‹ L’Histoire de don Quichotte de la MancheChapitre 63 sur 127 · Seconde partie · X

Seconde partie · X

’historien de cette grande histoire, parvenant au récit de ce que nous conte ce présent chapitre, dit qu’il eût bien voulu le passer sous silence, craignant qu’on n’y ajoute point de foi : car les folies de don Quichotte parvinrent ici aux bornes des plus grandes que l’on pourroit imaginer, voire allèrent au delà pour le moins de deux grands traits d’arbalète. Néanmoins il les écrivit, quoique avec cette crainte et ce doute, de la même sorte que notre chevalier les fit, sans ajouter ni ôter à l’histoire un seul atome de la vérité, et sans se soucier des objections que l’on pourroit lui faire de menteur. Or, il eut raison, d’autant que la vérité allège, bien loin de froisser, et que toujours elle va sur le mensonge comme l’huile sur l’eau. C’est pourquoi, en poursuivant son histoire, il dit qu’aussitôt que don Quichotte se fut mis dans la forêt, chênaie ou taillis, près de la grande ville du Toboso, il commanda à Sancho de retourner en cette cité, et de ne revenir point en sa présence sans avoir premièrement parlé de sa part à sa dame, lui demandant qu’elle daignât se laisser voir à son chevalier captif, et lui donner sa bénédiction, afin que par ce moyen il pût espérer de toutes ses aventures et difficiles entreprises un très heureux succès. Sancho se chargea de le faire tout de même qu’on le lui commandoit, et promit de rapporter une réponse aussi bonne que celle qu’il avoit apportée la première fois. « Va donc, mon fils, lui dit don Quichotte, et ne te trouble point quand tu te verras devant la lumière du soleil de beauté que tu vas trouver. Bienheureux écuyer sur tous les écuyers du monde, aie souvenance, et fais que la réception qu’elle te fera ne sorte point de ta mémoire. Considère bien si elle changera de couleur pendant que tu lui exposeras ton ambassade, et si elle ne se trouble point quand tu proféreras mon nom, voire si à l’heure même elle ne se peut contenir sur son riche carreau, au cas où tu la trouverois assise sur le trône pompeux de son autorité. Si elle est debout, prends garde, je te prie, si elle ne se pose pas tantôt sur un pied et tantôt sur l’autre, si elle ne redit point deux ou trois fois la réponse qu’elle te fera ; si elle la change de douce en rude, d’aigre en amoureuse ; voire encore si elle ne porte point la main à ses cheveux pour les arranger, encore qu’ils ne soient point mal en ordre.

« Finalement, mon fils, considère toutes ses actions et tous ses mouvemens : car, si tu me les rapportes fidèlement, j’en tirerai tout ce qu’elle a de caché au secret de son cœur touchant ce qui concerne le fait de mes amours. Tu dois savoir, Sancho, si tu ne le sais pas, que chez les amoureux les actions et les mouvemens extérieurs qu’ils découvrent, lorsqu’on traite de leurs amours, sont des courriers très fidèles qui portent les nouvelles de ce qui se passe à l’intérieur de l’âme. Va donc, mon ami, Dieu veuille qu’une fortune meilleure que la mienne t’accompagne, et que tu rencontres un succès plus heureux que celui que je crains et que j’attends en cette amère solitude où tu me laisses. — J’irai et reviendrai promptement, dit Sancho. Cependant, Monsieur, je vous prie, élargissez ce petit cœur, que vous ne devez pas avoir plus gros pour le moment qu’une noisette. Considérez que l’on dit en commun proverbe qu’un bon cœur rompt une mauvaise fortune, et que là où il n’y a point de lard, il n’y a point non plus de gril. On dit pareillement que le lièvre saute là où on ne pense pas. Or, je le dis, parce que, si cette nuit nous n’avons pas trouvé les palais, ou les alcazars de madame, je pense les trouver maintenant qu’il est jour, et lorsque j’y penserai le moins ; quand je les aurai trouvés, laissez-moi seulement faire. — Certainement, Sancho, dit don Quichotte, tu tires toujours si bien à point tes proverbes au fil dont nous parlons que Dieu me veuille donner une aussi bonne réussite en ce que je désire. » Comme il achevoit ces mots, Sancho tourna les épaules et toucha son grison. Cependant don Quichotte demeura à cheval à se reposer sur les étriers et sur le gros bout de sa lance, rempli qu’il étoit de tristes et confuses imaginations.

Nous le laisserons en cette posture et irons avec Sancho Pança, qui, non moins confus et pensif, s’éloigna de son maître, qui étoit là arrêté. Mais à peine eut-il passé le bois qu’il tourna la tête, et, voyant que don Quichotte ne paroissoit plus, il descendit de son âne, et, s’étant assis au pied d’un arbre, il commença de se parler à lui-même et de se dire : « Sachons un peu maintenant, mon frère Sancho, où va votre Seigneurie ? Va-t-elle point chercher quelque âne qu’elle ait perdu ? — Nenni certes. — Et qu’allez-vous donc chercher ? — Je m’en vais chercher, sans mot dire, une belle princesse, et en elle le soleil de la beauté et tout le ciel joint avec elle. — Et où pensez-vous trouver, Sancho, ce que vous dites ? — Où ? dans la grande cité du Toboso. — Mais de quelle part l’allez-vous chercher ? — De la part du fameux chevalier don Quichotte de la Manche, qui défait les torts, et qui donne à manger à celui qui a soif et à boire à celui qui a faim. — Voilà qui va fort bien ; mais savez-vous sa maison, Sancho ? — Mon maître dit que ce doit être un palais royal ou de superbes alcazars. — Et l’avez-vous vue quelque jour par hasard ? — Ni moi ni mon maître ne l’avons jamais vue. — Et vous semble-t-il que ce seroit fort bien fait et fort à propos, si les habitans du Toboso, sachant que vous êtes ici dans l’intention de séduire et débaucher leurs princesses, venoient et vous frottoient les côtes avec de bonne huile de cotret, sans vous laisser os qui n’en eût ? — À la vérité, ils auroient fort raison de ne pas considérer que je suis envoyé, et que vous êtes messager, mon ami, que vous n’avez point de faute à vous reprocher, non. — Ne vous y fiez pas, Sancho, car le peuple de la Manche est aussi colérique qu’honnête, voire il n’entend pas raillerie quand on le chatouille. Par le Dieu vivant, s’il vous sent tant soit peu, malheur à vous ! Pauvre hongre, tu seras étrillé. Aussi bien vais-je chercher un chat à trois pattes pour le plaisir d’autrui, joint que chercher Dulcinée par le Toboso, autant chercher Marica à Ravenne ou le bachelier à Salamanque ; le diable même, il faut le dire, et pas d’autre, le diable m’a empêtré dans cette affaire. »

Tel fut le discours que Sancho Pança se tint à part soi, et la conclusion qu’il en tira fut qu’il finit par se dire : « Il y a remède en toutes choses si ce n’est en la mort, dont nous devons tous subir le joug, quoi qu’il nous en coûte au dernier moment.

« J’ai remarqué par mille signes que mon maître est fou à lier, et moi non plus, je ne lui dois rien de retour, puisque je suis beaucoup plus fou, parce que je le suis et le serai, si le proverbe est véritable, qui dit : Dis-moi avec qui tu vas, je te dirai qui tu es ; et encore l’autre proverbe : Non pas avec qui tu nais, mais bien avec qui tu pais. Étant donc fou comme il l’est et possédé d’une folie qui bien souvent prend une chose pour une autre, et le blanc pour le noir, et le noir pour le blanc, ainsi qu’il le fit paroître le jour où il disoit que les moulins à vent étoient des géans, et les mules des religieux des dromadaires, comme aussi quand il assuroit que les troupeaux de brebis étoient des armées d’ennemis, et beaucoup d’autres choses de ce genre, il ne sera pas fort malaisé de lui faire croire que la première paysanne qui passera par ici est la señora Dulcinée. Et, s’il ne le veut pas croire, j’en jurerai ; et si lui-même jure, je recommencerai à jurer. S’il conteste, je contesterai pareillement, et s’il s’opiniâtre, je m’opiniâtrerai plus que lui. Et, pourvu que je me tienne toujours sur le but, vienne ce que pourra. Peut-être, par cette opiniâtreté, je ferai tant que désormais il ne m’enverra plus faire de pareils messages, voyant combien je lui en rends mauvais compte. Ou, par aventure, il croira, ainsi que je l’imagine, que quelque méchant enchanteur de ceux qui, à son dire, lui veulent mal, aura changé la figure de sa dame pour lui faire du déplaisir. » Cette pensée mit en repos l’âme de Sancho Pança, de sorte qu’il tint l’affaire faite. Cependant il s’arrêta là jusqu’à ce qu’il fût déjà un peu tard, afin que don Quichotte crût qu’il lui avoit fallu employer autant de temps pour aller et revenir du Toboso. Et cela eut un si heureux succès que, quand il se leva pour monter sur le grison, il aperçut aussitôt venir du Toboso vers le lieu où il s’étoit arrêté trois jeunes paysannes montées sur trois poulains ou pouliches : car l’auteur ne le déclare pas, quoique l’on puisse croire que c’étoient des ânesses, cavalerie ordinaire des villageoises ; mais, comme cela n’est pas de grande importance, il n’y a pas à s’arrêter pour le vérifier.

En conséquence, sitôt que Sancho découvrit ces paysannes, il retourna à grands pas pour querir son maître don Quichotte, et le trouva soupirant et proférant mille complaintes amoureuses. Aussitôt que don Quichotte le vit, il lui dit : « Comment vont les affaires, ami Sancho ? Devrai-je marquer ce jour-ci d’une pierre blanche ou d’une noire ? — Il vaudra bien mieux, repartit Sancho, que vous le marquiez de vermillon, de même que sont les écriteaux des chaires, afin que ceux qui le verront le puissent bien voir. — Donc, répliqua don Quichotte, tu m’apportes de bonnes nouvelles ? — Si bonnes, répondit Sancho, que votre Seigneurie n’a plus qu’à piquer Rossinante et à sortir dans la plaine pour voir la señora Dulcinée du Toboso qui vous vient visiter, accompagnée de deux siennes damoiselles. — Ô Dieu très saint, s’écrie alors don Quichotte, que dis-tu, mon ami Sancho ? Prends garde à ne me point tromper, et crains, avec de fausses allégresses, de soulager mes véritables tristesses.

— Quel fruit, repartit Sancho, retirerois-je de tromper votre Seigneurie, et surtout quand nous sommes si proches de découvrir la vérité. Piquez seulement, Monsieur, et venez, et vous verrez se diriger vers nous la princesse notre maîtresse, vêtue et accoutrée, enfin, comme sa qualité le requiert. Ses damoiselles et elle sont toutes reluisantes d’or, de chaînes de perles, de diamans, de rubis, et de toiles d’or de dix grands doigts. Leurs cheveux sont épars sur leurs épaules, et ce sont autant de rayons du soleil qui folâtrent au vent. Et surtout elles viennent à cheval sur trois cananées refaites et bien harnachées, et l’on ne sauroit rien voir de plus beau. — Haquenées, veux-tu dire, Sancho. — Il y a peu de différence, répliqua Sancho, entre cananées et haquenées. Mais, qu’elles viennent sur ce qu’elles viennent, on voit venir les plus galantes dames qu’on puisse désirer, et principalement M la princesse Dulcinée, qui ravit les sens.

— Allons, mon fils Sancho, dit don Quichotte, et pour étrennes de ces nouvelles aussi bonnes qu’inespérées, je te donne la meilleure dépouille que je gagnerai à la première aventure que je rencontrerai, et, si cela ne te contente point, je te promets les poulains que mettront bas cette année-ci les trois miennes cavales qui, comme tu sais, sont près de faire leurs petits au pré commun de notre village. — Je m’en tiens aux poulains, répondit Sancho, car il n’est pas bien assuré que les dépouilles de la première aventure soient bonnes. » Sur ce, ils sortirent du bois et découvrirent les trois paysannes déjà tout proches d’eux… Don Quichotte jeta les yeux par tout le chemin du Toboso, et, comme il ne vit que les trois paysannes, il devint tout troublé, et demanda à Sancho s’il ne les avoit point laissées hors de la ville. — Comment, hors de la ville ! répond Sancho ; votre Seigneurie a-t-elle par hasard les yeux derrière la tête, si bien qu’elle ne voit point que ce sont elles qui viennent aussi resplendissantes que le soleil en plein midi ? — Sancho, dit don Quichotte, je ne vois que trois paysannes sur trois baudets. — Dieu me délivre maintenant du diable, répliqua Sancho. Est-il bien possible que trois haquenées, ou comme on les nomme, aussi blanches que les flocons de la neige, vous paroissent des baudets ? Vive le Seigneur qui m’arrache cette barbe si cela est véritable. — Ami Sancho, dit don Quichotte, je te dis qu’il est aussi véritable que ce sont des ânes, ou bien des ânesses, que je suis don Quichotte et toi Sancho Pança : pour le moins cela me semble être ainsi. — Taisez-vous, Monsieur, dit Sancho, et ne tenez point un tel langage. Au contraire, frottez-vous les yeux et venez faire la révérence à la dame de vos pensées, qui est déjà proche de nous. »

Ce disant, il s’avance pour recevoir les trois villageoises, et, descendant de son grison, il va prendre par le licou l’âne de l’une de ces trois paysannes, et puis, mettant les genoux en terre, il dit : « Reine, princesse et duchesse de la beauté, que votre Hautesse et Grandeur daigne recevoir en sa grâce et bon vouloir votre esclave et chevalier. Le voilà devenu une pierre de marbre, tout troublé et sans haleine de se voir en votre magnifique présence. Quant à moi, je suis Sancho Pança, son écuyer, et lui est le vagabond chevalier don Quichotte de la Manche, autrement nommé le Chevalier de la Triste-Figure. »

En même temps, don Quichotte s’étoit pareillement agenouillé tout auprès de Sancho, et il regardait avec des yeux tout éblouis et d’une vue trouble celle que Sancho nommoit reine et dame. Et, comme il ne voyoit autre chose en elle qu’une jeune villageoise assez laide, parce qu’elle avoit la face ronde et le nez camard, il étoit tout étonné et émerveillé, sans oser ouvrir la bouche. Les paysannes n’étoient pas moins étonnées, voyant ces deux hommes si différens à genoux et arrêtant leur compagne. Toutefois celle qui étoit ainsi retenue, toute fâchée et en colère, rompit le silence et dit : « Qu’on s’ôte à c’te heure du chemin, et qu’on nous laisse passer, car nous avons hâte. »

Àquoi Sancho fit cette réponse : « Ô Princesse et Dame universelle du Toboso, comment votre cœur magnanime ne s’amollit-il pas, voyant ici en votre sublime présence la colonne et le soutien de la chevalerie errante ? » L’une des deux autres, oyant ce discours, dit tout haut ces mots : « Tu vas voir, je vais t’étriller, ânesse de mon beau-père. Regardez un peu, je vous prie, comme les godelureaux s’en viennent maintenant ici se moquer des paysannes, comme si nous ne savions pas aussi bien qu’eux chanter pouille. Allez votre chemin, et laissez-nous faire le nôtre ; et portez-vous bien.

— Lève-toi, Sancho, dit alors don Quichotte, car je vois bien que la fortune n’est point assouvie de mon mal. Elle tient fermés tous les chemins par où il pourroit arriver quelque consolation à cette malheureuse âme que j’ai dans le corps. Et toi, ô trésor de perfection que l’on peut désirer, terme de la gentillesse humaine ! ô l’unique remède de ce cœur affligé qui t’adore, puisque le malin enchanteur me poursuit, et a mis des nuages et des cataractes sur mes yeux, et que pour eux seulement, et non pour d’autres, il a changé et transformé ta beauté sans égale et ton incomparable visage en celui d’une pauvre villageoise, s’il n’a pas aussi changé le mien en celui d’un fantôme, pour me rendre abominable à tes yeux, ne laisse pas, je te supplie, de me regarder doucement et amoureusement. Considère que, par cette humble soumission et par cet agenouillement, je rends à ta beauté, ainsi contrefaite et déguisée, l’humilité avec laquelle mon âme t’adore. — Figue de mon grand-père, repartit la paysanne, suis-je donc ici venue pour ouïr des balivernes ? Otez-vous et laissez-nous aller, si vous nous voulez faire plaisir. » Sancho la quitta et la laissa aller, tout content de s’être si bien tiré de son artifice. Mais à peine la villageoise, qui avoit pris le rôle de Dulcinée, se vit-elle en liberté que, piquant sa monture avec un aiguillon planté au bout d’un bâton qu’elle tenoit à la main, la bourrique se mit à courir par le pré. Et, comme elle sentoit la pointe de l’aiguillon qui la travailloit plus que d’ordinaire, elle commença à faire des ruades, de sorte qu’elle porta par terre la señora Dulcinée. Ce que voyant don Quichotte, il courut pour la relever, tandis que Sancho raccommodoit et sangloit le bât qui avoit aussi tourné sous le ventre de la bête. Le bât étant donc accommodé, et don Quichotte voulant relever et prendre entre ses bras sa dame enchantée pour la poser sur l’ânesse, la belle dame, en se remettant sur pied, l’ôta de cette peine : car, s’étant un peu reculée, elle prit de l’élan, mit les mains sur la croupe de la bête, et se trouva en même temps avec son corps plus léger qu’un faucon sur le bât et à califourchon, de même que si elle eût été un homme. Lors Sancho tint ce discours : « Par saint Roc, notre maîtresse est plus légère qu’un daim. Elle pourroit apprendre à monter à cheval à la genette au plus adroit écuyer de Cordoue ou de Mexico. Elle a franchi d’un saut l’arçon de derrière de la selle, et elle fait courir comme un zèbre, sans éperons, la haquenée. Et ses damoiselles ne lui en doivent rien, car elles courent comme le vent. » Aussi étoit-ce la vérité, parce qu’en voyant Dulcinée à cheval toutes piquèrent après elle et ne cessèrent de courir sans tourner la tête plus d’une demi-lieue. Don Quichotte les suivit des yeux, et, lorsqu’elles eurent disparu, il se tourna vers Sancho et lui dit : « Sancho, que t’en semble ? Ne suis-je pas bien haï des enchanteurs ? Regarde, je te prie, jusqu’où s’étendent leur malice et le sort qu’ils ont jeté sur moi, puisqu ils m’ont voulu priver du contentement que me pouvoit donner la vue de ma maîtresse telle qu’elle est naturellement ? En effet, je ne suis né au monde que pour être le modèle des malheureux, et le blanc et le but où les flèches du malheur doivent viser et donner. Tu dois aussi remarquer, Sancho, que ces traîtres ne se sont pas contentés de changer et transformer ma Dulcinée, mais qu’ils l’ont encore métamorphosée en une figure basse et laide comme celle de cette villageoise. Ils lui ont pareillement ôté ce qui est si propre aux grandes dames, je veux dire la bonne odeur, parce qu’elles sont toujours parmi la musique et les fleurs. Or, je t’apprends, Sancho, que, quand je vins pour faire monter Dulcinée sur la bête que tu dis être une haquenée et qui, à mon avis, est une ânesse, elle m’a jeté une odeur d’ail cru qui m’a soulevé et empoisonné le cœur. — Ô canailles ! s’écria alors Sancho, ô maudits et pervers enchanteurs ! heureux qui vous verra tous enfilés par les oreilles, comme harengs saurés qui pendent à la cheminée. Vous savez beaucoup, vous pouvez beaucoup, et vous faites encore plus. Il vous eût dû suffire, brigands que vous êtes, d’avoir changé les perles des yeux de madame en glands de liège, et ses cheveux de fin or en crin de queue de bœuf rouge, et finalement tous ses gestes de bien en mal, sans toucher nullement à l’odeur. Pour le moins, eussions-nous joui de ce qui restoit caché sous cette laide couverture, quoique à la vérité je puisse dire que je ne vis jamais sa laideur, mais sa beauté, que rehaussoit à point un fort beau signe de grande valeur à la lèvre droite et en forme de moustache, où l’on voyoit sept ou huit poils rouges comme des fils d’or et longs de plus d’un pied. — Selon, dit don Quichotte, la correspondance qu’ont ces signes de la face avec ceux du corps, Dulcinée en doit avoir un autre à la fesse, du côté qu’est la marque de la face. Toutefois, pour de telles marques, les poils que tu viens de dire sont bien grands. — Je vous puis bien assurer, réplique Sancho, qu’ils y paroissoient comme s’ils y étoient nés. — Ami, dit don Quichotte, je le crois : car la nature n’a mis chose aucune en M Dulcinée du Toboso qui ne fût parfaite et accomplie. C’est pourquoi, quand elle auroit cent signes comme celui que tu dis, ce ne seroient point des signes, mais plutôt des lunes ou des étoiles resplendissantes. Mais dis-moi un peu, Sancho, ce qui me paroissoit être un bât, étoit-ce une selle rase ou de femme ? — Non, dit Sancho, ce n’étoit qu’une selle à la genette, avec une couverture de camp, qui vaut la moitié d’un royaume, tant elle est riche. — Eh ! que n’ai-je vu tout cela ! dit don Quichotte. Je redis encore et le dirai mille fois que je suis le plus malheureux des mortels ! » Le charlatan de Sancho avoit bien de la peine à s’empêcher de rire, oyant les fadaises de son maître si délicatement abusé. Finalement, après plusieurs autres discours qui se firent entre eux, ils remontèrent sur leurs bêtes et suivirent le chemin de Saragosse. Ils pensoient y arriver à temps pour se trouver en des fêtes solennelles que l’on célèbre tous les ans en cette fameuse ville. Toutefois, avant qu’ils y pussent arriver, il leur survint des choses qui, pour être grandes et nouvelles, méritent d’être écrites et lues, ainsi que l’on verra ci-après.

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