‹ L’Histoire de don Quichotte de la MancheChapitre 58 sur 127 · Seconde partie · V

Seconde partie · V

e traducteur de cette histoire, venant à écrire ce cinquième chapitre, dit qu’il le tient pour apocryphe parce que Sancho Pança y parle d’un style contraire à celui que l’on pouvoit attendre de sa courte intelligence, et dit des choses si subtiles qu’il regarde comme impossible qu’un tel homme en eût connoissance. Toutefois, il ajoute qu’il n’a pas laissé de le traduire, pour accomplir ce à quoi il étoit obligé, et, poursuivant ainsi son récit, il dit :

Sancho arriva en son logis si content et si joyeux que sa femme, qui reconnut son allégresse à tir d’arbalète, se crut obligée de lui en demander la cause : « Qu’as-tu, mon ami Sancho, que tu viens si joyeux ? » À quoi il fit cette réponse : « Ma femme, si Dieu vouloit, je serois bien aise de n’être pas aussi content que je le fais paroître. — Mon mari, répliqua-t-elle, je ne vous entends point, et je ne sais ce que vous voulez dire, que, si Dieu vouloit, vous seriez bien aise de n’être pas si content : car, encore que je sois bien sotte, je ne pense pas qu’il y ait homme qui soit bien aise de n’être pas content. — Il faut, Thérèse, que tu saches, répondit Sancho, que je suis joyeux parce que j’ai résolu de retourner au service de mon maître don Quichotte, qui désire sortir pour la troisième fois afin d’aller courir les aventures. Et je sortirai encore avec lui, parce que ma pauvreté le veut ainsi, jointe à l’espérance qui me réjouit à penser que je pourrai trouver cent autres écus comme ceux qui sont déjà dépensés. Cependant je m’attriste de ce qu’il faut que je me sépare de toi et de mes enfans, et, si Dieu vouloit me donner de quoi manger à pied sec et en ma maison, sans me faire aller parmi les broussailles et les sentiers, puisqu’il le pouvoit faire à peu de frais et sans y mettre que sa volonté, c’est une chose claire que mon allégresse en seroit plus ferme et plus durable, puisque celle que j’ai est mêlée de la tristesse que j’ai de te quitter. Ainsi j’ai fort bien dit que je serois aise si Dieu vouloit que je ne fusse pas content. — Prenez garde, Sancho, répliqua Thérèse, que, depuis que vous vous êtes fait membre de chevalier errant, vous parlez avec tant de détours qu’il n’y a nul qui vous entende. — Ma femme, dit Sancho, il suffit que Dieu m’entende, parce qu’il est celui qui entend toutes choses. Mais brisons ce discours, et souvenez-vous, ma fille, qu’il faut que durant ces trois jours vous ayez soin du grison de sorte qu’il soit en état de porter les armes. Doublez sa ration, visitez son bât et tout le reste de son attirail : car ce n’est pas à des noces que nous allons, mais courir le monde et nous gourmer avec des géans, des endriagues et des lutins, ouïr des sifflemens, des rugissemens, des mugissemens et des beuglemens. Mais tout cela ne seroit que roses et que fleurs, si nous n’avions affaire avec des Yangois et des Maures enchantés. — Je pense bien, mon mari, répliqua Thérèse, que les écuyers errans ne mangent pas pour néant le pain de leur maître. C’est pourquoi je prierai Notre-Seigneur qu’il vous retire bien vite d’une si mauvaise aventure. — Je vous dis, ma femme, repartit Sancho, que, si je ne pensois dans peu de temps me voir gouverneur d’une île, je tomberois tout maintenant ici mort. — Mon mari, non pas cela, dit Thérèse, vivez d’abord, vive la poule, encore que ce soit avec la pépie ; et que le diable emporte tous les gouvernemens qu’il y a au monde. Vous sortîtes sans gouvernement du ventre de votre mère ; vous avez vécu jusqu’ici sans gouvernement, et sans gouvernement vous irez où l’on vous donnera sépulture quand il plaira à Dieu. Combien d’hommes y a-t-il au monde qui vivent sans gouvernement, et qui pour tout cela ne laissent pas de vivre, et d’être comptés au nombre des gens ! La meilleure sauce du monde, c’est la faim, et, comme elle ne manque jamais aux pauvres, ils mangent toujours avec appétit. Cependant, Sancho, si par aventure vous vous voyez avec quelque gouvernement, ne mettez en oubli ni moi, ni pareillement vos enfans. Faites bien attention que notre petit Sancho a déjà quinze ans accomplis, et qu’il est raisonnable qu’il aille à l’école, s’il est convenu que son oncle l’abbé le doive faire d’église. Considérez pareillement que Mari-Sancha, votre fille, n’en mourra point, si nous la marions. Je me doute fort qu’elle ne désire pas moins d’avoir un mari que vous ne souhaitez de vous voir gouverneur. Enfin, il vaut bien mieux voir sa fille mal mariée que bien entretenue. — Sur ma foi, je te jure, ma femme, repartit Sancho, que, si Dieu me donne la grâce d’avoir quelque gouvernement, je marierai si hautement Mari-Sancha qu’on ne puisse s’en faire écouter sans lui donner de la seigneurie. — Non, pas cela, dit Thérèse, mariez-la plutôt avec son égal ; c’est le plus assuré, plutôt que de lui donner, au lieu de sabots, les patins, et lui faire porter le vertugadin et la cotte de soie au lieu du cotillon gris de futaine. Voire encore, si au lieu d’une Marion que l’on tutoie, vous en faites sa Seigneurie doña une telle, et de la seigneurie, la pauvrette ne sauroit où elle en seroit, et à chaque pas elle tomberoit en mille erreurs, et découvriroit la filasse de sa toile rustique et grossière. — Tais-toi, bête, dit alors Sancho, ce sera l’affaire de deux ou trois ans : car, après ce temps, la seigneurie et la gravité lui viendront comme de moule. Et, quand cela ne seroit pas, que nous importe-t-il, pourvu qu’elle soit seigneurie, et vienne que pourra. — Sancho, repartit Thérèse, mesurez-vous à votre état, et ne vous frottez pas à plus haut que vous. Souvenez-vous du proverbe qui dit : Mouche le nez à l’enfant de ton voisin, et mets-le en ta maison. Vraiment ce seroit une chose fort gentille, si nous mariions notre Marie à quelque méchant comte ou chevalier, qui, lorsqu’il lui viendroit en fantaisie, la traiteroit de vilaine fraîche débarbouillée, l’appelant vilaine, fille de gratte-fumier et de fileuse de quenouille. Certainement, mon mari, je n’ai pas nourri notre fille à cette intention. Apportez seulement de l’argent et laissez-moi la charge de la marier. Vous avez ici Lopez Tocho, fils de Jean Tocho. C’est un fort bon garçon, et bien portant, et que nous connoissons, et je sais qu’il ne voit pas la fillette de mauvais œil. Et avec cela qu’il est notre égal, elle sera bien mariée avec lui. Nous l’aurons toujours sous les yeux, et nous serons des pères et des enfans, des gendres et des neveux, et la paix et la bénédiction de Dieu seront parmi nous, plutôt que si vous la mariez à la cour et dans ces grands palais, où on ne l’entendra pas, et où elle ne s’entendra point elle-même. — Viens çà, bête brute et femme de Barrabas, répliqua Sancho, pourquoi me veux-tu maintenant, sans nul motif, empêcher de marier ma fille à un homme qui me donne des neveux qui portent quand et eux la seigneurie ? Considère, Thérèse, que j’ai toujours ouï dire à mes parens que celui qui ne sait pas jouir de la fortune quand elle vient à lui ne doit pas se plaindre quand elle lui passe devant, et il ne seroit pas bon, si nous lui fermions la porte maintenant qu’elle y frappe. Laissons-nous porter de ce vent favorable qui nous souffle. (Par cette manière de parler et par les discours que tient Sancho un peu plus bas, le traducteur de cette histoire tient pour apocryphe ce chapitre.) Mais ne te semble-t-il pas bon, poursuivit Sancho, bête que tu es, que je me mette en quelque gouvernement profitable, qui nous mettra le pied hors de la crotte, et que je marie notre Mari-Sancha à celui qu’il me plaira ? Tu verras que l’on t’appellera Doña Thérèse Pança, et tu seras assise sur la tapisserie et sur les carreaux de velours en dépit des damoiselles de notre village. Sinon, demeurez toujours en même état, sans croître ni diminuer, comme des figures de tapisserie. Et, sur ce, n’en parlons plus ; Sanchica sera comtesse, quoi que tu en puisses dire. — Regardez bien à ce que vous dites, répondit Thérèse, parce qu’avec tout cela j’ai peur que ce comté ne soit la perdition de ma fille. Quant à vous, faites-la ce que vous voudrez, et s’il vous plaît encore duchesse ou princesse ; mais je vous proteste que ce ne sera jamais ni de mon vouloir ni de mon consentement. Mon ami, j’ai toujours été pour l’égalité, et il m’est impossible de voir des embarras sans fondement. Au baptême, on me donna le nom de Thérèse, nom honnête et simple, sans y ajouter toute cette vanité, toute cette magnificence de don et de doña. Mon père se nommoit Cascajo, et moi, parce que je suis votre femme, on m’appelle Thérèse Pança, encore qu’à bon droit on me devoit nommer Thérèse Cascajo. Toutefois là vont les rois où sont les lois. Et je me contente de ce nom, sans que l’on y mette un don par-dessus, qui pèse tellement que je ne le puisse pas porter, et je ne veux point donner sujet de parler à ceux qui me verroient aller vêtue en comtesse, ou en gouvernante, qui tiendroient soudain ce langage : « Regardez cette grosse truie, comme elle s’enfle ! Hier elle tirailloit sans se lasser un flocon d’étoupes, ou bien elle alloit à la messe, la tête couverte d’un bout de sa jupe en guise de cape, et aujourd’hui elle marche avec le vertugadin, la broderie et la piaffe, comme si nous ne la connoissions pas ! » Si Dieu me conserve mes sept ou mes cinq sens, ou ceux que j’ai, je ne pense point donner occasion de me voir en un tel péril. Pour vous, frère, soyez tant que vous voudrez gouverneur ou insulaire, et faites-vous brave tant que vous voudrez : je vous jure par le siècle de ma mère, que ni moi ni ma fille ne quitterons point d’un pas notre toit de chaume. La femme qui a son honneur en recommandation est la jambe rompue qui se tient à la maison, et la fille honnête se fait fête de travailler. Allez avec votre don Quichotte courir les aventures, et laissez-nous à nos disgrâces. Dieu nous les changera en félicités suivant que nous serons bonnes. Mais je ne sais sûrement pas qui a donné à votre maître ce titre de don que son père ni aucun de ses aïeux n’ont jamais porté. — C’est maintenant, repartit Sancho, que je dis que tu as dans le corps un esprit familier. Dieu te soit en aide, femme. Et combien de choses tu as enfilées les unes dans les autres sans garder queue ni tête ! Qu’ont de commun les pierreries, les broderies, les refrains et la piaffe avec ce que je dis ? Viens çà, sans cervelle et ignorante (car c’est ainsi que je te peux nommer, puisque tu n’entends point mes raisons et que tu fuis le bonheur). Si je disois que ma fille se précipitât d’une tour en bas, ou qu’elle s’en allât courir le monde comme le fit l’infante Urraque, tu aurois raison de ne suivre point mon avis. Mais si en deux coups de pinceau, en moins d’un clin d’œil, je fais qu’on la nomme madame et la retire de l’éteule et du chaume pour la mettre sous le dais et sur un trône, voire même sur des carreaux de velours les plus riches qu’aient jamais eus les Almohades du Maroc, pourquoi y refuser ton consentement, et ne vouloir pas ce que je veux ? — Mon mari, repartit Thérèse, en voulez-vous savoir la cause ? C’est parce qu’il me ressouvient du proverbe qui dit : Ce qui te couvre te découvre. Tout le monde jette les yeux comme en courant sur le pauvre au lieu qu’on les arrête sur le riche. Et si un tel riche fut un temps pauvre, chacun parle et médit de lui ; mais le pire, c’est que les médisans persévèrent en leurs médisances, et en discourent en troupe, par les rues, aussi dru et menu que si c’étoient des essaims d’abeilles. — Écoute, Thérèse, répliqua Sancho, et entends maintenant ce que je te veux dire, et peut-être ne l’as-tu jamais entendu durant toute ta vie. Or, je ne parle pas maintenant de moi-même, puisque les paroles que je veux proférer sont sentences que j’ai apprises du père prédicateur qui prêcha le dernier carême en ce village. Ce bon père, si j’ai bonne mémoire, disoit que toutes les choses qui se présentent et que les yeux contemplent se présentent, sont et demeurent mieux en notre mémoire et avec plus de véhémence que les choses passées. (Toutes ces raisons que Sancho dit maintenant ici sont celles qui pour la seconde fois ont invité le traducteur à dire qu’il tient ce chapitre pour apocryphe, parce qu’elles excèdent la capacité de Sancho, lequel poursuivit son discours en cette manière :) De sorte que quand nous voyons quelque personne bien équipée, bien vêtue et suivie d’un grand nombre de serviteurs, il semble que par force nous nous sentions obligés de lui rendre de l’honneur et du respect, encore que la mémoire nous représente au même instant l’espèce de bassesse où nous avons vu cette même personne ; mais, comme cette ignominie, soit de pauvreté ou de race, est déjà passée, elle n’est plus par conséquent, et il n’existe que ce que nous voyons présentement, et si celui que la fortune a retiré de la fange de sa bassesse (car ce sont les propres paroles du père) pour le mettre au plus haut point de la prospérité est bien élevé, libéral et courtois envers tous ; si, dis-je, il ne s’égale point à ceux qui sont nobles d’antiquité, sois assurée, Thérèse, qu’il n’y aura nul qui se ressouvienne de ce qu’il fut jadis ; au contraire, on révérera ce qu’il est maintenant, hormis les envieux, contre qui nulle fortune prospère n’est en sûreté. — Mon mari, répliqua Thérèse, je ne vous entends point : faites tout ce qu’il vous plaira, et ne me rompez plus la tête de vos harangues et de votre rhétorique. Mais êtes-vous donc révolu de faire ce que vous dites ? — Il faut dire résolu, ma femme, dit Sancho, et non révolu. — Je vous en prie, mon mari, dit-elle, n’entrez point en dispute avec moi : je parle comme il plaît à Dieu, et sans y chercher plus d’ornement. Je dis seulement que, si vous courez après un gouvernement, vous emmeniez avec vous votre fils Sancho, afin que dès maintenant vous lui appreniez à gouverner : car il est bien que les enfans apprennent les charges de leurs pères et qu’ils en héritent. — Lorsque je serai gouverneur, dit Sancho, je le ferai mander par la poste, et t’enverrai de l’argent, qui ne me manquera point : car les gouverneurs ne manquent point de gens qui leur en prêtent lorsqu’ils n’en ont point. Cependant, habille-le de façon à cacher ce qu’il est et à paroître ce qu’il doit être. — Envoyez seulement de l’argent, vous, dit Thérèse, et je l’habillerai comme un ange. — Enfin, soyons d’accord, dit Sancho, que notre fille soit comtesse. — Le jour, répondit Thérèse, où je la verrai comtesse, je fais état que ce jour même je la mettrai dans le tombeau. Toutefois je vous dis encore un coup que vous fassiez ce qu’il vous plaira. Nous, qui sommes femmes, avons pris naissance sous cette condition d’obéir à nos maris, encore qu’ils ne fussent que des imbéciles. » Et, en parlant ainsi, elle commença de pleurer aussi véritablement que si elle eût déjà vu morte et enterrée Sanchica. Sancho la consola en lui disant que, bien qu’il la dût faire comtesse, il ne le feroit pourtant que le plus tard qu’il pourroit. Ce fut ainsi que se termina leur entretien, et Sancho alla revoir don Quichotte, afin de donner ordre à leur départ.

Page 1