‹ L’Histoire de don Quichotte de la MancheChapitre 70 sur 127 · Seconde partie · XVII

Seconde partie · XVII

’histoire raconte que, quand don Quichotte crioit après Sancho afin qu’il lui apportât son casque, celui-ci étoit occupé à acheter des caillés et des fromages mous, que les bergers lui vendoient. Or, il se trouva tellement pressé des cris de son maître qu’il ne sut qu’en faire, ni où les mettre, et, pour ne les point perdre, car il les avoit déjà payés, il s’avisa de les placer dans l’armet de son maître, et avec cette bonne précaution il courut voir ce qu’il lui vouloit. Aussitôt qu’il fut proche de lui, don Quichotte lui dit : « Ami, donne-moi ce casque : car ou je suis ignorant des aventures, ou bien ce que j’aperçois en est une qui me doit contraindre et qui me contraint de prendre mes armes. » Lors le gentilhomme au caban vert, qui entendit ces paroles, jeta ses regards de tous côtés, et ne découvrit autre chose qu’un chariot qui venoit à leur rencontre, et où il y avoit deux ou trois petites banderoles. Cela lui fit croire que ce chariot devoit porter quelque monnoie de Sa Majesté, et il le dit à don Quichotte. Mais lui, qui croyoit et pensoit toujours que tout ce qui lui arrivoit n’étoit qu’aventures et plus que des aventures, ne le voulut nullement croire, mais lui fit cette réponse : « Homme découvert, homme à moitié combattu. Je ne perds rien à me tenir sur mes gardes, car je sais par expérience que j’ai des ennemis visibles et invisibles ; j’ignore où, en quel temps, ou en quelle figure ils me doivent assaillir. » Ce disant, il se tourna vers Sancho et lui demanda sa salade, laquelle il fut contraint de lui bailler sans avoir loisir d’en tirer le caillé et les fromages mous. Don Quichotte la prit, et, sans regarder ce qui étoit dedans, se l’enchâssa promptement en tête. Mais, sitôt qu’il commença de presser les fromages, le petit-lait commença de courir par sa face et par toute sa barbe. Cela le mit en un tel trouble qu’il dit à son écuyer : « Que sera tout ceci, Sancho ? Il me semble que le sommet de ma tête devient mou, ou que la cervelle me fond, ou bien que je sue depuis les pieds jusqu’à la tête. Certainement je sue, mais ce n’est pas de crainte ; sans doute l’aventure qui me doit maintenant arriver est fort terrible. Si tu as quelque chose pour m’essuyer, donne-le-moi : car cette excessive sueur m’aveugle les yeux. » Sancho ne dit mot, et lui donna un mouchoir et rendit grâces à Dieu de ce que son maître ne fût pas tombé sur ce qu’il en étoit. Don Quichotte s’essuya et ôta son casque pour voir ce qui, à son avis, lui rafraîchissoit ainsi la tête, et, y voyant dedans cette blanche bouillie, il la porta à son nez, et en la sentant tint ce discours : « Par la vie de ma dame Dulcinée du Toboso, ce sont ici des fromages mous que tu y as mis, traître, brigand, écuyer malavisé. » Sancho, entendant ce que son maître disoit, lui répondit d’un grand flegme, avec beaucoup de dissimulation : « Si ce sont des fromages mous, que votre Seigneurie me les donne, et je les mangerai : toutefois que le diable les mange, car je crois que ce doit être lui et non autre qui les y a mis. Eh quoi ! pensez-vous donc que je fusse si téméraire de salir ainsi le casque de votre Seigneurie ? Vous avez bien trouvé le téméraire. Sur ma foi, Monsieur, à ce que Dieu me donne à entendre, je dois avoir aussi des enchanteurs qui me persécutent, comme étant une créature et un membre de votre Seigneurie. Ils y auront mis sans doute cette immondice pour exciter à colère votre patience, afin que vous me froissiez les côtes ainsi que vous avez coutume de le faire. Mais, à la vérité, je m’assure que pour cette fois ils se sont abusés : car je me confie sur le bon jugement de mon maître, qui considérera que je n’ai ni fromage, ni lait, ni autre chose qui le vaille ; et, si je l’avois, je le mettrois plutôt dans mon estomac que dans votre casque. — Tout cela peut être », dit don Quichotte ; et le gentilhomme considéroit tout cela, et tout cela l’étonnoit ; mais principalement il fut ébahi quand, après que don Quichotte se fut nettoyé la tête, le visage, la barbe et le casque, il mit l’armet en tête, et puis, s’affermissant sur ses étriers, assurant son épée et couchant sa lance, il tint ce langage : « Vienne maintenant ce qui pourra venir, car me voici en résolution de me battre contre Satan même en propre personne. » Là-dessus, le chariot où étoient les banderoles s’approcha d’eux, et il n’y avoit personne que le charretier, monté sur l’une des mules, et un autre homme assis sur le devant de la charrette. Don Quichotte se planta devant, et dit : « Frère, où allez-vous ? quel chariot est ceci ? qu’y a-t-il dedans ? et quelles banderoles sont celles que je vois ? » Le charretier lui répondit : « Ce chariot est à moi ; ce qui est dedans, ce sont deux braves lions dans des cages. Le général d’Oran les envoie à la cour pour les présenter à Sa Majesté, et ces banderoles sont les armes du roi notre Sire, pour montrer que ceci lui appartient. — Sont-ils bien grands, ces lions ? demanda don Quichotte. — Ils sont si grands, repartit l’homme qui étoit assis à la porte du chariot, que jamais de plus grands, ni même d’aussi grands, n’ont passé d’Afrique en Espagne. Or, je le puis dire, parce qu’étant, comme je suis, celui qui a la charge de conduire les lions, j’en ai conduit plusieurs, mais non pas de semblables à ceux-ci. Ils sont le mâle et la femelle : le mâle est dans cette première cage et la femelle dans celle de derrière. Or, ils sont maintenant affamés, parce qu’ils n’ont pas mangé d’aujourd’hui : c’est pourquoi, détournez-vous, s’il vous plaît, et laissez-nous passer, car il est besoin que nous arrivions promptement au lieu où nous leur donnions à manger. » Lors don Quichotte, en souriant un peu, lui fit cette réponse : « À moi des lionceaux ! des lionceaux à moi ! Et à l’heure où nous sommes ! par le Dieu vivant, les messieurs qui les envoient verront si je suis homme à m’épouvanter de lions ! Bonhomme, mettez pied à terre, et, puisque vous êtes le gardien des lions, ouvrez ces cages et faites-moi sortir ces bêtes. Je leur donnerai à connaître qui est don Quichotte de la Manche, en dépit des enchanteurs qui me les envoient ! — Là, là, dit alors entre ses dents le gentilhomme au caban vert, notre bon chevalier a maintenant fait voir ce qu’il est : les fromages mous lui ont sans doute amolli la caboche et mûri la cervelle. »

Cependant Sancho s’approcha, et lui dit ces paroles : « Monsieur, je vous supplie au nom de Dieu que vous fassiez en sorte que mon seigneur don Quichotte ne s’attaque point à ces lions : car, s’il le fait, ils vont nous mettre tous en pièces ! — Comment ! répondit alors ce gentilhomme, votre maître est-il donc assez fou pour que vous craigniez et croyiez qu’il s’attaque à de si fiers animaux ? — Il n’est pas fou, répliqua Sancho, mais bien téméraire. — J’aviserai, dit le gentilhomme, à ce qu’il ne le soit pas », et sur cela il s’approcha de don Quichotte, qui pressoit le gardien des lions pour qu’il ouvrît les cages, et lui dit : « Seigneur chevalier, les chevaliers errans sont obligés d’entreprendre les aventures qui leur donnent espérance d’en sortir à leur honneur, et non pas celles qui leur en ôtent tout espoir : car la valeur qui n’est que du ressort de la témérité tient beaucoup plus de la folie que du courage ; et à plus forte raison, puisque ces lions ne viennent point contre votre Seigneurie, qu’ils n’y songent même pas ; au contraire, on les veut présenter au roi, de sorte qu’il n’est pas bien de les arrêter ni d’empêcher leur voyage. — Mon gentilhomme, repartit alors don Quichotte, mêlez-vous de gouverner votre perdrix apprivoisée et votre courageux héron, et laissez à chacun exercer son métier. C’est ici le mien, et je sais bien si ces messieurs les lions viennent à moi, ou s’ils n’y viennent pas. »

Lors, s’adressant au maître des lions, il lui dit : « Poltron, je fais vœu que, si tu n’ouvres au plus tôt les cages, je te clouerai de cette lance au chariot. » Le charretier, qui vit la résolution de ce fantôme armé, lui dit : « Monseigneur, je vous supplie de charité, laissez-moi auparavant dételer les mules, et que je me sauve avec elles, avant que l’on donne la clef des champs aux lions : car, s’ils me les mettoient à mort, je serois ruiné pour toute ma vie, parce que je ne possède pour tout bien que ce chariot et ces mules. — Ô homme de peu de foi, repartit don Quichotte, mets pied à terre, dételle tes mules, et fais ce qu’il te plaira : car tu verras en peu de temps que tout ton travail est inutile, et que tu te pouvois bien passer de tant de peine. » Le charretier mit donc pied à terre, et à grande hâte désattela ses mules, cependant que le gardien des lions disoit tout haut ces paroles : « J’appelle en témoignage tous ceux qui sont ici présens que c’est contre ma volonté et par contrainte que j’ouvre ces cages et mets en liberté les lions ; et je proteste à ce gentilhomme que tout le mal et le dommage que ces bêtes feront sera à ses frais, sans préjudice de mes droits et de mes salaires. Mais, auparavant que je le fasse, je vous prie, Messieurs, de vous mettre en sûreté, parce que je suis très sûr qu’ils ne me feront aucun mal. » Le gentilhomme au caban vert voulut persuader encore un coup à don Quichotte de ne commettre point une telle folie, en lui remontrant que c’étoit tenter Dieu. Don Quichotte lui répondit qu’il savoit bien ce qu’il faisoit, et le gentilhomme lui répliqua qu’il y regardât bien : car il croyoit qu’il se trompoit grandement. « Mon gentilhomme, lui dit don Quichotte, si vous n’avez pas envie d’être spectateur de ce que vous croyez une tragédie, piquez votre jument tachetée et mettez-vous en lieu de sûreté. » Quand le bon Sancho vit cette résolution, il supplia son maître, la larme à l’œil, de vouloir se désister d’une telle entreprise, en comparaison de laquelle celle des moulins à vent, celle des marteaux à foulons, et enfin tous les hauts faits d’armes qu’il avoit accomplis durant tout le cours de sa vie, n’étoient que gâteaux et que pain de fantaisie. « Considérez, Monsieur, disoit Sancho, qu’il n’y a point ici d’enchantement, ni chose qui lui ressemble ; que j’ai moi-même vu par le treillis et par les fentes de la cage la patte d’un vrai lion, et de là je conclus qu’un tel lion, à qui une telle patte appartient, est plus grand qu’une montagne. — La peur, tout au moins, répliqua don Quichotte, fait trouver à ce pauvre homme ce lion plus grand que la moitié du monde. Retire-toi, Sancho, et laisse-moi. Si je meurs, tu sais déjà le vieil accord qui a été passé entre nous. Tu iras trouver Dulcinée, et je ne t’en dis pas plus. » Néanmoins il proféra plusieurs autres discours, qui firent croire aux assistans que l’espérance qu’il quittât une entreprise si extravagante étoit perdue. L’homme au manteau vert eût bien voulu s’y opposer ; mais, voyant que la partie n’étoit pas égale, et que c’étoit une grande folie de prendre querelle contre un fou, tel qu’il estimoit déjà de tout point don Quichotte, il fut contraint de le laisser faire.

Cependant notre courageux chevalier de la Manche, pressant de nouveau le gardien des lions et réitérant ses menaces, donna sujet au gentilhomme de piquer sa jument, à Sancho son roussin et au charretier ses mules. Chacun tâchoit de s’éloigner du chariot le plus loin qu’il leur étoit possible avant que les lions sortissent de leur cage. Sancho pleuroit la mort de son maître : car c’étoit à cette fois-là qu’il croyoit que don Quichotte tomberoit dans les griffes des lions. C’est pourquoi il maudissoit sa fortune, et nommoit fatale l’heure où il lui vint en pensée de le retourner servir. Mais, avec toutes ses larmes et ses plaintes, il ne laissoit pas de piquer le roussin pour qu’il s’éloignât du chariot.

Quand le gardien des lions vit que ceux qui fuyoient étoient déjà bien hors de portée, il requit et intima de nouveau à don Quichotte ce qu’il lui avoit déjà requis et intimé. Mais celui-ci lui répondit qu’il l’entendoit, qu’il n’usât plus de tant de réquisitions ni d’intimations, puisque tout cela étoit inutile, qu’il fît promptement ce qu’il lui commandoit. Durant le temps que le gardien des lions mit à ouvrir la première cage, don Quichotte se mit à consulter à part soi s’il feroit ce combat plutôt à pied qu’à cheval. Enfin, il résolut qu’il le feroit à pied, craignant que Rossinante ne s’épouvantât de la vue des lions. Il sauta donc à terre, jeta sa lance, embrassa son écu, et, mettant l’épée à la main, pas à pas, avec une merveilleuse intrépidité et un cœur vaillant, s’alla mettre devant le chariot, se recommandant à Dieu de tout son cœur, et puis à M Dulcinée, sa maîtresse. Or, vous devez savoir que l’auteur de cette véritable histoire, en arrivant à ce passage, fait cette exclamation : « Ô valeureux et au delà de toute expression courageux don Quichotte de la Manche, miroir où se peuvent contempler tous les vaillans du monde, second et nouveau don Manuel de Léon, qui fut l’honneur et la gloire des chevaliers d’Espagne, avec quelles paroles pourrai-je bien conter cette épouvantable prouesse ? Par quelles raison la rendrai-je croyable aux siècles futurs ? Quelles louanges y aura-t-il qui ne te conviennent proprement, encore que ces louanges soient des hyperboles par-dessus toutes les hyperboles ? Toi à pied, toi tout seul, toi sans peur, toi magnanime, n’ayant qu’une épée, et encore pas de celles au petit chien, avec un écu qui n’est pas d’un trop luisant ni trop propre acier, voilà que tu attends l’œil calme les deux plus fiers lions que les forêts d’Afrique aient jamais produits ! Que tes hauts faits mêmes soient ceux qui te louent, ô valeureux Manchègue ! Quant à moi, je les laisse ici en l’état où ils sont pour manquer de paroles capables de les louer. » C’est là que finit l’exclamation de l’auteur, et, passant plus avant à ourdir le fil de son histoire, il continue en ces termes :

Le gardien des lions, ayant vu que don Quichotte s’étoit mis en telle posture qu’il ne pouvoit plus différer l’ouverture de la cage du lion mâle, sous peine de tomber dans la disgrâce du courroucé et téméraire chevalier, ouvrit à deux battans la première cage où étoit, ainsi que nous avons déjà dit, le lion, qui parut d’une grandeur extraordinaire et d’un aspect affreux et épouvantable. La première chose qu’il fit ce fut de se rouler dans la cage où il étoit enfermé, de tendre la patte et d’étendre tous ses membres. Il ouvrit ensuite la gueule, bâilla longuement, et avec un pied et demi de langue qu’il tira dehors se nettoya les yeux et la face. Après, il mit la tête hors de la cage et regarda de toutes parts avec des yeux rouges comme de la braise : mine et contenance capables d’épouvanter la témérité même. Il n’y avoit que don Quichotte qui le considérât attentivement, désireux qu’il sortît du chariot et qu’il en vînt avec lui aux mains, croyant déjà le déchirer et mettre en pièces.

Ce fut jusque-là qu’il poussa sa folie inouïe. Toutefois le généreux lion, plus courtois qu’arrogant, méprisant les puérilités et les bravades, après avoir regardé de côté et d’autre, comme nous avons dit, tourna le derrière à don Quichotte, et puis tout doucement se recoucha dans la cage. Ce que voyant don Quichotte, il commanda au gardien des lions qu’il lui allât donner des coups de bâton et l’irritât pour le faire sortir. « Je n’en ferai rien, dit alors cet homme, parce que, si je t’irrite, ce sera moi qu’il mettra le premier en pièces. Que votre Grâce, Seigneur chevalier, se contente de ce qu’elle a fait, qui est tout ce que l’on peut dire en fait de valeur, et ne veuillez point tenter une seconde fois la fortune. Le lion a la porte ouverte, et il est en sa liberté de sortir ou de ne sortir pas : néanmoins, puisqu’il n’est point sorti maintenant, il ne sortira pas de tout le long du jour. Vous avez fait présentement assez paroître la grandeur de votre courage, et j’ai toujours ouï dire que tout brave guerrier se doit contenter de défier son ennemi et de l’attendre en pleine campagne. Si son adversaire ne se porte point sur le pré, l’infamie lui en demeure, au lieu que celui qui l’y a attendu gagne la couronne de la victoire.

— C’est la vérité, répondit don Quichotte ; mon ami, ferme la porte de la cage et donne-moi un témoignage écrit en la meilleure forme que tu pourras de ce que tu m’as vu ici faire. Je veux dire comment tu as ouvert la porte au lion, comment je l’ai attendu, qu’il n’est point sorti, et comment l’ayant attendu de nouveau, il n’a point voulu sortir davantage et s’est recouché. Je ne suis pas obligé de faire davantage. Arrière tous enchantemens, et Dieu assiste la raison, la vérité et la vraie chevalerie ! Ferme donc la porte comme je te l’ai dit, pendant que je ferai signe aux fuyards afin qu’ils reviennent et qu’ils apprennent de ta bouche cette prouesse. » Le gardien des lions le fit, et don Quichotte, ayant mis au bout de sa lance le mouchoir dont il avoit nettoyé son visage de la pluie qui étoit tombée des fromages mous, commença d’appeler ceux qui ne cessoient de fuir et de retourner la tête à chaque pas. Ils étoient tous en troupe, et le gentilhomme qui portoit le caban vert alloit devant eux. Mais, quand Sancho Pança vit le signal du mouchoir blanc, il dit : « Puissé-je mourir si mon maître n’a vaincu les fières bêtes, puisqu’il nous appelle ! » Ils s’arrêtèrent tous et reconnurent que celui qui faisoit ces signes étoit don Quichotte, de sorte que, perdant une partie de leur peur, ils s’approchèrent peu à peu, si bien qu’ils purent ouïr clairement la voix de don Quichotte qui les appeloit. Finalement, ils retournèrent au chariot, et, comme ils en furent proche, don Quichotte dit au charretier : « Frère, attelez vos mules et poursuivez votre chemin ; et toi, Sancho, donne-lui deux écus d’or, tant pour lui que pour le gardien des lions, en récompense de ce que je les ai ici retenus. — Je les leur donnerai de fort bon cœur, repartit Sancho ; mais que sont devenus cependant les lions ? Sont-ils morts ou vivans ? » Alors le gardien des lions raconta par le menu la fin de ce combat, exagérant le mieux qu’il put et qu’il sut la valeur de don Quichotte, et comment son regard avoit tellement épouvanté le lion qu’il n’avoit pas osé sortir de la cage, dont il avoit longtemps tenu la porte ouverte. Cependant qu’il avoit dit à ce brave chevalier que c’étoit tenter Dieu que d’irriter le lion pour le faire sortir à toute force comme il le vouloit, et malgré que celui-ci en eût, si bien que cette raison l’avoit décidé, contre sa volonté, à laisser fermer la porte.

« Que te semble de ceci, Sancho ? dit alors don Quichotte. Y a-t-il des enchantemens qui puissent nuire à la vraie vaillance ? Les enchanteurs me peuvent bien ôter le succès de l’aventure, mais ils ne m’ôteront jamais la valeur ni le courage. » Sancho donna les deux écus ; le charretier attela ses mules, et le gardien des lions, baisant les mains à don Quichotte pour le remercier de sa libéralité, promit de raconter cette valeureuse prouesse au roi même, aussitôt qu’il arriveroit à la cour. « Si par hasard, dit alors don Quichotte, Sa Majesté s’informe du nom de ce preux chevalier, vous lui direz que c’est le Chevalier des Lions : car je veux désormais que le nom que je porte de Chevalier de la Triste-Figure se change en celui que je viens de dire. Or, en cela, j’imite et pratique l’ancienne coutume des chevaliers errans, qui changeoient leurs noms quand ils vouloient, ou lorsque cela venoit à propos. » Le chariot poursuivit son chemin, et don Quichotte, Sancho et le gentilhomme au caban vert suivirent le leur.

Durant tout ce temps-là, don Diègue de Miranda n’avoit pas dit un mot à notre valeureux chevalier. Il ne faisoit que considérer attentivement et remarquer la contenance et les paroles de don Quichotte, lui semblant qu’il étoit un sage fou, et un fou qui tenoit du sage. La première partie de son histoire n’étoit point encore venue à sa connoissance ; et, s’il l’eût lue, il ne se fût pas ébahi de ce que don Quichotte faisoit et disoit, parce qu’il eût su le genre de sa folie. Mais, comme il n’en savoit rien, tantôt il le tenoit pour un homme sage, et tantôt pour un fou : car les paroles qu’il proféroit étoient bien disposées, élégantes et bien à propos, au lieu que ses actions étoient extravagantes, téméraires et remplies de folie. Or, il tenoit encore à part soi ce discours : « Quelle plus grande folie sauroit-on voir que de se mettre en tête le casque rempli de fromages mous, et puis se persuader que les enchanteurs lui amollissent le sommet de la tête ? Mais y a-t-il plus grande témérité et plus grande extravagance que de vouloir combattre par force contre des lions ? »

Pendant qu’il ruminoit ces choses, don Quichotte le retira de ces imaginations et de ce soliloque en lui disant : « Seigneur don Diègue de Miranda, qui doute que vous n’ayez opinion que je suis un homme insensé et plein d’extravagance ? Il ne s’en faut pas émerveiller, si vous faites ce jugement de moi, parce que mes œuvres ne peuvent rendre autre témoignage. Néanmoins, je veux que vous soyez averti que je ne suis ni aussi fou ni aussi écervelé que je puis vous l’avoir paru. Delry se montre un brave chevalier, lorsqu’au milieu d’une grande place et à la vue de son roi il a donné une vive et heureuse atteinte à un fier taureau ; un chevalier encore, couvert de belles et reluisantes armes, se fait remarquer lorsqu’en lice et aux fêtes de la joute, ayant pour témoins de son adresse les yeux des dames, il fait son devoir ; comme aussi tous les chevaliers paroissent grandement, lorsqu’aux exercices militaires ou autres qui semblent l’être, ils entretiennent, réjouissent, et, si l’on peut parler de la sorte, honorent la cour de leurs princes. Mais un chevalier errant se rend encore bien plus remarquable et plus mémorable : car il va par les déserts, par les solitudes, par les carrefours, par les forêts et par les montagnes, cherchant les périlleuses aventures, à intention de les mettre heureusement à fin, rien que pour acquérir de la gloire et un renom qui soit de longue durée. Un chevalier errant, dis-je, paroît bien mieux, en secourant une veuve en quelque lieu désert, que ne fait un chevalier courtisan, amoureux de quelque belle dame dans les villes. Tous les chevaliers ont chacun leurs exercices particuliers. Que le courtisan serve les dames, qu’il honore la cour de son roi avec ses livrées, qu’il nourrisse les pauvres chevaliers à sa table magnifique, qu’il dresse des joutes et soutienne les tournois ; qu’il se montre véritablement grand, libéral, magnifique, et surtout bon chrétien. Vivant de la sorte, il accomplira ce à quoi il est obligé ; mais le chevalier errant, il faut qu’il aille par tous les coins du monde, qu’il se jette dans les labyrinthes les plus embrouillés, tente à chaque pas l’impossible, résiste, dans les déserts, aux ardens rayons du soleil en plein été ; de même, au cœur de l’hiver, il faut qu’il souffre la rigueur des vents et de la glace, sans être épouvanté des lions, des fantômes ni des endriagues : car chercher ceux-ci, attaquer ceux-là et les vaincre tous, ce sont les principaux et les vrais exercices du chevalier errant.

« Or, puisque mon destin a voulu que je sois du nombre de la chevalerie errante, je ne puis que je n’entreprenne tout ce qui me semble dépendre de la juridiction de mes exercices. C’est pourquoi c’étoit proprement à moi d’assaillir les lions que je viens d’assaillir, encore que je susse bien que c’étoit une témérité exorbitante : car je n’ignore pas ce qui est valeur, vertu mise entre deux extrémités vicieuses, comme sont la couardise et la témérité. Toutefois, il vaut mieux qu’un vaillant homme parvienne et monte au sommet de la témérité que s’il descendoit au point de la couardise. Comme il est plus aisé qu’un prodigue devienne libéral qu’un avare, aussi est-il plus facile au téméraire de devenir véritablement valeureux qu’au couard de s’élever à la vraie valeur. Et croyez-moi, Seigneur don Diègue, qu’en ce qui est d’entreprendre des aventures, il vaut mieux se perdre et être renommé par le plus que par le moins ; les oreilles de ceux qui entendent quelque récit sont bien plus attentives et plus favorables quand on dit : « Tel chevalier est téméraire et hasardeux », que lorsque l’on dit : « Tel chevalier est un couard et un poltron. » — Seigneur don Quichotte, répondit don Diègue, je dis que tout ce que votre Seigneurie a dit et fait est réglé au niveau de la raison même, de sorte que je crois que si les ordonnances et les lois de la chevalerie errante venoient à se perdre, on les trouveroit en votre cœur, comme en leurs archives et leur dépôt. Cependant, doublons le pas, parce qu’il se fait tard, afin d’arriver de bonne heure à ma maison des champs. Là, vous pouvez recevoir quelque repos après tant de travail qui, s’il n’a point été du corps, au moins l’a été de l’esprit, qui bien souvent travaille le corps. — Seigneur don Diègue, dit don Quichotte, je tiens à grande faveur l’offre que vous me faites. » Et, sur cela, ils commencèrent de piquer un peu plus vivement, et il pouvoit être quelque deux heures après midi quand ils arrivèrent à la maison des champs de don Diègue, que don Quichotte nommoit le chevalier du Vert-Caban.

1. On appelait épées au petit chien des épées fabriquées par Julian del Rey, armurier de Tolède, et qui avaient pour marque un petit chien gravé sur la poignée.

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