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Chapitre 18

Il y avait, aux environs de notre nid, un quartier où nous allions rarement. Le sol en était peu fertile et le terrain trop accidenté y rendait tout travail pénible. Entre autres obstacles, il présentait à trois pas du cratère deux chutes à pic, quelque chose comme des marches de vingt centimètres chaque — vingt centimètres, plus de trente fois ma hauteur.

En mes heures de tristesse humaine, je me promenais quelquefois de ce côté, comme un poète mélancolique s’attarde en une lande déserte.

Un jour, j’y découvris une pièce de gibier excellente et énorme. C’était une grosse chenille. Elle était noire à mes yeux d’alors, elle serait sans doute jaune ou verte à mes yeux d’aujourd’hui.

Je ne pouvais songer à m’emparer seule de la proie formidable. Je courus appeler des amies. Nous retrouvâmes le puissant gibier juste au pied de ces deux marches d’un escalier de géants ; au pied de ces deux marches qui, pour nous, étaient hautes comme seraient hauts, pour vous, des degrés de cinquante à soixante mètres.

Nous nous jetâmes sur la chenille, l’accablant de nos coups. Elle s’agita désespérément, presque tout de suite hors d’état de fuir. Nos mandibules et nos aiguillons s’enfonçaient voluptueux dans sa chair molle. Bientôt les convulsions de l’agonie cessèrent.

Le difficile était de transporter cette proie encombrante au sommet de l’escalier gigantesque. Pendant des heures, nous relayant continuellement, nous avions essayé de lui faire franchir la hauteur colossale du premier rocher. Toujours, au début même de l’ascension, la chenille retombait, entraînant dans sa chute la foule cramponnée à son corps.

Par la faute de mes réflexions humaines, j’étais souvent la première à me décourager. Quand Aristote était là, j’avais honte de ma lâcheté et je n’osais guère abandonner le travail. Aristote, ce jour-là, était absente. Je m’éloignai avec un geste d’indifférence, tandis que mes camarades recommençaient interminablement l’inutile ascension, se meurtrissaient, obstinées, à la même chute indéfiniment renouvelée.

Je rencontrai mon amie. Je songeai que l’expédition malheureuse ferait l’objet de beaucoup de conversations. Certainement on lui exposerait le problème. On lui dirait : « Toi si ingénieuse aurais-tu trouvé un moyen ? » Puisqu’elle n’ignorerait rien, je m’empressai de raconter moi-même.

Elle alla voir, se mêla aux travailleuses, fut une fois, du nombre de celles qui grimpaient lourdement chargées, de celles qui tombaient avec le fardeau roulant.

Une seule fois !… Je fus très étonnée de la voir s’éloigner après cette unique tentative. Un long moment, elle se tint à distance, immobile, les antennes tendues vers l’insurmontable obstacle, en une attitude de méditation profonde. Je restais auprès d’elle sans troubler ses réflexions.

Tout à coup, ses antennes frémirent, résolues. Puis elle stridula un chant triomphal et elle eut des mouvements de joie étrange, des mouvements de joie folle qui évoquèrent en mon cerveau gauche l’image d’Archimède courant les rues de Syracuse et clamant : Eurêka ! Eurêka !

— Viens, me dit-elle. Prenons quelques camarades avec nous. Tu verras.

Nous voici nombreuses à la suite d’Aristote ; elle se dirige vers la fourmilière, elle y entre, marche longtemps dans les souterrains, sans que nous puissions deviner où elle va.

Elle s’arrête enfin, antennes tendues, tourne sur elle-même. Puis ses antennes touchent les parois du mur, longuement, lentement, comme si elles y cherchaient quelque chose. Ses palpes et ses pattes antérieures étudient aussi.

Elle se tourne vers moi, me dit :

— Suivez-moi en élargissant le trou que je vais creuser.

Je transmets le mot d’ordre. Et, sans autre explication, nous voilà à ce travail dont nous ne prévoyons pas le but.

Telle est notre confiance en l’esprit d’Aristote : nous travaillons des heures, sans demander ce que nous faisons, ce que nous voulons, où nous allons.

La lumière, tout à coup, nous aveugle. L’épaisse muraille est percée. Nous sortons derrière Aristote. Et nous chantons notre admiration et notre joie. Car nous débouchons au bas de l’obstacle, invincible à la force et à l’adresse, vaincu par le génie de notre amie. Nous nous attelons triomphales à notre proie, nous l’entraînons dans les souterrains et nous fermons légèrement l’ouverture devenue inutile.

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