Chapitre 19
Depuis longtemps, nul incident inquiétant ne s’était produit. Nous avions oublié les anxiétés causées par la meute qui me poursuivit, renouvelées par la présence inexplicable de l’étrangère. Nous travaillions, tranquilles, heureuses, tout entières à la fructueuse moisson.
— L’année est excellente, me répétait souvent Aristote.
Nous ne prenions aucune précaution. Nulle sentinelle ne gardait les portes. Il arrivait que nous étions toutes dehors, occupées à recueillir les grains.
Ce jour-là, nous moissonnions notre dernier champ, le plus grand, le plus fertile, mais le plus éloigné. Toute la journée nous y avions travaillé sans revenir au nid. On entreposait la récolte dans les divers refuges échelonnés le long de l’interminable route. Dans notre hâte, nous encombrions même tunnels et chemins voûtés. Le soir, en rentrant, on rapporterait ce qu’on pourrait, ce qui était le plus mal abrité. Le transport du reste aurait lieu plus tard. Aujourd’hui, un orage menace et il faut sauver le plus de grain possible, avant que la pluie, la grêle peut-être, le couche sur le sol soudain boueux. D’ailleurs ce champ, très vaste, aux limites inconnues, ne nous appartient pas à nous seules. Les hommes le dévastent tous les ans. Il paraît qu’ils sont déjà en train de le dépouiller, là-bas, de l’autre côté. Même si l’orage va tomber plus loin, il est urgent de moissonner tout ce qu’on pourra, car demain, les affreuses montagnes qui marchent sur deux pieds seront probablement où nous sommes et, en quelques coups des immenses mandibules artificielles dont elles allongent leurs immenses pattes, abattront tous les épis.
Le soir arriva, trop tôt à notre gré. Il faisait nuit presque noire quand nous nous décidâmes au retour. J’allais avec Aristote, très en avant. Un grain médiocre me chargeait légèrement. Dès que nous arrivions au bout d’une montée, nous nous arrêtions pour nous reposer et nous nous dressions pour admirer, spectacle puissant, cette armée pacifique qui marchait, porteuse hâtée de richesses, sous les rayons amis de la lune, de plus en plus rares, de plus en plus dévorés par les nuages hostiles.
Une dernière fois, au sommet du cratère, nous avions contemplé, orgueilleuses, la grande foule en marche, lorsque, au moment de descendre, Aristote, de ses antennes soudain inquiètes, me fit une recommandation de prudence.
— Qu’y a-t-il ? demandai-je.
— Je ne sais pas au juste. Mais il se passe quelque chose d’effrayant.
Elle reprit, après un repos :
— Ne bouge pas… Ne fais pas de bruit…
Les antennes tendues vers le nid, elle aspirait.
— Ne sens-tu rien ? demanda-t-elle.
— Ça sent mauvais.
Ses antennes dirent, furieuses :
— Ça sent l’étrangère !
Au même instant, des fourmis sortaient nombreuses de notre nid, se jetaient sur nous, nous bousculaient, nous faisaient rouler hors du cratère. Nous dûmes fuir précipitamment. Je suis fier de n’avoir pas abandonné mon fardeau dans ma fuite.
L’ennemi ne nous poursuit pas. Nous courons jusqu’à nos premières compagnes. Nous leur expliquons ce qui arrive : pendant notre absence, la cité a été envahie, non point même par des étrangères de notre espèce, mais par des fourmis ignoblement dessinées, à petite tête bête, à pétiole inélégant. (Depuis mon anamorphose, j’ai cherché à identifier nos ennemies de ce jour-là. De balbutiantes comparaisons entre ma vision d’alors et mon examen d’aujourd’hui me chuchotent que ces fourmis devaient appartenir à l’espèce nommée par les formicologues formica rufibarbis). Allions-nous, nous, nobles aphœnogaster barbara, nous laisser exproprier par de viles rufibarbis ?…
Cependant les plantes frémissaient sous l’approche de l’orage. Dans le ciel devenu noir, tout un côté fut un éblouissement blanc au milieu duquel frissonnait un éclair.
La fureur nous saisit, et la crainte d’être encore dehors tout à l’heure, sous la pluie qui cinglerait, parmi les herbes qui s’agiteraient éperdues, dans l’affolement des êtres et des choses.
Continuellement de nouvelles fourmis arrivaient et nous étions en ce point, débordant la route, comme un fleuve heurté à un barrage et qui se répand hors de ses rives en immense lac noir.
De l’arrivée continue de nos camarades une force surgissait grandissante qui nous poussait en avant vers la vengeance, vers la patrie et la sécurité à reconquérir.
— En avant, en avant ! disaient toutes antennes.
— En avant, en avant ! répétaient toutes les attitudes.
— En avant, en avant ! chantaient de belliqueuses musiques.
Et je revis, sur mon cerveau gauche, l’être de violence qui, un jour déjà, s’y dressa, poings fermés, bouche largement ouverte, clamant la Marseillaise.
Aristote et moi en éclaireurs, les autres à cinq ou six longueurs derrière nous, nous avançâmes.
Mais les envahisseuses font une sortie, s’élancent vers nous. La marche rapide, la tête élevée, les mandibules entr’ouvertes, elles sont formidables. Mon cerveau gauche se rappelle une énorme chienne qui, parce que j’approchais trop de ses petits, se jeta sur moi, poils hérissés et dents menaçantes. J’ai peur. Je regarde Aristote, qui hésite. Et voici, brusque, un éclair qui nous aveugle à moitié, qui rend toute la scène effroyablement infernale, qui arme fantastiquement nos ennemis, qui nous précipite en une fuite effarée.
Nous fuyons et, devant nous, toute la troupe court, panique affolée. Nous nous arrêtons seulement au lieu de la première station, à l’endroit où tout à l’heure nous chantions si vaillamment : « En avant, en avant ! »
Et toujours de nouvelles compatriotes arrivent chargées, veulent continuer leur marche, nous obligent à des explications où, pour dominer notre honte et aussi parce que dans l’éclair tout nous a vraiment paru énorme, nous grandissons ennemis et événements.
La pluie tombe, lourde. Chaque goutte violente est une blessure. Allons-nous rester là sous le déluge qui commence, nous laisser noyer par la prochaine inondation, nous laisser écraser par la chute répétée des gouttes brutales ?
Nous sentons l’inutilité d’une nouvelle attaque en ce moment où tout nous est ennemi. Nous courons, désordre innombrable, au pied et sur le tronc de l’arbre le plus voisin.
Là ce sont des plaintes, des lamentations lâches ; c’est la perte absolue de tout sang-froid, de tout pouvoir d’étudier la situation ; c’est la déroute de nos facultés de prévoir et de pourvoir.
— Tout est perdu ! tout est perdu ! répètent les antennes.
Et des musiques s’élèvent, d’une tristesse poignante.
N’est-ce point ici le commencement de la mort de tout un peuple ?…
Sous l’orage, notre arbre s’agite, menace de rompre. Il nous abrite du vent, mais la pluie déjà traverse son feuillage appauvri, tombe sur nous avec des feuilles, avec des ramilles, avec des branches.
Et voici la chute des énormes rochers ronds de la grêle.
Je demande à Aristote :
— Ne trouveras-tu aucun moyen de nous sauver ?
— Je cherche, répond ma géniale amie.
J’implore, tremblante :
— Tu ne désespères pas de trouver, n’est-ce pas ?
— Je ne désespère jamais…
Elle ajoute :
— Tes paroles me gênent. Laisse-moi réfléchir.
Àgrands pas songeurs, elle s’éloigne. Je la suis de loin. Bientôt, elle disparaît dans cette affreuse cohue frissonnante. Je me sens seule, au milieu de l’égoïsme des désespoirs.
Elle revient, la vaillante, l’ingénieuse, celle aux mille ressources. Ses antennes disent :
— Nous sommes sauvées. Suivez-moi.
Mes antennes tressaillent sur les antennes les plus voisines :
— Aristote dit que nous sommes sauvées. Suivez-nous.
Le mot d’ordre se transmet, rapide, à toute la foule. La plupart viennent. Plusieurs ont perdu toute vaillance, toute force d’espoir et restent là, stupides, attendant la mort ou le miracle.
Ah ! la marche difficile et dangereuse, parmi les fleuves inconnus et les mers inattendues creusés par l’orage, sous la pluie contondante, sous la grêle qui tue, sous le flagellement des herbes et la chute des branchages, dans le long effarement tâtonnant de la nuit, dans l’affolement brusque des éclairs ! Combien de nos amies sont mortes, noyées ou écrasées ! Combien se sont égarées, errent isolées à travers l’immense fondrière des périls !
J’ai l’impression angoissante que notre nombre diminue à chaque pas. Je n’ose regarder autour de moi, constater combien nous sommes peu, combien nous sommes moins. Et j’ignore où nous allons, armée à chaque instant décimée, armée vagabonde et sans refuge, armée continuellement battue sans combat.
Maintenant nous descendons, chute qui roule et qui se bouscule, les deux marches gigantesques vers lesquelles on va si rarement. Et au pied de l’escalier, dans une boue gluante, enlisante, sous la colère diminuée de la pluie, mais sous la rage nouvelle d’une cataracte, nous nous arrêtons.
La lueur d’un éclair frémit, me montre Aristote qui travaille. Ses mandibules grattent la terre mince, rouvrent la galerie creusée l’autre jour pour introduire la chenille en nos trésor. Je comprends. Une joie de délivrance et de triomphe me soulève. Et les musiques que je stridule donnent à nos compagnes un espoir ignorant mais puissant.
Nous rentrons dans la cité dont nous nous crûmes exilées pour mourir. Par de longs et prudents détours nous pénétrons aux souterrains les plus bas. L’orage y a chassé nos ennemies. Nous les attaquons dans la nuit profonde, dans leur sommeil ou dans le sursaut effaré d’un réveil plus paralysant qu’un cauchemar. Depuis longtemps, le cratère inondé a rendu inabordable, elles le savent, l’entrée de la fourmilière et elles ne peuvent concevoir que nous sommes là. La stupeur nous les livre presque toutes immobiles. Une fuite éperdue en jette quelques-unes dans le labyrinthe obscur de nuit, obscur d’ignorance, obscurci de terreurs. Éclairées des flambeaux mouvants de nos souvenirs, nous les poursuivons, âprement joyeuses, dans toutes les retraites où la peur les disperse. La fourmilière est un piège immense où l’on tue partout, dans les galeries étroites, dans les salles vastes, dans les carrefours, dans les impasses. Des étrangères se cachent derrière les grains, stupides, comme s’il ne faisait pas nuit, comme si leur odeur de proie à moitié pourrie déjà n’était pas le seul guide de notre chasse impitoyable. D’autres fuient, fuient toujours devant notre poursuite qui ne se fatigue point, se précipitent jusque dans la partie inondée de la ville, n’échappent à nos mandibules que pour mourir enlisées en une boue épaisse. Une heure après notre entrée, il ne restait plus une seule rufibarbis.
Malgré le succès qui nous remplit d’orgueil, nous maudissons les abominables agresseurs : beaucoup de nos camarades ont péri sous l’orage et nos pauvres enfants, larves et nymphes, dont les étrangères n’ont pris nul souci, qu’elles n’ont même pas descendus, sont noyés, là-haut, dans la première galerie.
Plusieurs jours tristes furent employés à transporter tant de cadavres au cimetière, à mettre en ordre le trésor, hélas ! bien enrichi, de la mort.
Les rufibarbis ne reçurent aucun honneur. On les jeta sur les tas de déchets, au milieu des barbes d’épis et de l’inutilité vide des enveloppes de grains.