‹ L’Histoire de don Quichotte de la MancheChapitre 62 sur 127 · Seconde partie · IX

Seconde partie · IX

l étoit environ la mi-nuit, un peu plus, un peu moins, lorsque don Quichotte et Sancho quittèrent la montagne et entrèrent au Toboso. Un profond silence régnait par tout le bourg : car tous les habitans et voisins dormoient et se reposoient à poings fermés. La nuit étoit demi-claire, et Sancho l’eût bien voulu tout à fait noire, afin de trouver dans son obscurité quelque excuse à sa sottise. On n’entendoit en tout ce lieu qu’aboiemens de chiens, qui tonnoient dans les oreilles de don Quichotte et troubloient le cœur de Sancho. Par intervalles un âne brayoit, des pourceaux grognoient, des chats miauloient, et tous les divers sons de ces voix grossissoient avec le silence de la nuit. L’amoureux chevalier prenoit tout cela pour mauvais augure, et néanmoins, avec tout cela, il dit à Sancho : « Mon fils Sancho, mène-moi au palais de Dulcinée, et il peut se faire que nous la trouvions éveillée. — Corps du soleil, repartit Sancho, à quel palais voulez-vous que je vous mène, puisque le lieu où je vis sa Grandeur n’étoit qu’une maison fort petite. — Elle s’étoit sans doute alors retirée, répondit don Quichotte, dans quelque petit appartement de son palais, s’ébattant en la compagnie de ses seules damoiselles, ainsi qu’ont accoutumé les grandes dames et les princesses. — Monsieur, dit Sancho, puisque votre Seigneurie veut, bien malgré moi, que la maison de M Dulcinée soit un palais, est-ce par hasard l’heure d’en trouver la porte ouverte ? Seroit-il bien à propos de donner de grands coups de marteau, afin que l’on nous ouït et ouvrît, mettant tout le monde en alarme et rumeur ? Allons-nous par hasard frapper à la porte de nos jeunesses, comme font les coureurs qui viennent et appellent, et entrent à toute heure de nuit ? — Trouvons d’abord, dit don Quichotte, maison à maison le palais, et puis je te dirai ce que nous devons faire. Mais, Sancho, prends garde à cette grosse chose sombre et noire que l’on découvre d’ici : ce doit être le palais de Dulcinée. — Soyez donc le guide, répondit Sancho, et peut-être sera-ce cela ; quand je le verrai de mes yeux et le toucherai de mes mains, je le croirai tout comme je crois qu’il fait maintenant jour. »

Don Quichotte servit donc de guide, et, ayant cheminé quelque deux cents pas, il donna sur la masse qui faisoit cette ombre et vit une grande tour, et il ne tarda pas à reconnoître qu’un tel édifice n’étoit pas un palais, mais la grande église du bourg, et il dit : « Sancho, nous voilà devant l’église. — Je le vois bien, repartit Sancho, et plaise à Dieu que ce ne soit point devant notre sépulture, parce que ce n’est pas bon signe d’aller par les cimetières à pareilles heures, et bien plus, après avoir dit à votre Grâce, si j’ai bonne mémoire, que la maison de cette dame doit se trouver en une ruelle qui n’a point d’issue. — Maudit de Dieu sois-tu, sans cervelle que tu es, où as-tu trouvé que les alcazars et les palais royaux soient édifiés en des ruelles sans issue ? — Monsieur, répondit Sancho, à chaque pays sa coutume. Peut-être ici, au Toboso, a-t-on coutume de bâtir les palais et les grands édifices en des ruelles ? C’est pourquoi je supplie votre Grâce de me laisser chercher par ces rues ou ruelles que je rencontrerai. Il pourroit être qu’en quelque coin je trouvasse ce palais, que je puisse voir mangé des chiens, tant il nous donne de fatigue et nous met hors de notre route. — Écoute, Sancho, dit alors don Quichotte, parle, je te prie, avec respect des choses qui touchent à ma maîtresse, et célébrons en paix la fête, et ne jetons pas la corde derrière le chaudron. — Je me contiendrai, repartit Sancho ; mais avec quelle patience puis-je supporter que vous croyiez que, pour une seule fois que j’ai vu la maison de votre maîtresse, je la doive toujours savoir et la trouver à minuit, tandis que vous-même ne la trouvez pas, quoique vous l’ayez peut-être vue plus de mille fois ? — Tu me feras désespérer, Sancho, dit don Quichotte ; viens çà, hérétique, ne t’ai-je pas dit mille fois que, jamais de toute ma vie je n’ai vu la sans pareille Dulcinée, et que jamais je n’ai franchi les portes de son palais, mais que seulement j’en suis amoureux par le récit qu’on m’a fait de sa beauté et de sa sagesse ? — C’est à présent que je l’entends et l’apprends, répliqua Sancho, et si je dis que, puisque vous ne l’avez point vue, ni moi non plus. — Cela ne peut être, dit don Quichotte, parce qu’au moins tu m’as dit que tu l’as vue criblant du blé, lorsque tu m’apportas la réponse à la lettre que je lui avois écrite et dont tu fus le porteur. — Ne vous arrêtez pas à cela, Monsieur, repartit Sancho, parce qu’il faut que vous sachiez que la vue et la réponse que je vous apportai furent aussi par ouï-dire, et je sais tout aussi bien qui est la señora Dulcinée que de donner un coup de poing au ciel. — Sancho, Sancho, dit don Quichotte, il y a temps de plaisanter, et temps où la plaisanterie est donnée et mal reçue. Quoique je dise que je n’ai point vu celle qui est la dame de mon âme, ni ne lui ai jamais parié, tu ne dois pas dire que tu ne l’as pas vue non plus, ni ne lui as jamais parlé, puisque tu sais bien le contraire. »

Comme ils étoient tous deux en cet entretien, il vint à passer par le lieu où ils étoient un homme avec deux mules ; au bruit que faisoit la charrue en traînant par terre, ils jugèrent que c’étoit un laboureur qui, avant la venue du jour, s’étoit levé pour aller à son labourage ; et cela étoit vrai. Ce laboureur venoit chantant ce vaudeville qui dit :

Vous eûtes de mauvais travaux,
François, au lieu de Roncevaux.

« Puissé-je mourir, Sancho, dit en l’entendant don Quichotte, si rien de bon nous arrive cette nuit ! N’entends-tu pas ce que chante ce paysan ? — Je l’entends fort bien, répondit Sancho ; mais que fait à notre propos la déroute de Roncevaux ? Il pourroit aussi bien chanter la romance de Calainos, que ce seroit tout un, et autant de mal ou de bien recevrions-nous de l’un que de l’autre en notre affaire. » Sur cela le laboureur arriva, et don Quichotte lui dit ces paroles : « Mon bon ami, Dieu vous donne bonne chance : ne me sauriez-vous pas dire où sont par ici les palais de la sans pareille princesse Dulcinée du Toboso ? — Monsieur, répondit ce garçon, je suis étranger, et il n’y a pas longtemps que je demeure en ce bourg au service d’un riche laboureur pour cultiver ses champs. Le curé et le sacristain du lieu habitent dans la maison en face. Tous les deux ou l’un d’eux vous pourra donner des renseignemens sur cette madame la princesse, parce qu’ils ont le rôle de tous les habitans du Toboso. Toutefois, je crois, quant à moi, que dans tout ce lieu il n’y a princesse aucune, mais bien plusieurs grandes dames qui chacune en sa maison peut bien être princesse. — Eh bien, mon ami, dit don Quichotte, celle pour qui je t’ai fait cette demande doit donc faire sa demeure parmi celles-là mêmes. — Il se pourroit, répondit le garçon. Adieu : l’aube du jour commence déjà de paroître. » Là-dessus, il toucha ses mules, sans écouter d’autre demande.

Sancho, qui vit son maître en suspens et fort mal content, lui dit : « Monsieur, le jour s’en vient à la hâte : ce seroit à nous une grande imprudence que le soleil nous trouvât dans la rue ; il vaudra bien mieux que nous sortions de la ville, et que votre Grâce s’abrite en quelque forêt prochaine, pendant que je reviendrai ici de jour. Je ne laisserai alors pas un coin de tout ce lieu sans y chercher la maison, l’alcazar ou le palais de madame. Or, je serois bien mal chanceux si je ne le trouvois point. Quand je l’aurai trouvé, j’en parlerai à sa Grandeur, et lui dirai où et comment votre Seigneurie se trouve, attendant qu’elle vous donne le moyen de la voir sans préjudice pour son honneur et pour sa renommée. — Sancho, dit don Quichotte, tu as proféré mille sentences enfermées dans le cercle d’un petit nombre de paroles. J’approuve le conseil que tu viens de me donner, et le reçois de fort bonne volonté. Viens, mon fils, allons chercher un lieu où je me mette en embuscade. Tu retourneras, comme tu dis, pour chercher, pour voir et pour parler à ma dame, de la prudence et courtoisie de laquelle j’attends plus que des faveurs miraculeuses. » Sancho enrageoit de tirer son maître hors du village, de peur que celui-ci ne touchât du doigt la fausseté de la réponse qu’il lui avoit portée en la Sierra-Morena de la part de Dulcinée. C’est pourquoi il pressa tant son maître de partir, ce qui ne tarda pas, et à deux milles de là ils trouvèrent un bois où don Quichotte se mit en embuscade cependant que Sancho retournoit à la ville pour parler à Dulcinée. Or, en cette ambassade, il lui arriva des choses qui demandent une nouvelle attention et méritent une nouvelle confiance.

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