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Chapitre 13

Dans les environs du nid j’avais rencontré Aristote. Nous avions échangé, comme un rapide bonjour, une courte harmonie affectueuse, et elle avait continué sa marche.

Moi je m’étais arrêtée et je songeais. Ma pensée de fourmi, contrariée par des habitudes humaines, ne parvenait pas à résoudre un problème pourtant fort simple.

Je n’avais pas d’oreilles et j’entendais. Où se trouvait donc mon organe de l’ouïe ?

Je produisais des stridulations, je les écoutais soigneusement et je me demandais avec quoi j’écoutais. Je ne trouvais pas la réponse.

Je m’appliquai à procéder méthodiquement, par une sorte d’analyse. Je rapprochais mes antennes de mes organes de stridulation puis je les éloignais : rien n’était changé dans l’intensité du son. Je les appliquai même contre les vibrations comme on applique l’oreille contre le tic-tac, soudain grossi, d’une montre. Le bruit, touché, n’augmenta pas.

Je répétai ces expériences avec mes palpes. Aucun résultat. J’éloignai et rapprochai alternativement ma tête du bruit. Rien n’était changé.

L’organe de l’ouïe n’était pas dans ma tête ! À cette constatation, mes préjugés d’homme s’émurent, affolèrent mon esprit de fourmi. Et je demeurai stupide, les mandibules écartées comme les lèvres et les mâchoires ouvertes d’un imbécile, n’essayant même plus de comprendre.

Heureusement, Aristote revenait de mon côté. Je courus à elle, lui dis la question qui m’inquiétait. Elle joua une musique ironique et, prenant une de mes pattes antérieures, la posa sur la rugosité stridulante. L’harmonie devint énorme, m’assourdit, ébranla tout mon corps.

Mon amie lâcha ma patte, s’éloigna sans autre explication. Sur mon cerveau gauche, l’homme se dressa, gigantesque d’étonnement, les bras levés vers le ciel. Et il dit, très bête :

— Allons ! bon voilà que mes tibias sont des oreilles !

Mais je n’eus pas de temps à donner à ses sots émerveillements.

Une odeur nauséabonde commençait, approchait, de plus en plus écœurante, de plus en plus insupportable. Et je voyais une fuite de fourmis vers le nid. D’autres s’abritaient dans des creux, sous des touffes d’herbes, comme si elles craignaient d’être écrabouillées par quelque lourd éboulement.

— Qu’y a-t-il ? demandai-je à une fuyarde.

Ses antennes, tremblantes de peur, frémirent, comme on bégaie une question stupéfaite :

— Tu ne sens donc pas ?

Elle passa, rapide, trébuchante, roulée dans un vent de terreur.

Et je voyais continuer l’inexplicable panique. La contagion me gagnait. C’est avec un effroi mystérieux que j’interrogeai une ouvrière cachée toute frissonnante dans un trou voisin. Elle me dit, se serrant contre moi.

— Reste ici, à l’abri. Il vient un homme qui, si tu sors, va t’écraser.

Ou plutôt elle ne dit pas : « un homme ». Car je pousse le scrupule jusqu’à être le moins inexact possible dans mes traductions de l’intraduisible. L’homme, pour les fourmis de mon nid, n’était pas désigné d’un seul mot. Elles parlaient rarement du vaste animal redoutable et méprisable, et le nommaient par une définition bizarre que j’essaie d’exprimer. La poltronne m’avait dit, à peu près :

— Une montagne qui marche sur deux pieds va t’écraser !

Je ne restai pas dans l’abri. Je venais d’apercevoir la montagne qui marchait sur deux pieds et quelque chose de nostalgique et d’étrange m’attirait vers elle. Ma pensée humaine avait chassé ma pensée de fourmi, sans lutte, presque sans souffrance. Des souvenirs me possédaient, si intenses que le présent en était supprimé, que cette minute était conquise par mon passé. Par quel miracle les objets avaient-ils repris leurs proportions d’autrefois, leurs proportions de quand j’étais homme ? Mes yeux de fourmi voyaient avec des habitudes d’homme et vraiment n’étaient pas des yeux de fourmi. C’est un moi ancien qui jugeait, qui comparait et — tel est l’irrésistible pouvoir de l’esprit — malgré l’opposition inentendue des organes, j’étais un homme qui regardait un autre homme.

Et je me disais, en cet extraordinaire rêve éveillé : « Il est plus petit que moi. Il paraît faible. D’une bousculade, je le ferais reculer plusieurs pas trébuchants, puis tomber ».

Il était presque sur moi. Je criai :

— Hé ! l’ami, passe au large.

Mais je n’avais pas d’organes pour parler ; mon grand cri restait intérieur.

Je songeai, en un commencement d’horreur : « C’est un cauchemar. Je sais, on ne peut pas crier ».

Je me rappelle que je me dis aussi : « Ah ! ça, est-ce que je vais rêver encore que je suis fourmi ? »

Et il me semble que, d’un grand effort, je me réveillais.

Trop tard. Il avait déjà le pied levé sur le mien. Oh ! je n’attendais pas que le lourdaud m’écrasât les orteils. Tant pis pour le maladroit : la bousculade, le recul trébuchant et la chute !

Mes bras se tendirent, hostiles. Alors, dans un éclair, je vis que mes bras, si petits, si grêles, étaient des pattes de fourmi. Je songeai encore : « Des pattes qui sont des oreilles. Quel rêve fou recommence ! »

Je crus qu’un rire nerveux allait me réveiller.

Mais ce fut, soudain, une nuit noire, sinistre. Le cauchemar m’écrasa jusqu’à la mort. Puis je ne sentis plus rien. La montagne qui marchait sur deux pieds avait marché sur moi.

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