Chapitre 14
Combien dura mon anéantissement ? Je l’ignore.
Le premier souvenir que je retrouve est lugubre.
J’entends des harmonies tristes mortellement, et mes yeux commencent à voir comme à travers une brume.
Un de nos soldats géants me tient, délicatement, dans ses formidables mandibules. Il me porta. Où ? pourquoi ?
Sa marche est lente, comme accablée.
Dans les sursauts, je crois apercevoir derrière lui une foule d’ouvrières qui marchent sous la même tristesse. Ce sont elles, sans doute, qui stridulent les mélodies funèbres.
Tout m’étreint. Dans ma terreur impuissante, il me semble que l’horrible promenade dure, interminable, des heures peut-être.
La première pensée qui se dessine en moi un peu précise, dit : « Si j’étais encore homme, je croirais assister à mon propre enterrement ! »
L’étrange promenade lente et triste s’arrête. Les musiques prennent une force plus grave, d’une profondeur douloureuse inconnue. Le drame doit approcher du dénouement.
Je suis toujours paralysée, les membres épars, comme en morceaux, sans articulations, sans communication entre eux ni avec ma vague volonté. Mais mes yeux voient comme à l’ordinaire, et mon intelligence devient aussi nette et pénétrante que jamais. J’observe, dans quelle angoisse !…
On me pose à terre, couchée sur le dos. Je suis à l’extrémité d’une rangée de fourmis immobiles, étendues aussi sur le dos, — des mortes assurément. Derrière moi, d’autres rangées de cadavres.
Je sens que mes compagnes vont s’éloigner. La cérémonie est finie. Je vais rester là, abandonnée, au bout de cette ligne rigide, seule vivante dans ce cimetière, immobile de faiblesse et d’agonie au milieu de l’immobilité des mortes.
Des pensées se pressent en moi, innombrables, marchent comme une rapide procession sur deux rangs. Car chacune est double : pensée d’homme à gauche ; et, à droite, pensée de fourmi.
Ce que j’essaie de dire a duré, probablement, quelques secondes. Mais pour me répéter le peu qui me reste exprimable dans ce que j’ai vu et pensé nettement en ces quelques secondes, il me faudrait des heures.
Mes pensées de fourmi sont des fourmis, mes pensées d’homme sont des femmes. Les antennes des fourmis s’adressent à mon antenne droite ; les femmes parlent, penchées, au tibia de ma première patte gauche. La plupart de mes pensées sont tristes ; quelques-unes me consolent. Mais la couleur des premières et des secondes me frappe d’un égal étonnement.
Lorsque la pensée est consolatrice, la femme qui s’incline vers moi est une grande blonde vêtue de blanc, tandis que la fourmi, autre interprète de la même joie, est du noir ordinaire aux fourmis de mon espèce et ressemble à Aristote.
Les femmes qui se plient en deux pour me dire des pensées tristes sont de petites brunes raides, vêtues de noir, en longs voiles de deuil. Les fourmis qui marchent sur une ligne parallèle et dont les antennes frémissent en une langue si différente les mêmes désespoirs sont blanchâtres, de la couleur des nymphes ; sont des nymphes qui marcheraient sans avoir rejeté leur linceul.
Je dis très mal ce que je veux dire, et je ne puis le dire mieux. Mais le lecteur se souvient, j’espère, que mon blanc n’était pas blanc et que mon noir n’était pas votre noir. Je veux seulement exprimer cette singularité qui m’étonna beaucoup : la couleur qui revêtait pour mon esprit d’homme mes pensées joyeuses était la même dont mon imagination de fourmi habillait mes tristesses ; et ce qui formait à gauche la livrée lugubre de mes chagrins devenait, à droite, le costume souriant de mes bonheurs.
Je parviens à revoir — vraiment blanche et noire maintenant — la double procession. Je ne réussis pas à sentir tout ce que les fourmis disaient à mon antenne ni même à entendre tout ce que les femmes chuchotaient ou criaient à mon tibia.
Voici seulement, en langage abstrait, ce que je puis repenser.
L’angoisse, noire à gauche, blanche à droite, me disait : « On va t’enterrer vivante ! » Et une longue théorie de veuves et de nymphes me détaillait cette horreur.
La consolation me répondait : « Les fourmis n’enterrent pas leurs compagnes. Elles laissent les cadavres se dessécher à l’air libre. Regarde. Rien n’empêcherait ta voisine, si elle ressuscitait, de se remettre d’aplomb sur ses pattes et de revenir au nid ». Des blondes vêtues de blanc chassaient devant elles le troupeau des brunes endeuillées, et des fourmis délicieusement noires bousculaient dans un trou les horribles nymphes blanches. Et blondes heureuses et fourmis gaies et actives disaient à mes deux pensées chacune des joies convalescentes et attendries de ma prochaine résurrection.
Mais les veuves écrasantes et les nymphes spectrales revenaient, de nouveau victorieuses. Elles répliquaient aux contradictrices disparues que la paralysie du cercueil et l’étouffement de la terre seraient bien superflues pour me tuer. L’abandon loin du nid et le manque de soins suffiraient largement. Et elles multipliaient les questions ironiques et cruelles : « Où ton corps prendra-t-il la force de se retourner ? D’où tes pattes tireront-elles l’énergie de te porter ? Tes yeux et tes antennes découragés sauraient-ils seulement te conduire ? » Et les noirs fantômes de gauche, comme les spectres blancs de droite, concluaient : « Tu es perdue ! tu es perdue ! »
Parce que j’ai voulu exprimer ce que mes pensées avaient de singulier, je ne puis vous émouvoir de mon émotion. Je le regrette peu. Des affres aussi terribles furent ressenties. D’autres êtres furent abandonnés à une longue mort sans espoir. Mais nul, je suppose, n’a connu le dualisme noir-blanc de mes joies, le dualisme blanc-noir de mes désespérances.
J’ai dit que ces deux mondes de pensées s’étaient pressés en moi quelques secondes tout au plus. Femmes blanches ou noires, fourmis ou nymphes, toutes en effet me répétaient, les unes sur des tons divers, lugubres ou joyeux, les autres par des mouvements différents, sinistres ou comme lumineux : « Ce moment est le moment irréparable. Un effort peut te sauver. Fais un mouvement que tes amies apercevront, ou chante ton désespoir et elles entendront ta vie. »
Il me semble que je parvins à trembloter — oh ! si faiblement ! — des six douleurs qu’étaient mes pattes ; et il me semble que je réussis à striduler un vague : « Au secours » !
Quelques fourmis approchent. J’essayai de répéter mon cri, de renouveler aussi l’appel de mes pattes. Mais la nouveauté de l’espoir m’était plus paralysante que tout à l’heure le désespoir. Peut-être aussi un seul effort suffisait-il à m’épuiser pour des heures.
Je mourais de faiblesse et d’attente. Ma volonté à demi éteinte s’usait toute à me conserver un reste de sentiment et à me faire voir un peu ce qui se passait autour de moi.
Maintenant les pensées ne couraient plus rapides chuchoteuses inclinées. Elles étaient toutes, femmes debout et fourmis allongées, groupées sur moi. Leur poids immobile me faisait, semblait-il, descendre, sans secousse, sans autre douleur que l’horreur de glisser dans l’inéluctable, le long d’un abîme sans fond. Choses et êtres réels s’éloignaient lentement, implacablement, et c’est comme penché sur le bord du gouffre que je voyais les cadavres rigides et les herbes émues par le vent. Du milieu d’un songe qui, sans doute, ne finirait jamais, je regardais aussi s’agiter mes amies là-haut, sur l’étrange plateau d’une vie que j’avais connue.
Elles allaient et venaient dans un espace restreint, comme enfermées, trépidantes d’une insurmontable hésitation. Et leurs antennes se rencontraient discuteuses, avec des éloquences persuasives, ou de brusques, douloureuses et, j’oserai dire, ricanantes négations.
Enfin l’une de ces fourmis vint à moi. Je fus inondée d’espérance car je reconnus ma bien-aimée Aristote.
Ses pattes antérieures soulevèrent mes antennes qui traînaient misérables. Il me sembla remonter des profondeurs à l’air libre.
Elle me dit, la chère bienfaisante :
— Si tu es encore vivante, manifeste ta vie.
Je sentis recommencer la chute d’agonie, et tout mon être fut étreint par cette idée : « Je suis trop faible ! »
L’angoisse épouvantable donna à mes antennes un frémissement d’impuissance que l’affection d’Aristote devina plutôt que ses organes ne le perçurent.
Elle me saisit par le thorax et, suivie des autres qui émettaient des musiques joyeuses, elle me rapporta au nid.
Elle me déposa dans une case du second étage, en bonne obscurité, et me soigna avec un dévoûment jamais en défaut.
Ses soins étaient simples. Elle glissait dans ma bouche d’exquises gouttes nutritives tirées de son jabot. Sa langue léchait mes plaies, qui ne tardèrent pas à se fermer. Avec des précaution délicates, elle pliait et dépliait mes pattes, mes palpes et mes antennes, leur rendait graduellement la faculté de se mouvoir. Quand je fis mes premiers pas, ses mandibules, entourant mon thorax comme des bras, me portaient à demi.
Combien de fois et avec quelle émotion nous nous sommes rappelé cette époque ! Combien de fois je me suis fait dire le détail de mes funérailles, la tristesse d’Aristote, sa lenteur à me quitter, l’impossibilité qu’elle éprouvait à s’éloigner et ce quelque chose qui lui affirmait que je vivais encore ! Ses camarades étaient tentées de railler, quand elle était revenue vers moi demander à la morte de manifester sa vie.
Elle ne tarissait pas sur son tremblement d’angoisse et d’espoir au moment où elle interrogea mon immobilité, la supplia de frissonner le frisson de salut ; sur son débordement de joie quand elle sentit, devina plutôt, le faible frémissement qui lui rendait une amie.
Elle me demandait mes impressions de transportée au cimetière et mes impressions d’abandonnée. Je lui racontais tout ce qui avait ému mon cerveau droit, toutes les fourmis et toutes les nymphes qui avaient encouragé ou écrasé mes antennes, et que les consolatrices lui ressemblaient, avaient sa beauté grave et douce.
Mais le mouvement de mes antennes évitait d’éclairer le cinématographe trop étrange que fut mon cerveau gauche. Je laissais ignorer à Aristote les femmes blanches et noires qui parlèrent à mon tibia. Je savais trop que mon côté humain lui paraîtrait folie, l’attristerait inutilement. Mais j’étais bien triste moi-même de ne pouvoir me dire tout entier au plus aimé et au plus aimant des êtres.
Parfois cette tristesse s’accablait — comme d’un fardeau sur un fardeau — du sentiment que notre amour était incomplet. Mais je cachais avec un soin tremblant ma « folie des ailes. »
Je suis allée souvent, à ces heures de mélancolie, visiter le cimetière où mon corps faillit agoniser dans l’abandon. C’était, non loin de la fourmilière, à cinq pas d’homme, une clairière entourée d’herbes hautes. Un plant de fraisier se dressait au milieu, frémissait seul sur les rangées de cadavres qui séchaient, étendus sur le dos, en une immobilité définitive.