‹ L’Histoire de don Quichotte de la MancheChapitre 69 sur 127 · Seconde partie · XVI

Seconde partie · XVI

on Quichotte poursuivoit son chemin avec l’allégresse, le contentement et la vaine gloire que nous avons déjà dits : car il s’imaginoit par la victoire qu’il avoit obtenue être le chevalier errant le plus valeureux qui fût en ce siècle au monde, que toutes les aventures qui lui surviendroient désormais lui seroient prospères et heureuses. Il méprisoit les enchantemens et les enchanteurs, et ne se ressouvenoit plus de l’infinité de bastonnades qu’il avoit autrefois reçues durant le cours de ses chevaleries, ni encore de la volée de pierres qui lui cassa la moitié des dents, ni de l’ingratitude des galériens, ni de la témérité des Yangois qui l’étrillèrent à coups de pieux. Finalement il disoit à part soi que, s’il pouvoit trouver l’art, le moyen ou la manière de désenchanter sa maîtresse Dulcinée du Toboso, il n’envieroit point la plus grande fortune qui arriva jamais au plus heureux chevalier errant des siècles passés. Pendant qu’il étoit occupé de ces imaginations, Sancho lui dit : « Monsieur, n’y a-t-il pas de quoi rire que j’aie toujours devant les yeux le grand nez et les larges narines de mon compère Thomas Cécial ? — Crois-tu donc, repartit don Quichotte, que le chevalier du Bois soit le chevalier Carrasco, et son écuyer Thomas Cécial ton compère ? — Je ne sais qu’en dire, repartit Sancho ; mais je sais bien que les signes qu’il m’a donnés de ma maison, de ma femme et de mes enfans, nul autre que lui ne me les sauroit donner. Sa face, après avoir ôté le grand nez, étoit celle-là même de Thomas Cécial, ainsi que je l’ai vue plusieurs fois en mon village. Nous sommes si voisins qu’il n’y a que la muraille entre deux, et le son de sa voix étoit absolument le même. — Sancho, répliqua don Quichotte, parlons un peu raison. Viens çà : quelle apparence y a-t-il que le bachelier Samson Carrasco vînt comme chevalier errant avec armes offensives et défensives combattre contre moi ? Ai-je par hasard été son ennemi ? lui ai-je jamais donné sujet de m’en vouloir ? Suis-je son rival, ou fait-il profession des armes pour porter envie à la renommée que j’y ai acquise ? — Mais que dirons-nous, Seigneur, repartit Sancho, de ce que ce chevalier, qu’il soit qui ce soit, ressemble si bien au bachelier Carrasco, et son écuyer à Thomas Cécial, mon compère ? Et si c’est enchantement, comme l’a dit votre Seigneurie, n’y avoit-il que ces deux au monde à qui ils pussent si bien ressembler ? — Tout cela n’est qu’artifice, dit don Quichotte, et la trace des méchans magiciens qui me persécutent : car, ayant prévu la victoire que je devois obtenir, ils ont changé la face de ce chevalier vaincu en celle de mon ami le bachelier, afin que l’amitié que je lui porte se mît entre deux et servît de barrière au tranchant de mon épée et à la force de mon bras, modérant la juste colère de mon cœur, et que par ce moyen celui qui par supercherie essayoit de m’ôter la vie demeurât vivant. Pour preuve de ce que je dis, tu sais bien par expérience, ô Sancho, qui empêchera toujours qu’on ne te mente ni ne te trompe, combien c’est une chose facile aux enchanteurs de changer un visage en un autre, et de rendre laid un qui est beau, et beau un qui est laid : car tu as vu de tes propres yeux, et il n’y a pas encore deux jours, la beauté et la bonne grâce de la sans pareille Dulcinée du Toboso en toute son entière et naturelle vérité, tandis que je la vis sous la forme d’une laide, abjecte et lourde paysanne, avec des cataractes aux yeux et une mauvaise odeur à la bouche. Or, il ne faut pas s’étonner que le pervers enchanteur qui a fait une transformation si malheureuse n’ait pu encore avoir fait celle de Samson Carrasco et de ton compère, afin d’enlever à mes mains la gloire de la victoire. Au moins je me console qu’en quelque figure que ce soit je suis demeuré vainqueur de mon ennemi. — Dieu sait la vérité de tout, » répondit Sancho, qui, ayant une parfaite connoissance de la transformation de Dulcinée et se représentant qu’une telle métamorphose procédoit de son artifice, ne se pouvoit nullement contenter des chimères de son maître. Toutefois il n’y voulut point faire de réplique, de peur de proférer quelque parole qui découvrît la tromperie.

Ils étoient sur ce discours quand ils furent atteints par un homme qui venoit après eux et par le même chemin. Il montoit une fort belle cavale mouchetée, portoit un manteau de fin drap vert, enrichi sur les bords de velours tanné, et avoit sur la tête un petit chapeau d’été de même velours. Le harnois de la jument étoit de campagne et à la genette, et de même de couleur tannée et verte. Il portoit un sabre à la mauresque, pendu à un large baudrier vert doré. Il avoit des bottines de même étoffe que le baudrier. Ses éperons n’étoient pas dorés, mais vernis, et si polis et luisans que, s’assortissant fort bien à l’accoutrement, ils paroissoient mieux que s’ils eussent été d’or fin. Lorsqu’il fut près de notre chevalier et de son écuyer, il les salua courtoisement, et, piquant sa cavale, il eût passé si les paroles de don Quichotte ne l’eussent arrêté. « Mon brave, dit-il, si tant est que vous fassiez le même chemin que nous et que la hâte ne vous presse point, peut-être aurez-vous du plaisir d’aller avec nous. — En vérité, répondit l’homme à la cavale, je ne m’éloignerois pas tant de vous, si je n’avois peur que ce cheval ne fît le méchant en la compagnie de ma jument. — S’il n’y a autre chose, dit alors Sancho, vous pouvez bien serrer la bride à votre bête, parce que notre cheval est le plus honnête et le mieux élevé du monde. Jamais en pareilles occasions il n’a commis aucune sottise, et, si un jour il fit une escapade, mon maître et moi en payâmes l’amende au septuple. Je vous dis encore une fois que, s’il vous plaît, vous pouvez arrêter votre monture, parce que, si on la lui servoit entre deux plats, vous pouvez être assuré que le cheval est si honteux qu’il ne la regarderoit pas seulement. »

Ce passager mit donc au petit pas sa cavale en l’arrêtant par le frein, bien émerveillé de la posture et du visage de don Quichotte, qui pour lors alloit sans casque, Sancho le lui portant comme une mallette à l’arçon, devant le bât de son grison. Mais, si ce chevalier vêtu de vert considéroit attentivement don Quichotte, croyez que don Quichotte le considéroit encore plus : car il lui sembloit être un homme de grande valeur. Cet homme pouvoit avoir quelque cinquante ans, et ses cheveux ne grisonnoient guère ; son visage étoit long, et sa contenance tenoit du joyeux et du grave. Enfin, à son équipage et à son extérieur, il témoignoit être un homme distingué. Le jugement que fit ce cavalier vert de don Quichotte de la Manche fut que jamais de sa vie il n’avoit vu homme de la sorte. Il s’étonnoit de la longueur de son cheval, de la grandeur de son corps et de son visage, qui étoit si maigre, si jaune et si défait. Ses armes, sa mine, sa contenance, sa figure, dont il n’avoit de longtemps en ce pays vu les pareils, le rendoient enfin fort ébahi. Don Quichotte remarqua fort bien que ce passant le regardoit avec bien de l’attention, et dans son ébahissement il lut son désir.

Or, comme il étoit fort courtois et désireux de complaire à tout le monde, avant que l’autre lui fît aucune demande, il s’approcha de lui, et lui dit : « Cette figure que vous voyez en moi étant si nouvelle et si extraordinaire, je ne m’étonnerai pas que vous en soyez ébahi ; mais votre Seigneurie cessera de l’être quand je lui dirai, ainsi que je le fais, que je suis l’un de ces chevaliers qui, comme on dit communément, cherchent les aventures. Je suis sorti de ma patrie, j’ai engagé mon bien, quitté mes délices, et me suis jeté dans les bras de la fortune, afin qu’elle me portât où il lui plairoit le mieux. J’ai voulu faire revivre la chevalerie errante déjà morte, et il y a de longs jours que, trébuchant ici, tombant là, et puis me relevant plus loin, j’ai accompli une grande partie de mon désir en secourant la veuve, servant de rempart aux jeunes filles et favorisant les femmes mariées, les orphelins et les pupilles : office propre et naturel aux chevaliers errans. C’est ainsi que, par mes valeureuses et chrétiennes prouesses, j’ai mérité d’être imprimé chez presque toutes les nations du monde. On a mis sous presse trente mille exemplaires de mon histoire ; il y a de l’apparence, si le Ciel n’y remédie, qu’on en imprimera trente mille milliers.

« Finalement, pour enfermer le tout en peu de paroles ou en une seule, qu’il vous suffise que je suis don Quichotte de la Manche, autrement nommé le chevalier de la Triste-Figure. Et, bien que les louanges qu’on se donne ne soient guère honorables, je suis pourtant forcé de dire quelquefois les miennes, et cela s’entend lorsqu’il n’y a personne de présent pour les réciter. C’est pourquoi, mon gentilhomme, ni ce cheval, ni cette lance, ni cet écu, ni cet écuyer, ni toutes ces armes jointes ensemble, ni la couleur blême de mon visage, ni ma maigreur, ne vous pourront désormais rendre étonné, ayant su qui je suis et la profession que je fais. »

Don Quichotte se tut en disant ces paroles, et l’homme habillé de vert, en tardant à répondre, témoignoit qu’il ne trouvoit pas de réponse qui vînt à propos. Toutefois, après un bon moment, il tint ce langage : « Seigneur chevalier, vous avez pu connoître ma pensée par mon ébahissement. Néanmoins vous ne m’avez pas ôté la surprise que votre vue m’a causée : car, encore que vous disiez que la connoissance que vous m’avez donnée de votre qualité me peut ôter tout ébahissement, cela n’est point pourtant ; au contraire, maintenant que je le sais, j’en demeure plus étonné et plus émerveillé. Comment est-il possible qu’il y ait aujourd’hui au monde des chevaliers errans, qu’il y ait encore des histoires imprimées de vraies chevaleries ? Je ne me puis persuader qu’il se trouve aujourd’hui des hommes qui favorisent les veuves, servent de rempart aux filles, soutiennent l’honneur des femmes mariées et secourent les orphelins, et je ne le croirois nullement, si de mes propres yeux je ne l’avois vu en vous voyant. Grâces soient rendues au Ciel de ce que, par l’histoire dont votre Seigneurie vient de parler, où l’on a imprimé ses hautes et véridiques chevaleries, l’on mettra désormais en oubli une infinité d’autres histoires fabuleuses de chevaliers errans, dont le monde étoit tout rempli, au grand dommage des bonnes mœurs, et au préjudice des bonnes histoires par le peu de foi que ces contes y faisaient ajouter. — Il y a beaucoup de choses à dire, repartit don Quichotte, sur ce sujet, à savoir, si les histoires des chevaliers errans sont fabuleuses ou véritables. — Et qui doute, dit le gentilhomme vert, que de telles histoires ne soient fausses et controuvées ? — C’est moi qui en doute, répliqua don Quichotte, et, je vous prie, ne passons pas plus avant : car, si nous allons de compagnie ensemble tout notre voyage, j’espère, moyennant la grâce de Dieu, vous donner à connoître que vous avez eu tort de vous laisser emporter au courant de ceux qui tiennent pour certain qu’elles ne sont pas véritables. »

Ce gentilhomme passant jugea par cette dernière raison de don Quichotte qu’il devoit être quelque peu fou, si bien qu’il avoit toujours l’œil sur lui pour voir si son opinion ne seroit pas confirmée par quelque autre trait de folie. Mais, avant qu’ils entrassent en d’autres discours, don Quichotte le pria de lui apprendre sa qualité, puisqu’il lui avoit appris une partie de la sienne et de sa vie. Alors l’homme au manteau vert lui fit cette réponse : « Monsieur le chevalier de la Triste-Figure, je suis un gentilhomme natif d’un lieu où, s’il plaît à Dieu, nous irons aujourd’hui dîner. Je suis un peu plus que médiocrement riche, et l’on m’appelle don Diègue de Miranda. Je passe doucement ma vie en compagnie de ma femme, de mes enfans et de mes amis. Mes exercices sont ceux de la chasse et de la pêche. Toutefois, je n’ai ni faucon ni lévrier, mais quelque perdrix apprivoisée ou bien quelque courageux héron. En outre, j’ai jusqu’à six douzaines de livres, les uns des romans en langue vulgaire, et les autres en latin ; les uns traitent d’histoire, et les autres de dévotion. Quant à ceux qui parlent de chevalerie, ils n’ont point encore franchi le seuil de ma porte. Je lis plus volontiers les livres profanes que ceux de dévotion, pourvu qu’ils soient d’honnête entretien et qu’avec les délices du langage ils se fassent admirer par l’invention ; mais de tels livres, il y en a bien peu en Espagne. Quelquefois je mange avec mes voisins et amis qui m’invitent, et quelquefois aussi je les invite. Mes banquets sont pleins de netteté et composés de viandes bien assaisonnées et nullement chiches. Je ne prends pas plaisir à la médisance, et je ne souffre jamais que devant moi l’on mette quelqu’un sur le tapis. Je ne vais point épluchant la vie d’autrui, je n’épie nullement les actions des autres. Chaque jour j’entends la messe : je donne de mes biens aux pauvres, sans faire montre de mes bonnes œuvres pour ne donner point entrée dans mon âme à l’hypocrisie et à la vaine gloire, ennemis qui s’emparent tout doucement du cœur le plus sage. Je tâche à mettre la paix parmi ceux qui ne sont pas de bonne intelligence. J’ai une particulière dévotion à la sainte Vierge, et toujours je mets mon entière confiance en la miséricorde infinie de Dieu, notre Seigneur. »

Sancho Pança, qui écoutoit attentivement le récit que faisoit ce gentilhomme de sa vie, laquelle lui sembloit bonne et sainte, et par même moyen que celui qui la menoit ainsi devoit faire des miracles, se jeta à bas de son grison, et puis lui courut embrasser l’étrier droit, lui baisant de bon cœur et quasi la larme à l’œil plusieurs fois les pieds. Ce que voyant le gentilhomme, il lui dit : « Frère, que faites-vous ? À quoi bon tous ces baisers ? — Permettez que je baise, repartit Sancho, puisque votre Seigneurie me semble être le premier saint monté à la genette que j’aie vu de ma vie. — Je ne suis point un saint, répondit le gentilhomme, mais un grand pécheur. C’est vous, mon ami, qui devez être quelque homme de bien, ainsi que votre simplicité le témoigne. » Sur cela, Sancho se remit sur son bât, ayant tiré le ris de la profonde mélancolie de son maître, et causé une nouvelle surprise à don Diègue.

Don Quichotte demanda à ce gentilhomme combien il avoit d’enfans, et lui dit aussi qu’une des choses où les anciens philosophes, qui étoient privés de la vraie connoissance de Dieu, établissoient leur souverain bien, consistoit aux biens de la nature, en ceux de la fortune, en celui d’avoir beaucoup d’amis et un grand nombre de bons enfans. « Quant à moi, Seigneur don Quichotte, répondit le gentilhomme, j’ai un fils, et peut-être, si je ne l’avois point, je m’estimerois plus heureux que je ne suis : non pas qu’il soit mauvais, mais parce qu’il n’est pas aussi bon que je voudrois. Il a environ dix-huit ans ; il a étudié six ans à Salamanque les langues latine et grecque, et, lorsque je voulois qu’il s’appliquât à d’autres sciences, je l’ai trouvé si pénétré de la science de la poésie (si tant est qu’on la puisse appeler science) qu’il n’est pas possible de le faire appliquer à la jurisprudence, que je voulois qu’il étudiât, ni à la théologie, reine de toutes les autres sciences. Je désirois en faire l’honneur de sa race, puisque nous vivons en un siècle où nos rois récompensent dignement les vertus et les bonnes lettres, car les lettres sans la vertu sont comme des perles dans un fumier. Tout le long du jour il se rompt la cervelle pour vérifier si Homère dit bien ou mal en tel vers de son Iliade ; si Martial parle malhonnêtement ou non en telle épigramme ; si tels ou tels vers de Virgile se doivent entendre de cette manière ou bien de cette autre. Enfin tout son entretien n’est que des livres des poètes dont je vous parle, et de ceux d’Horace, de Perse, de Juvénal et de Tibulle : car, pour les modernes romanciers, il n’en fait pas beaucoup de compte. Et, avec le mauvais visage qu’il fait à la poésie vulgaire, il a maintenant ses pensées occupées à gloser sur quatre vers qu’on lui a envoyés de Salamanque, et que je crois être le sujet d’une joute littéraire. »

Don Quichotte, oyant ce discours, lui fit cette réponse : « Monsieur, les enfans sont des parties des entrailles de leurs pères : c’est pourquoi on les doit aimer, quelque bons ou mauvais qu’ils soient, de même que nous aimons l’âme qui nous donne la vie. Les pères sont obligés de les acheminer dès leur enfance par le sentier de la vertu, de la bonne éducation et des mœurs bonnes et chrétiennes, afin qu’étant venus en âge ils soient le bâton de vieillesse de leurs parens et la gloire de leur postérité. Or, je tiens fermement qu’il ne les faut jamais forcer ni en cette science ni en cette autre, encore qu’il soit fort bien fait de le leur persuader. Et, quand un écolier n’a pas à s’appliquer à l’étude d’une science où il s’agit de pane lucrando, et qu’il est assez heureux pour que Dieu lui ait donné un père qui lui laisse de quoi vivre, je serois d’avis qu’on le laissât suivre la science où il a une particulière inclination ; et, bien que celle de la poésie soit moins utile qu’agréable. elle n’est pas pourtant de celles qui ont coutume de déshonorer ceux qui les possèdent.

— Mon gentilhomme, la poésie est, à mon avis, comme une tendre et jeune vierge, extrêmement belle, que plusieurs autres jeunes filles sont soigneuses de parer, d’enrichir et d’embellir, et ce sont les autres sciences, car elle se doit servir de toutes, et toutes s’en doivent rehausser. Toutefois cette jeune vierge ne veut point être maniée ni traînée par les rues, ni publiée à tous les coins de places ou de palais. Elle est composée d’une alchimie de telle vertu que qui la sait bien traiter la changera en or fin d’une inestimable valeur. Celui qui en fait profession lui doit donner un frein, et ne lui permettre pas de courir en de honteuses satires, ni en des sonnets sans âme. Elle ne doit nullement être vénale, si ce n’est en poèmes héroïques, en lamentables tragédies ou en comédies facétieuses et ingénieuses. Elle ne doit pareillement donner aucun accès aux spectateurs grossiers, ni au vulgaire ignorant, incapable de connoître ni d’estimer les trésors qu’elle contient. Cependant, Monsieur, ne pensez pas qu’en parlant ici de vulgaire j’entende seulement le menu peuple : car, en effet, je mets en ce rang tout ignorant, fût-ce un grand seigneur et un prince.

« C’est pourquoi celui qui fera profession de la poésie, avec les conditions que j’ai alléguées, son nom sera sans doute fameux et estimé de toutes les nations bien policées du monde. Quant à ce que vous dites, Seigneur, que votre fils n’estime guère la poésie de notre langage vulgaire, je me persuade qu’il n’y rencontre pas bien, et voici ma raison. Le grand Homère n’a point écrit en latin, parce qu’il étoit Grec, ni Virgile pareillement en grec, parce qu’il étoit Latin. En effet, tous les anciens poètes ont écrit en leur langue maternelle, et n’ont point été chercher chez les nations étrangères de quoi exprimer leurs conceptions relevées. Puisqu’il en est ainsi, il est raisonnable que cette coutume s’étende chez tous les peuples, et que l’on ne mésestime point un poète allemand, parce qu’il écrit en sa langue, ni un Castillan, ni même un Biscaïen, pour écrire en la sienne. Mais votre fils, ainsi que je me puis imaginer, Seigneur, ne veut point de mal à la poésie vulgaire, mais plutôt aux poètes qui sont purement vulgaires, c’est-à-dire qui ne savent d’autres langues ni d’autres sciences pour orner, éveiller et soutenir leur élan naturel, et encore en ceci il y peut avoir de l’erreur : car, selon que c’est une opinion véritable, on naît poète. On veut dire que le poète par nature sort poète du ventre de sa mère, avec cette inclination que le Ciel lui a donnée, de sorte que, sans autre étude ni artifice, il compose des choses qui rendent véritable le dire du poète : Est Deus in nobis, etc. Je dis aussi que le poète par nature qui s’aidera de l’art sera beaucoup meilleur poète et surpassera de bien loin celui qui, par le moyen de l’art seul, voudra acquérir ce titre. La raison est que l’art ne surpasse jamais la nature, mais seulement la rend plus parfaite, si bien que, la nature étant jointe à l’art et l’art à la nature, cette union produira un poète très parfait. Pour conclusion de mon discours je vous conseille, mon gentilhomme, de laisser cheminer votre fils par le sentier où son étoile l’appelle : car, étant bon écolier, comme il doit être, et ayant déjà heureusement franchi le premier échelon des sciences, qui est celui des langues, par elles et de lui-même il montera au sommet des lettres humaines, lesquelles paroissent aussi bien en un chevalier qui porte la cape et l’épée, et le parent, l’honorent et l’illustrent autant que font les mitres aux évêques, ou les robes longues et les cornettes aux docteurs en droit. Fâchez-vous contre votre fils, s’il fait des satires au préjudice de l’honneur d’autrui ; châtiez-le et déchirez ses œuvres diffamatoires. Mais, s’il composoit des poésies à la mode d’Horace, et qu’il y reprît le vice en général aussi élégamment que l’a fait ce poète, vous l’en devez louer. Il est permis au poète d’écrire contre l’envie et de dire en ses vers du mal des envieux, et ainsi des autres vices, pourvu qu’il ne nomme personne. Mais il y a des poètes qui, pour publier une méchanceté, se mettront en danger d’être relégués aux îles du Pont. Si le poète est chaste en ses mœurs, il le sera pareillement en ses vers. La plume est la langue de l’âme, et les conceptions que l’âme produit sont telles qu’on les voit écrites. Et, quand les rois et les princes voient la merveilleuse science de la poésie chez des sujets prudens, vertueux et graves, ils les honorent, les estiment et les enrichissent, et même les couronnent des feuilles de l’arbre que la foudre ne touche point, en témoignage que l’on ne doit nullement offenser ceux qui ont leurs tempes et leur tête parées de telles couronnes. »

Le gentilhomme au caban vert demeura tout étonné du discours de don Quichotte, et si bien qu’il perdit de l’opinion qu’il avoit conçue de sa folie.

Cependant Sancho, qui n’avoit pris guère de plaisir à tout ce discours, s’étoit détourné du chemin pour demander un peu de lait à des bergers qui étoient à traire un troupeau de brebis proche de là.

Tandis que ce gentilhomme, extrêmement satisfait de la prudence et du bon discours de don Quichotte, qu’il estimoit homme bien sensé, vouloit reprendre le même discours, don Quichotte, levant la tête, aperçut venir à leur rencontre un chariot tout plein de bannières où les armes du roi étoient peintes, et, croyant que c’étoit quelque nouvelle aventure, il appela à haute voix Sancho, afin qu’il lui vînt donner son casque. Sancho, entendant la voix de son maître qui l’appeloit, quitta les bergers, piqua en toute hâte son grison, et arriva bientôt au lieu où l’attendoit son maître, à qui survint une aventure non moins épouvantable qu’extravagante.

1. « Monté à la genette. » Voir, au sujet de cette expression, la note de la page 16 du tome III.

2. Cet arbre est le laurier, dont les feuilles passaient pour éloigner la foudre.

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