît de mes mains, principalement des cages, des cure-dents. »

Sur cela, quelqu’un heurta à la porte. On demanda qui c’étoit. « C’est moi », dit Sancho Pança, et à peine la gouvernante l’eut-elle reconnu qu’elle courut se cacher pour ne le voir point, tant elle le haïssoit. La nièce lui ouvrit, son maître don Quichotte le reçut à bras ouverts, et tous deux s’enfermèrent dans sa chambre, où ils eurent un entretien qui ne le cède pas à celui que nous vous avons ci-dessus rapporté.

1. Ces vers sont de Garcilaso de la Vega.

Page 1