‹ L’Histoire de don Quichotte de la MancheChapitre 61 sur 127 · Seconde partie · VIII

Seconde partie · VIII

e puissant Allah soit béni, dit Hamed ben Engeli au commencement de ce huitième chapitre ; béni soit Allah ! répète-t-il trois fois. Et il dit qu’il profère ces bénédictions pour voir qu’il tient déjà en campagne don Quichotte et Sancho ; et par ce moyen, ceux qui lisent cette histoire peuvent faire état que dès ce même point recommencent les hauts faits et les facéties de don Quichotte et de son écuyer. Sur cela, il leur conseille d’oublier les prouesses passées de l’ingénieux gentilhomme et de jeter les yeux sur celles qui doivent succéder. Elles commencent dès maintenant sur le chemin du Toboso, comme les autres ont commencé dans les champs de Montiel. Or, ce qu’il demande est peu de chose, si l’on considère ce qu’il promet. Il poursuit donc son histoire en disant :

Don Quichotte et Sancho demeurèrent seuls, et à peine Samson se fut-il séparé d’eux que Rossinante commença de hennir, et le grison de braire. Le chevalier et l’écuyer prirent cela pour un bon signe et un très heureux augure. Mais, si l’on est obligé d’en dire la vérité, les soupirs et les braiemens du baudet furent en plus grand nombre que les hennissemens du coursier. Sancho en conclut que son bonheur surpasseroit celui de son maître. Or, l’on ne sait pas s’il se fondoit pour ce point sur l’astrologie judiciaire, qu’il savoit peut-être, puisque l’histoire n’en dit rien. On lui ouït seulement dire que, quand son âne bronchoit ou demeuroit muet, il auroit voulu ne sortir point du logis, parce que de trébucher ou de choir on ne pouvoit retirer autre chose que le soulier rompu et les côtes brisées, et, bien qu’il fût lourd et grossier, en ceci il ne se trompoit pas beaucoup de chemin.

Cependant don Quichotte lui dit : « Ami Sancho, plus nous allons, plus la nuit devient noire, et plus obscure que nous n’en avons besoin pour avoir le bien de voir avec le jour le Toboso, où j’ai résolu d’aller avant que de chercher quelque autre aventure. C’est là même que je recevrai la bénédiction et prendrai congé de la sans pareille Dulcinée. Avec ce congé je pense et tiens pour certain d’achever et d’accomplir heureusement toute périlleuse aventure, puisqu’il n’y a chose du monde qui rende plus vaillans les chevaliers errans que quand ils se voient favorisés de leurs maîtresses. — Je le crois ainsi, répondit Sancho, mais je crois que bien difficilement vous pourrez parler à elle, ni vous voir avec elle en lieu où vous puissiez recevoir sa bénédiction, si ce n’est par les barres de l’enclos de sa basse-cour, où je la vis la première fois, quand je lui portai la lettre contenant les nouvelles des folies que vous alliez faisant au cœur de la Sierra Morena. — C’étoit une imagination, Sancho, que tu avois, dit don Quichotte, et il te sembloit que le lieu où tu vis cette gentille beauté, qui ne fut jamais assez louée, étoit une cloison ou basse-cour. C’étoient plutôt des galeries et des allées, ou, comme on les nomme, de riches et royaux palais. — Tout cela pourroit être, répondit Sancho, et néanmoins ils me semblèrent des cloisons, si ce n’est que j’aie faute de mémoire. — Avec tout cela, dit don Quichotte, il ne faut pas renoncer à nous y acheminer : car, pourvu que je la voie, il n’importe que ce soit par des cloisons ou par des fenêtres, par des fentes ou par des treillis de jardins, puisque, quelque rayon de sa beauté qui parvienne à mes yeux, il éclairera mon entendement et fortifiera mon cœur, de sorte qu’il demeurera unique et sans égal en discrétion aussi bien qu’en valeur. — À la vérité, répliqua Sancho, vous devez croire que, quand je vis ce soleil de la señora Dulcinée du Toboso, il n’étoit pas si clair qu’il pût jeter des rayons. Et il pourroit bien être que, lorsqu’elle cribloit ce blé dont je vous ai parlé, la grande poussière qui en sortoit se mit comme un nuage devant sa face et la lui rendit obscure. — Sancho, dit don Quichotte, tu te trompes grossièrement en disant, en pensant, en croyant et en soutenant que la señora Dulcinée cribloit du blé, puisque c’est une occupation contraire à ce que font et doivent faire les personnes de grande qualité, et qui sont réservées et destinées à d’autres exercices et soins qui font paroître leur grandeur à tir d’arbalète. Ô Sancho, qu’il te souvient mal des vers de notre poète, où il nous dépeint les labeurs que faisoient dans leur palais de cristal ces quatre nymphes qui, tirant la tête hors du cher et agréable fleuve du Tage, s’assirent et achevèrent sur le pré verdoyant les riches toiles que cet ingénieux poète nous décrit. Il dit que cet ouvrage étoit tout or, soie et perles, étoffe et tissu. Tel devoit être celui de ma dame quand tu la vis, si ce n’est que quelque méchant enchanteur, qui porte envie à toutes les choses qui peuvent m’apporter du contentement, les change et les transforme dans les différentes figures qu’on leur voit. C’est pourquoi je crains grandement que, si l’auteur qui a composé l’histoire que l’on a imprimée, ainsi qu’on dit, de mes exploits, a été quelque savant magicien mon ennemi, il n’ait mis une chose pour une autre, mêlant mille menteries avec une vérité, et se divertissant à conter des actions qui sont hors de propos, et autres que ce que demande la continuation d’une histoire véritable. Ô envie, racine de maux infinis, chancre des vertus ! Ami Sancho, tous les vices traînent quand et eux je ne sais quoi d’agréable, mais le vice de l’envie est accompagné de déplaisirs, de rancœurs et de rages. — C’est ce que je dis aussi, repartit Sancho, et je crois qu’en cette légende ou histoire que le bachelier Carrasco disoit avoir vue de nous, mon honneur y doit courir en carrosse disloqué, et, comme l’on dit, à la diable, battant les pavés. Mais, foi d’homme de bien, je n’ai jamais médit d’aucun enchanteur, ni ne possède assez de biens pour être envié. Il est bien vrai que je suis un peu malicieux, et que j’ai bien mon grain de friponnerie. Toutefois ma grande simplesse toujours naturelle et jamais artificielle couvre le tout. Et, quand il n’y auroit que la croyance que j’ai, et que je crois toujours fermement et véritablement en Dieu, et en tout ce que tient et croit la sainte Église catholique romaine, voire encore que je suis ennemi mortel des juifs, les historiens devroient avoir pitié de moi, et me bien traiter en leurs écrits. Qu’ils disent pourtant ce qu’ils voudront. Nu je naquis, et nu je me trouve ; de sorte que je ne gagne ni ne perds quoi que ce soit. Car, bien qu’on m’ait mis dans un livre, et quoique je passe de main en main par le monde, je me soucie comme d’une figue de tous ces discoureurs.

— Cela me semble, Sancho, ressembler à ce qui arriva à un fameux poète de notre temps. Ayant composé une piquante et malicieuse satire contre toutes les dames de la cour, il n’y mit ni ne déclara le nom d’une de qui l’on pouvoit douter si c’étoit elle ou non. Elle, se voyant hors du rôle des autres, s’en plaignit au poète, et lui demanda quelle chose il avoit remarquée en elle pour n’être point mise au nombre des autres, qu’elle le prioit donc d’allonger la satire, et de la mettre dans le pasquin amplifié, sinon, qu’il prît garde à ce qui surviendroit.

« Le poète le fit, et mit à son compte ce que n’auroient pas dit des duègnes, si bien qu’elle demeura satisfaite lorsqu’elle se vit renommée, quoique en infamie.

« À ceci pareillement pouvons-nous comparer ce que l’on récite de ce berger qui incendia et brûla le temple de Diane, tenu pour l’une des sept merveilles du monde, et il le fit afin seulement que son nom demeurât vivant aux siècles futurs ; et, bien qu’on eût publié une ordonnance qui défendoit qu’aucun eût à nommer cet incendiaire ni par parole ni par écrit, pour l’empêcher de venir à bout de son dessein, toutefois on ne put faire que l’on ne sût qu’il s’appeloit Érostrate.

« Ici de même vient bien à propos ce qui advint entre l’empereur Charles-Quint et un cavalier romain. Il prit envie à cet empereur de voir le fameux temple de la Rotonde, lequel l’ancien paganisme nommoit le Panthéon, ou Temple de tous les dieux, et qui maintenant est appelé avec plus de raison par les chrétiens le Temple de tous les saints. C’est le plus entier de tous les édifices que l’idolâtrie bâtit jadis à Rome, et celui-là qui conserve le mieux la pompe et la magnificence de ses fondateurs. Sa forme est semblable à la moitié d’une orange, mais il est d’une extrême grandeur, au reste fort clair, bien qu’aucune autre lumière n’y entre que celle qui vient d’une fenêtre, ou plutôt d’un trou rond qui est au faîte et qu’on nomme œil-de-bœuf. L’empereur regardoit de là ce superbe édifice, et à son côté étoit un cavalier romain qui lui montroit l’excellence et les détails de cette grande et mémorable machine.

« Comme ils se furent ôtés de ce trou, ce gentilhomme tint ce langage à l’empereur : « Sacrée Majesté, cependant que nous regardions par ce trou, il m’est venu mille fois en la pensée de vous embrasser, et puis de me lancer avec vous de cette claire-voie en bas, afin de laisser de moi au monde une éternelle renommée. — Je vous remercie, repartit l’empereur, de ce que vous n’avez pas mis en effet une si mauvaise pensée, et dorénavant je ne vous donnerai pas occasion de faire une seconde épreuve de votre fidélité : c’est pourquoi je vous recommande de ne parler jamais à moi, et de ne vous trouver nulle part où je sois. » Et là-dessus il lui fit encore un grand merci.

« Or, Sancho, je veux dire que le désir d’acquérir du renom est en toute manière fort ardent et fort prompt. Et que penses-tu qui fit lancer du pont en bas dans le Tibre Horatius Coclès armé de toutes pièces ? qui brûla le bras et la main de Mucius ? qui poussa Curtius à se précipiter dans l’abîme profond et ardent qui parut au milieu de Rome ? qui est-ce qui fit passer à César le Rubicon malgré tous les sinistres augures qu’on lui avoit montrés ? Mais, avec des exemples plus modernes, qui fut-ce qui perça les navires et laissa à sec et isolés les valeureux Espagnols, guidés au nouveau monde par Cortez si plein de courtoisie ? Tous ces grands et divers exploits sont, furent et seront des œuvres de la renommée que les mortels désirent comme le salaire et une partie de l’immortalité que leurs hauts faits méritent, puisqu’il est reconnu que chrétiens catholiques et chevaliers errans, nous devons avoir plus d’égard à la gloire des siècles futurs, qui est éternelle dans les régions éthérées des cieux, qu’à la vanité de la renommée que l’on obtient en ce siècle présent et transitoire. Car enfin cette renommée, quelque durable qu’elle soit, doit finir avec le monde, qui a sa fin déterminée.

« C’est pourquoi, ami Sancho, nos œuvres ne doivent aucunement sortir des limites que la religion chrétienne dont nous faisons profession nous a prescrites. Nous devons, en tuant les géans, mettre à mort l’orgueil, l’envie, par la générosité du courage ; la colère par la tranquillité et le calme de l’âme ; la gourmandise et le sommeil par la sobriété du manger et par la longueur de la veille ; la luxure et l’appétit désordonné et lubrique par la fidélité que nous gardons à celles que nous avons faites dames de nos pensées, et la paresse, en allant par toutes les parties du monde en quête des occasions qui nous peuvent rendre et nous acquièrent, outre le nom de chrétiens, celui de chevaliers renommés. Voilà, Sancho, les moyens par lesquels on possède ces extrêmes louanges qui accompagnent la bonne renommée.

— J’ai fort bien entendu, repartit Sancho, tout ce que vous m’avez dit. Toutefois avec cela je désirerois fort que votre Seigneurie me résolût un doute qui, sur ce point, me vient à présent à la mémoire. — Ami Sancho, dit don Quichotte, tu veux dire résolût ; profère seulement ce doute clairement, et j’y ferai la réponse que je saurai. — Monsieur, dites-moi un peu, je vous prie, poursuivit Sancho, ces Jules, ces Augustes et tous ces preux chevaliers de qui vous avez dit qu’ils sont maintenant morts, où sont-ils maintenant ? — Pour les païens, répliqua don Quichotte, ils sont sans doute en enfer ; et pour les chrétiens, s’ils ont été bons chrétiens, ils sont en purgatoire ou en paradis. — Voilà qui va bien, dit Sancho ; mais je veux maintenant savoir : les sépulcres où reposent les corps de ces illustres seigneurs ont-ils devant eux des lampes d’argent, ou bien les murailles de leurs chapelles sont-elles parées de potences, de suaires, de perruques, de jambes et d’yeux de cire, et, si telles choses n’y sont pas, de quoi sont-ils donc parés ? — Les sépulcres des païens, répondit don Quichotte, furent pour la plupart de somptueux et magnifiques temples. L’on mit sur les cendres du corps de Jules-César une pyramide de pierre d’une grandeur démesurée, pyramide que l’on appelle aujourd’hui à Rome l’Aiguille de saint Pierre. Un château aussi grand qu’un bon village servit de monument à l’empereur Adrien. On le nomme maintenant le château Saint-Ange, et jadis il s’appeloit Moles Adriani. La reine Artémise bâtit à son mari Mausole un sépulcre qui fut mis au nombre des sept merveilles du monde. Mais aucun de ces monumens et sépulcres ni autres bâtimens semblables que les païens fabriquèrent ne fut pourtant paré de draps mortuaires ni d’autres offrandes qui fissent paroître que ceux qui étoient ensevelis fussent saints. — C’est là que je vous attends, dit Sancho : dites-moi donc, je vous prie, ce qui est le plus grand, ou de ressusciter un mort, ou de tuer un géant ? — La réponse, repartit don Quichotte, va de soi : il n’y a point de doute que ressusciter un mort ne soit plus grand. — Nous y voilà, répliqua Sancho : donc la renommée de celui qui ressuscite les morts, donne la vue aux aveugles, redresse les boiteux et guérit les malades, et devant le sépulcre de qui les lampes brûlent ardentes, et dont les chapelles sont pleines de personnes dévotes, qui, à genoux, honorent ses reliques, vaut mieux, tant en ce monde qu’en l’autre, que celle qu’ont laissée d’eux et que laisseront autant d’empereurs païens et de chevaliers errans qu’il y en a eu au monde. — J’accorde pareillement cette vérité, répondit don Quichotte. — Eh bien, dit Sancho Pança, les corps et les reliques des saints, avec approbation et licence de notre mère sainte Église, ont cette renommée, ces grâces, ces prérogatives, comme on les appelle ; oui, dis-je, ils ont des lampes, des voiles, des suaires, des potences, des peintures, des chevelures, des yeux, des jambes, qui accroissent la dévotion et magnifient leur renom de chrétiens ; les rois portent sur leurs épaules les corps des saints, ou leurs reliques, baisent les morceaux de leurs os, et en parent et enrichissent leurs oratoires et leurs plus riches autels. — Que veux-tu, Sancho, répliqua don Quichotte, que j’infère de tout ce que tu as dit ? — Je veux dire, dit Sancho, que nous nous donnions à la sainteté, et par ce moyen nous nous acquerrons en moins de temps la renommée à laquelle nous prétendons. Et considérez, Monsieur, qu’hier ou avant-hier, car d’un temps si court on peut parler de cette manière, on canonisa ou l’on béatifia deux petits frères déchaussés ; et maintenant on tient à grand bonheur de baiser ou toucher les chaînes de fer dont ils ceignoient et tourmentoient leurs corps, et ces chaînes sont en plus grande vénération que n’est l’épée de Roland, comme j’ai dit, au cabinet d’armes du roi notre sire, que Dieu garde. C’est pourquoi, Monsieur, il vaut mieux être un petit frère de quelque ordre que ce soit qu’un vaillant chevalier errant : deux douzaines de disciplines sont plus agréables à Dieu que deux mille coups de lance, qu’on les donne ou à des géans, ou à des lutins, ou même à des endriagues. — Tout ce que tu dis, repartit don Quichotte, est véritable ; mais nous ne pouvons pas tous être des religieux, et nombreux sont les chemins par où Dieu mène les siens au ciel. La chevalerie est une religion, et il y a au ciel de saints chevaliers. — Certes, répondit Sancho ; mais j’ai ouï dire qu’il y a au ciel plus de religieux que de chevaliers errans. — Il est vrai, dit don Quichotte, parce que le nombre des religieux est plus grand que celui des chevaliers. — Mais, répliqua alors Sancho, il y a beaucoup de chevaliers errans. — Le nombre en est grand à la vérité, dit don Quichotte ; néanmoins il y en a bien peu qui méritent le nom de chevaliers. »

Ils passèrent cette nuit et le jour suivant en tels ou semblables discours, sans qu’il leur arrivât chose digne de récit au grand déplaisir de don Quichotte. Enfin, le lendemain, vers le soir, ils découvrirent la grande cité du Toboso. Sitôt que notre chevalier l’aperçut, ses esprits devinrent tout pleins de joie et ceux de Sancho Pança de tristesse, parce qu’il ne savoit pas où étoit la maison de Dulcinée, et de toute sa vie jamais il ne l’avoit vue, ni plus ni moins que son maître : de sorte que l’un pour la voir, et l’autre pour ne l’avoir point vue, étoient tout troublés. Et Sancho ne se pouvoit imaginer ce qu’il pourroit faire quand son maître l’enverroit au Toboso. Finalement, don Quichotte voulut entrer dans la ville au commencement de la nuit. Or, pendant qu’ils attendoient la venue de l’heure, ils s’arrêtèrent parmi des chênes qu’il y avoit près du Toboso. Et à l’heure marquée ils entrèrent dans la cité, où il leur arriva choses et autres de fort grande importance.

1. Ce poète est encore Garcilaso de la Vega.

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