‹ L’Histoire de don Quichotte de la MancheChapitre 7 sur 127 · Première partie · VI

Première partie · VI

onsieur le curé, accompagné de maître Nicolas le barbier, étant arrivé au logis de notre chevalier, lequel dormoit encore, il demanda à la nièce les clefs de la chambre où étoient les livres auteurs du mal, et elle les lui bailla fort volontiers ; ils entrèrent tous dedans, et la servante avec eux, où ils trouvèrent plus de cent volumes de livres, grands et fort bien reliés, et encore d’autres petits ; mais, aussitôt que la servante les vit, elle ressortit de la chambre à grande hâte, puis revint tout à l’instant avec une écuelle d’eau bénite et un goupillon, disant : « Prenez, Monsieur le licencié, et arrosez cette chambre, de peur qu’il n’y ait quelqu’un de ce grand nombre d’enchanteurs qui sont écrits en ces livres qui nous enchantent pour la peine de celle que nous leur voulons faire en les chassant hors du monde. » Le licencié se mit à rire de la simplesse de cette bonne femme et commanda au barbier qu’il lui tendît ces livres un à un pour voir de quoi ils traitoient, car il se pourroit faire qu’ils en trouvassent quelques-uns qui ne mériteroient pas la punition du feu. « Non, non, dit la nièce, il ne faut pardonner à pas un, parce que tous ont été cause du dommage ; le meilleur sera de les jeter par les fenêtres en la cour et en faire un tas, puis y mettre le feu, ou bien les porter en la basse-cour, et là on fera un bûcher, et la fumée n’offensera personne. » La gouvernante en dit tout de même, tant étoit grande l’envie qu’elles avoient toutes deux de la mort de ces innocens ; mais le curé n’en fut pas d’avis sans premièrement lire les titres, quels qu’ils fussent. Et le premier que maître Nicolas lui mit entre les mains fut les quatre d’Amadis de Gaule, sur quoi le curé dit : « Il semble qu’il y a ici du mystère, car, à ce que j’ai entendu dire, c’est ici le premier livre de chevalerie qui s’est imprimé en Espagne, et duquel tous les autres ont pris leur origine, et partant il me semble que, comme dogmatiseur d’une si pernicieuse secte, nous le devons sans aucune excuse condamner au feu. — Non pas, Monsieur, dit le barbier, car j’ai aussi ouï dire que c’est le meilleur de tous les livres qui ont été composés de ce genre, et que, partant, il lui faut pardonner comme unique en son espèce. — C’est la vérité, dit le curé, et pour cette raison on lui fait grâce pour le présent. Voyons cet autre qui est auprès de lui. — C’est, dit le barbier, les Prouesses d’Esplandian, fils légitime d’Amadis de Gaule. — Or, en vérité, dit le curé, que la bonté du père ne servira de rien au fils. Tenez, ma bonne dame, ouvrez cette fenêtre-là, et le jetez à la cour, qu’il fasse le commencement du tas pour le bûcher qu’il en faut faire. » La gouvernante le fit avec beaucoup de contentement, et le bon Esplandian s’envola à la cour, attendant avec patience le feu qui le menaçoit. « Passons outre, dit le curé. — Celui-ci qui vient, dit le barbier, c’est Amadis de Grèce, et aussi tous ceux de ce côté, comme je crois, sont de la même race d’Amadis. — Or, qu’ils aillent donc tous à la basse-cour, dit le curé : car, pour brûler la reine Pintiquinêtre et le pasteur Darinel avec ses Églogues, et aussi les endiablées et embrouillées raisons de son auteur, je brûlerois quand et quand le père qui m’a engendré, s’il alloit en figure de chevalier errant. — Je suis de cet avis, dit le barbier. — Moi aussi, ajouta la nièce. — Puisque ainsi est, dit la gouvernante, baillez ça, et les envoyons à la cour. » On les lui bailla, car ils étoient beaucoup, et elle, pour épargner la montée, les jeta par la fenêtre en bas.

« Qui est ce gros bouquin ? dit le curé. — C’est, répondit le barbier, Don Olivante de Laura. — L’auteur de ce livre, dit le curé, est le même qui a composé le Jardin des fleurs, et, en vérité, je ne saurois résoudre lequel des deux livres est le plus véritable, ou, pour mieux dire, le moins menteur : je veux dire seulement que celui-ci ira à la basse-cour pour sot et arrogant. — Celui qui suit après, c’est Florismart d’Hyrcanie, dit le barbier. — Il est donc là le seigneur Florismart ! répliqua le curé ; or, en bonne foi, il fera aussi le chemin de la cour, en dépit de son étrange naissance et de ses aventures fantastiques, car sa rudesse et la sécheresse de son style ne requièrent pas autre chose ; envoyez-le à la cour, et cet autre-là aussi, ma bonne dame. — Je le veux bien, Monsieur », répondit-elle ; et fort joyeusement exécutoit ce qui lui étoit commandé. « Voici le Chevalier Platir, dit le barbier. — C’est là un ancien livre, dit le curé, et ne trouve rien en lui qui mérite pardon ; qu’il fasse compagnie aux autres sans réplique », dit-il, et ainsi fut fait.

On ouvrit un autre livre, et virent qu’il étoit intitulé le Chevalier de la Croix. « Pour un si saint nom comme ce livre-là, on lui pourroit bien pardonner son ignorance ; mais aussi l’on dit communément que derrière la croix le diable y est : qu’il s’en aille au feu. » Le barbier, en prenant un autre, dit : « Celui-ci est le Miroir de chevalerie. — Ah ! je le connois bien, dit le curé : il y a là dedans le seigneur Renaut de Montauban, avec ses amis et compagnons plus larrons que Cacus, et aussi les douze pairs avec le véridique historien Turpin, et, en vérité, je serois quasi d’avis de les condamner seulement à être bannis perpétuellement, et ce d’autant qu’en partie ils tiennent l’invention du fameux Mathieu Boiardo, d’où aussi a tramé sa toile le chrétien poète Louis Arioste, lequel si je trouve ici, et qu’il parle une autre langue que la sienne, je ne lui garderai aucun respect ; mais, s’il parle son idiome, je l’embrasserai de tout mon cœur. — Je l’ai en italien, dit le barbier, mais je ne l’entends pas. — Aussi ne seroit-il pas bon que vous l’entendissiez, répondit le curé, et aussi se fût bien passé le seigneur capitaine de l’apporter en Espagne et le faire Castillan, parce qu’il lui a beaucoup ôté de sa grâce naturelle, et de même en feront tous ceux qui voudront traduire des livres de vers en une autre langue : car, quelque soin qu’ils y apportent, et tant habiles soient-ils, jamais ils n’atteindront au point qu’ils ont en leur première naissance. Je dis, en effet, que ce livre-ci et tous ceux qui se trouveront traitant des affaires de la France se doivent jeter et mettre en dépôt en un puits sec jusques à ce qu’avec plus mûre délibération l’on voie ce qu’il en faudra faire, exceptant un Bernardo del Carpio, qui traîne par là, et un autre appelé Roncevaux : car, si ceux-là viennent entre mes mains, ils iront en celles de la gouvernante, et de là au feu sans aucune rémission. »

Le barbier confirma le tout et le trouva bon et pour chose fort à propos, entendant que le curé étoit si bon chrétien et tant ami de la vérité qu’il ne diroit autre chose pour tous les biens du monde. En ouvrant encore un autre livre, il vit que c’étoit Palmerin d’Olive, et auprès de celui-ci il y en avoit un autre qui s’appeloit Palmerin d’Angleterre. Ce qui étant vu par le sieur licencié, il dit : « Qu’on fasse tout à cette heure des éclats de cette olive, et qu’on la brûle, de sorte qu’il n’en demeure pas seulement des cendres. Et cette Palme d’Angleterre, qu’on la garde et conserve comme chose unique, et qu’on lui fasse un coffret pareil à celui qu’Alexandre trouva parmi les dépouilles de Darius, lequel il députa pour y garder les œuvres du poète Homère. Ce livre, Monsieur mon compère, a de l’autorité pour deux choses : l’une pour ce que de lui-même il est fort bon, et l’autre parce que le bruit est qu’il a été composé par un savant roi de Portugal. Toutes les aventures du château de Miraguarda sont très bonnes et de beaucoup d’art, les raisons fort courtoises et claires, qui observent le décorum de celui qui parle avec une grande propriété et jugement. Je dis donc, sauf votre bon avis, Monsieur maître Nicolas, que celui-ci et Amadis de Gaule doivent être exempts du feu, et que tous les autres, sans en faire plus de recherche ni perquisition, soient condamnés. — Non pas, non, Monsieur mon compère, répliqua le barbier, car en voici un autre qui est le fameux Don Belianis. — Or celui-ci, repartit le curé, avec la seconde, troisième et quatrième partie, ont besoin d’un peu de rhubarbe pour purger leur trop grande colère, et faut leur ôter tout ce qu’il y a dedans du château de la Renommée, et autres impertinences de plus grand poids pour lequel effet on leur donne un terme d’outremer ou de semestre, et selon qu’ils s’amenderont l’on usera envers eux de miséricorde ou de justice ; et cependant, compère, gardez-les en votre maison, mais ne les laissez lire à personne. — Je le veux bien », répondit le barbier ; et, sans se vouloir fatiguer davantage à lire des livres de chevalerie, il commanda à la gouvernante qu’elle prît tous les grands et qu’elle les jetât à la basse-cour.

Il ne le dit point à une sotte ni à une sourde, mais à une qui avoit plus d’envie de les brûler que d’ourdir une toile pour grande et déliée qu’elle fût, et, en embrassant quasi huit tout à la fois, elle les jeta par la fenêtre. Or, parce qu’elle en prit plusieurs ensemble, il en tomba un aux pieds du barbier, qui eut envie de voir quel il étoit, et vit qu’il disoit : Histoire du fameux chevalier Tiran le Blanc.

« Dieu me soit en aide, dit le curé à haute voix, voici donc Tiran le Blanc ; donnez-le-moi, çà, compère, certes je fais état d’avoir trouvé là un trésor de contentement et une mine de passe-temps. Voici don Quirieleyson de Montauban, ce valeureux chevalier, et son frère Thomas de Montauban, et le chevalier Fonseca, avec le combat que le vaillant Detriante eut avec le Dogue, et les délicatesses et subtilités de la damoiselle Plaisir de ma vie, avec les amours et tromperies de la veuve Reposée, et madame l’impératrice amoureuse d’Hippolyte, son écuyer. Je vous dis la vérité, Monsieur mon compère, que, pour le regard du style, celui-ci est le meilleur livre du monde : ici les chevaliers mangent et dorment, et meurent en leurs lits, font testament devant leur mort, avec d’autres choses qui ne sont point en tous les autres livres de cette espèce. Ce néanmoins, je vous dis que celui qui le composa, puisqu’il ne faisoit tant de sottises tout exprès, méritoit qu’on l’envoyât aux galères pour tous les jours de sa vie. Portez-le à votre logis et le lisez, et vous verrez que c’est la vérité tout ce que je vous ai dit de lui.

— Il sera fait, répondit le barbier, mais que ferons-nous de ces petits livres qui restent ? — Ceux-ci, dit le curé, ne doivent être de chevalerie, mais de poésie. » En ouvrant un, il vit que c’étoit la Diane de Georges de Montemayor, et dit, croyant que tout le reste fût de même genre : « Ceux-ci ne méritent pas d’être brûlés comme les autres, parce qu’ils ne font ni ne feront le dommage que ceux de chevalerie ont fait : car ce sont livres d’entendement, sans préjudice du tiers. — Ah ! Seigneur, dit la nièce, vous pouvez bien les faire brûler comme les autres, parce qu’il n’y auroit guère à faire, que monsieur mon oncle, étant guéri de la maladie de chevalerie, en lisant ceux-ci, il ne lui vînt en fantaisie de se faire berger et s’en aller par les bois et par les prés, chantant et sonnant, et, ce qui seroit encore pis, de se faire poète : car, comme l’on dit, c’est une maladie incurable et contagieuse. — Cette fille dit la vérité, répondit le curé, et il sera bon d’ôter à notre ami ce heurt et cette occasion de devant lui. Et, puisque nous avons commencé par la Diane de Montemayor, je suis d’avis qu’on ne la brûle pas, mais que l’on en ôte tout ce qui traite de la sage Felicia, et de l’eau enchantée, et quasi tous les grands vers, et que la prose lui demeure, à la bonne heure, et l’honneur d’être le premier des livres semblables. — Celui-ci, qui vient après, dit le barbier, c’est la Diane, appelée Seconde, du Salmantin, et cet autre qui a le même nom, l’auteur duquel est Gil Polo. — Que celle du Salmantin, répondit le curé, accompagne et accroisse le nombre des condamnés à la basse-cour, et que celle de Gil Polo se garde comme si elle étoit d’Apollon même. Passez outre, Monsieur mon compère, et nous hâtons un peu, car il s’en va tard. — Ce livre-ci est, dit le barbier en ouvrant un autre, les Dix Livres de la fortune d’amour, composés par Antoine de Lofraso, poète de Sardaigne. — Par les ordres que j’ai reçus, dit le curé, que depuis qu’Apollon fut Apollon, les Muses Muses, et les poètes poètes, il ne s’est composé livre si bouffon ni si étrange que celui-ci, et qui, pour le chemin qu’il tient, est le meilleur et plus unique de tous ceux qui ont été mis en lumière de ce genre-là ; et celui qui ne l’a lu peut faire état qu’il n’a jamais lu rien de plaisant, ni plein de contentement. Baillez-le-moi, compère, car j’estime plus de l’avoir trouvé que si on m’avoit donné une soutane de serge de Florence. »

Il le mit à part avec un grand contentement. Le barbier poursuivit, disant : « Ceux-ci, qui suivent, sont : le Pasteur Sibérie, les Nymphes de Hénarès et le Remède de la jalousie. — Or, il n’y reste autre chose à faire, dit le curé, sinon les livrer au bras séculier de la gouvernante, et qu’on ne me demande pas pourquoi, car ce n’en seroit jamais fait. — Celui-ci qui vient, c’est le Pasteur de Filida. — Ce n’est pas un pasteur, dit le curé, mais un fort discret courtisan ; qu’on le garde comme un précieux joyau. — Ce grand que voici s’intitule, dit le barbier, Trésor de diverses poésies. — S’il n’y en eût point tant eu, dit le curé, elles eussent été plus estimées ; il est besoin que ce livre soit châtré et purgé de quelques niaiseries qu’il y a parmi ses grandeurs : qu’on le garde, car son auteur est de mes amis, et aussi par respect pour d’autres œuvres plus héroïques et relevées qu’il a écrites. — Voici, poursuivit le barbier, le Cancionero de Lopez Maldonat. — L’auteur de ce livre, répliqua le curé, est aussi un de mes grands amis, et ses vers en sa bouche se font admirer de qui les entend, et telle est la douceur de la voix dont il les chante qu’il enchante. Il est quelque peu long en ses églogues, mais jamais ce qui est bon ne le fut trop : qu’on le garde avec les élus. Mais quel livre est-ce là qui est auprès de lui ? — C’est la Galatée de Miguel de Cervantes, dit le barbier. — Il y a bien longtemps que ce Cervantes est mon ami, et je sais qu’il est plus versé en malheurs qu’en vers. Son livre a je ne sais quoi de bonne invention ; il propose quelque chose et ne conclut rien : il faut attendre la seconde partie qu’il promet, peut-être qu’avec l’amendement il obtiendra entièrement l’indulgence, qui à présent lui est refusée, et, en attendant que cela se voie, tenez-le renfermé en votre logis, Monsieur mon compère. — Je le veux bien, répondit le barbier, et en voici trois qui viennent tous ensemble : l’Araucana de don Alonso de Ercilla ; l’Austriada de Juan Rufo, jurat de Cordoue, et le Montserrat de Christophe de Virues, poète valencien. — Tous ces trois livres, dit le curé, sont les meilleurs qui aient été écrits de vers héroïques en langue castillane, et peuvent débattre de l’honneur avec les plus fameux d’Italie : qu’on les garde comme les plus riches gages de poésie qu’ait l’Espagne. »

Le curé se lassa de voir plus de livres, et ainsi, tout en un tas, il voulut que tout le reste se brûlât, mais le barbier en tenoit déjà un tout ouvert, qui s’appeloit les Larmes d’Angélique. « Je les eusse pleurées, dit le curé oyant dire le nom, si j’eusse commandé de brûler un livre tel que celui-là, parce que son auteur a été un des plus fameux poètes du monde, non pas seulement de l’Espagne, et a très bien et heureusement rencontré en la traduction de quelques fables d’Ovide. »

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