Chapitre 12
Je remontai vers la lumière. À l’étage supérieur je fis une rencontre curieuse. Une fourmi énorme, plus grande encore que les plus gigantesques de nos soldats, marchait lentement, suivie de près par quelques ouvrières. Je m’approchai du monstre et le considérai avec attention. La tête, petite, avait de l’élégance et portait en arrière, près de l’attache fine du cou, une parure charmante, comme trois perles marquant par leur limpidité les sommets d’un triangle. Mais le thorax, de forme trop ronde, était déshonoré entre les deux premières paires de pattes par la pauvreté incompréhensible de quatre moignons. Et l’abdomen trop gros rendait l’allure lourde, gauche, ignoblement traînante et grotesque.
Très occupé d’examiner ces étrangetés, je ne remarquai pas que je croisais mon amie Aristote. Mais elle me vit, m’arrêta. Et ses antennes me dirent, pendant que tout son corps se soulevait de dégoût :
— Voilà ce que tu aurais voulu que je sois !
En ce moment même, le monstre, sans arrêter sa marche, laissa tomber derrière lui une longue graine d’un blanc presque opaque (je suis bien obligé de nommer la couleur humaine qui correspond à la nuance sans nom pour vous que virent mes yeux de fourmi). Une ouvrière se précipita, recueillit précieusement la graine blanchâtre, disparut avec le bizarre trésor.
Je demandai à Aristote :
— Qu’est-ce que c’est ?
Elle me regarda avec étonnement. Et elle dit :
— Tes cauchemars ont donc tué ta mémoire ! Ce monstre est une femelle, et le trésor qu’une de nos sœurs a emporté est un œuf.
Elle reprit, indulgente :
— Tu es si jeune, d’ailleurs, et si étourdie que tes ignorances ne devraient pas m’étonner.
Les antennes s’attendrirent comme une voix maternelle.
— Je ne sais pourquoi, continuait Aristote, je t’ai toujours aimée ; je ne sais pourquoi j’ai eu pour toi des soins particuliers et émus quand tu étais une pauvre larve frissonnante, quand tu étais une nymphe endormie traversant cette sorte de mort qui précède la naissance complète. Le jour où on te délivra de ton cocon, c’est moi qui te tirai doucement de la prison où tes membres ne pouvaient se déplier. C’est moi qui déchirai la dernière pellicule satinée qui t’emmaillotait. C’est moi qui, d’un soin délicat, dégageai tes antennes et qui déliai tes palpes et tes pattes. C’est moi qui débarrassai ton abdomen de son enveloppe et qui découvris la rare beauté de ton pétiole. Ta première nourriture te vint de mon jabot. Je t’appris les attouchements qui disent nos pensées et les bruits qui chantent nos émois. Je surveillai tes premiers pas hésitants et j’enseignai à tes antennes tâtonnantes les sentiers et les labyrinthes de notre ville.
Ses antennes s’arrêtèrent un instant comme écrasées sous un fardeau d’émotions. Puis elles reprirent, caressantes d’abord, mais bientôt tristes et presque indignées :
— Tu te rappelles certainement ces derniers soins, ma fille chérie. Jusqu’ici je t’avais toujours vue reconnaissante et digne de mon amour. Seulement, je ne sais quelle folie vient de passer sur toi. J’ai eu cet étonnement, hier, de te sentir me demander mon nom. Ce matin, tu fus d’abord affectueuse et charmante. Mais voici que, par je ne sais quelle aberration, par je ne sais quelle perversité sans exemple, ton amour s’est déformé en un vil désir sensuel qui, heureusement, ne peut avoir aucune réalisation. Voici que je t’ai vu le délire ignoble d’un mâle et que toi, noble ouvrière sans ailes, tu as été touchée par la folie des ailes.
Ses maternelles gronderies durèrent longtemps. Je sentis à quel point j’avais offensé cette précieuse amie. Je m’excusai. J’avouai que depuis deux jours, en effet, je ne me reconnaissais plus. Une secousse, une maladie, je ne sais quoi, m’avait troublée d’aspirations absurdes et m’avait enlevé toute mémoire. J’avais peine à me retrouver dans notre fourmilière. Mes sœurs étaient toutes des inconnues à mes yeux changés et j’avais oublié jusqu’à mon nom.
Aristote me regarda avec pitié. Ses antennes battirent l’air en un monologue. Mais mes yeux suivaient leur mouvement et je lisais à mesure ce qu’elles disaient. Elles disaient :
— Il y a des maladies bien étranges.
Je suppliai :
— Je fais appel à ton affection, qui est mon seul bien. Le mal étrange a enveloppé mon esprit d’un cocon aveuglant et paralysant comme celui où dormit mon corps de nymphe. Aristote, délivre mon esprit du cocon d’ignorance qui, je ne sais par quel mystère, s’est reformé et apprends-moi la vie une seconde fois.
Le geste de ses antennes fut une exclamation.
— J’ai vu bien des choses extraordinaires, disaient-elles. Mais le mal dont tu es frappé est plus extraordinaire que tout ce que j’ai vu.
Puis, en un brusque recul de méfiance, elles frémirent ces mots :
— Ne te moquerais-tu pas de moi ?
J’eus une stridulation douloureuse, qui prouvait mon entière bonne foi. Et, en même temps, mes antennes reprochaient :
— Oh ! chérie…
Elle fut persuadée.
— Viens, dit-elle.
Elle me conduisit à une case où de nombreuses graines blanchâtres, semblables à la graine que laissa tomber la femelle et que recueillit l’ouvrière, étaient rangées en ordre. Les œufs voisins de l’entrée étaient de même taille que celui que j’avais vu pondre ; à mesure qu’on avançait, on les trouvait plus gros, et la dimension des plus éloignés était à peu près double de celle des premiers. En outre, l’extrémité supérieure s’en était recourbée et toute leur masse était devenue transparente. Des ouvrières soignaient les œufs ; leur langue les tournait et les retournait, les mouillait continuellement. Aristote m’expliqua qu’elles les nourrissaient. Les liquides répandus sur la mince coquille étaient des sucs nutritifs qui pénétraient à l’intérieur et permettaient à l’œuf de se développer.
Pendant que nous étions là, l’œuf le plus gros s’ouvrit et une larve apparut, falote et minuscule.
Aristote saisit cet être nouveau et le transporta. Je la suivis. Nous arrivâmes à une case voisine où dormaient de nombreuses larves, toutes très petites.
Aristote me fit examiner ces êtres aveugles, sans pattes, sans palpes, sans antennes, — pauvres tas informes et mous. Ils se composaient de douze anneaux. La tête, plus étroite que le corps, était inclinée en avant. Quelques-unes grelottaient, à peu près immobiles, semblaient dormir sous un cauchemar. D’autres se redressaient, se soulevaient, et l’ouverture qui précédait leur tête et qui était leur bouche s’agitait inquiète, cherchait visiblement quelque chose. Les larves presque tranquilles étaient repues. Les larves turbulentes avaient faim. Les ouvrières comprenaient les frémissements de leur bouche et les sursauts de leur masse impuissante. Elles accouraient, mandibules écartées, et dégorgeaient à même la bouche affamée une goutte de liqueur nutritive. On eût dit des oiseaux donnant la becquée à leurs petits. Seulement ici la nourriture n’était pas prise à l’extérieur et apportée toute brute. Elle venait, sirop exquis, du jabot de la nourrice.
Une autre case contenait des larves un peu plus grandes, d’un dessin un peu moins grossier ; une troisième, des larves plus grandes encore et mieux formées. Ma pensée d’homme songeait à des enfants distribués, selon leur âge, entre les différentes classes d’une école. Enfin une dernière case contenait des larves presque aussi grandes que nous et formait la transition avec les dortoirs des nymphes.
Les nymphes dormaient sans mouvement. Quelques-unes s’étaient filé prudemment une coque et sommeillaient leur mort provisoire dans un somptueux cercueil de soie. La plupart n’avaient que de minces langes, attendaient la vie, roulées dans la pauvreté nue d’un linceul. Leur forme était déjà la nôtre. Mais pattes, palpes et antennes étaient repliées, appliquées contre le corps, et l’être tout entier était d’un blanc mou. Quelques ouvrières aux mouvements rares, lents et silencieux — telles des sœurs de charité dans un hôpital — surveillaient leur immobilité. L’une d’elles revenait de visiter un cocon. Elle frappa les antennes de deux ou trois amies et elles allèrent à ce cocon.
Elles l’examinèrent longuement. Elles cherchaient, sans doute, la place la plus mince. Arrachant quelques soies, elles l’amincirent encore. Le tissu était enchevêtré et difficile à rompre. Elles pinçaient et tordaient. Un petit trou fut percé ; puis, tout voisin, un second ; ensuite un troisième.
Aristote m’expliquait leurs opérations ; et ce que j’appellerai, faute du mot exact, l’accent de ses antennes était approbateur. Mais tout à coup elle dit :
— Les maladroites !
En ce moment, elles essayaient d’agrandir les ouvertures en tirant la soie comme une étoffe qu’on veut déchirer. Longtemps, mon amie les regarda avec des airs ironiques, s’épuiser en efforts inutiles. Quand elle vit qu’elles n’abandonneraient pas d’elles-mêmes le procédé absurde, elle eut pitié de la prisonnière et courut aider à sa délivrance.
Elle fit passer une de ses dents par un des trous et se mit à couper les fils, sans précipitation, méthodiquement, l’un après l’autre. Deux ouvrières agrandirent de même les deux autres trous. L’opération fut longue : une merveille de patience.
Les trois trous réunis en une seule déchirure ouvrirent un passage par lequel on découvrait la tête et les pattes de l’embastillée. Mais il eût été dangereux de la dégager par cet orifice étroit dont les bords eussent froissé, peut-être déchiré, sa faiblesse molle. Aristote, se servant toujours de ses dents comme d’une paire de ciseaux, fit partir de ce cercle une longue fente. Une autre ouvrière procédait à un découpage parallèle.
Maintenant Aristote, debout, appuyée sur son abdomen auquel ses quatre dernières pattes arc-boutées semblaient dessiner de fermes contre-forts, soulevait des deux pattes antérieures le couvercle qu’on venait de rendre mobile. Et plusieurs fourmis avec de lentes précautions maternelles, tiraient du cercueil la pauvre réveillée.
Quand elle fut libre, elle ne pouvait même pas essayer de marcher et c’est à peine si son tremblement réussissait à ne pas tomber. Car un linceul l’enveloppait encore, la séparant de la vie et du mouvement volontaire. C’était une mince membrane satinée. On déroula délicatement ce maillot paralysant. On tira d’abord les antennes du fourreau, on les allongea, on les fit jouer. On soigna de même les palpes. Puis on délia les pattes et, l’une après l’autre, on les étendit, on les posa d’aplomb sur le sol. Enfin on dégagea, avec ces mouvements de triomphe qui accompagnent la fin heureuse de tout labeur difficile, la tête, le thorax, le pétiole, l’abdomen. Et d’un pas chancelant, comme ivre, la ressuscitée marcha.
Une ouvrière lui donna une goutte tirée de son jabot. L’enfant avala avec délices.
Cependant Aristote courait à une case voisine, rapportait un grain de blé, bien à point, tout sucre et sirop, le posait devant la fourmi nouvelle et, décomposant les mouvements comme dans une leçon, se mettait à lécher. L’élève regardait sans voir, dans une stupeur mal réveillée. Aristote avec douceur écarta les mandibules de la jeune fourmi, réussit à lui faire tirer la langue, à la lui faire passer sur le régal exquis. Et, avec des mines gauches et heureuses, l’enfant lécha. Un faux mouvement fit rouler son grain hors de sa portée ; elle continua, stupide, à lécher le vide devant elle. Mais Aristote ramena vivement le repas sous la langue maladroite.
Nous nous éloignâmes. Aristote, sur ma demande, expliqua l’avenir de l’ouvrière que je venais de voir naître. Dans une dizaine de jours, rien ne la distinguerait de l’une de nous. Elle irait joyeuse au travail libre, dehors ou dedans, selon sa fantaisie, selon la température, selon que son intelligence sentirait plus vivement tel ou tel besoin de la communauté.
Mais, pendant deux ou trois jours, une aînée ferait son éducation, lui enseignerait la ville et le travail, lui apprendrait à faire sa toilette, ferait répéter à ses antennes les mots les plus nécessaires. Puis, tant qu’elle se sentirait seulement de demi forces, comme convalescente de l’effort de naître, elle vivrait à l’intérieur, aidant à nourrir les larves et à maintenir la propreté de l’habitation et la sécheresse des greniers.
Pendant que ma savante amie m’exposait ces choses, nous croisâmes de nouveau la pauvre promenade lourde de la femelle. J’interrogeai Aristote sur le beau triangle de perles qui ornait la tête du monstre et sur les quatre moignons courts qui déshonoraient son thorax.
Les perles étaient les ocelles, petits yeux simples semblables aux yeux des hommes, peu utiles à l’insecte qui possède les admirables yeux à facettes. Les moignons étaient les attaches des anciennes ailes arrachées : ces laideurs étaient les stigmates de beautés disparues.
Mais Aristote disait rapidement les faits, n’exprimait aucune réflexion. Elle pressait le pas pour s’éloigner du monstre et, comme vous feriez un geste de mépris, ses organes stridulants émettaient une note dédaigneuse.