Chapitre 20
Les grands travaux de la moisson étaient finis. Nous étions dans une période de repos relatif. Après de longs sommeils, nous nous promenions à la recherche de quelque gibier ou nous nous livrions à d’interminables causeries. Notre toilette occupait aussi bien des moments. Je regardais Aristote lécher son thorax, ses pattes, son abdomen ou en de lentes frictions passer et repasser ses pattes antérieures sur sa tête inclinée, et je songeais aux attitudes des deux chats qui rôdaient dans ma maison humaine.
Nous étions aussi des gens de loisir qui jouent entre eux. En dehors de la conversation, cette joie, nos distractions étaient des amusements gymnastiques, la course et la lutte surtout. Nous nous placions deux, trois, jusqu’à sept ou huit de front sur une de nos routes les plus belles et les moins accidentées. Une camarade postée un peu en avant sur le remblai se dressait soudain, toute droite, grandie encore par ses antennes levées comme un double panache frémissant. Son geste était le signal du départ.
Nos six pattes se hâtaient toujours vers le même point. Le but invariable était le cratère, là-bas, qui disait le repos, la sécurité et les joies douces, le bon cratère dressé vers le ciel, architecture de terre et de souvenirs, et qui nous parlait comme le clocher du village parle à l’homme simple qui naît, vit et meurt dans la même chaumière.
Plus souvent encore, l’une de nous abordait une camarade de même taille, de force à peu près égale, et la défiait à la lutte. La provocatrice flattait de ses pattes la tête de l’amie provoquée et ses antennes dansaient rapides. Rarement on se parlait pour le défi. L’attitude, la caresse des pattes et la danse puérile des antennes suffisaient à dire notre désir.
Les antennes de la camarade répétaient la mimique joyeuse, comme les bras d’un lutteur, dans les politesses qui précèdent les efforts contraires, rendent le salut à l’adversaire.
Puis, promptes, les deux fourmis joyeuses se dressaient sur les pattes de derrière et elles se saisissaient avec les deux pattes antérieures, avec les mandibules aussi, mais avec des mandibules amies qui ne presseront pas, qui ne blesseront pas, et le combat pacifique commençait.
Se sentait-on faiblir, d’une rapide bousculade et d’un leste glissement on se dégageait. Mais on revenait, brusque, on tâchait de saisir l’adversaire d’une façon plus favorable. Parfois, de longues minutes, on s’étreignait, se délivrait, s’attaquait de nouveau, se renversait, se relevait, avec une ardeur qui ne se lasse pas, avec un amour-propre qui ne permet à aucun de se reconnaître vaincu.
Il m’arrivait rarement de combattre. J’aimais mieux regarder, jouir par mes deux pensées : l’une qui voyait à l’aide de mes yeux d’alors, l’autre qui se souvenait. Car sur mon cerveau gauche souriaient de plaisantes images : sous une tente, des lutteurs nus, en des mouvements qui faisaient valoir la jeunesse forte et souple de leurs formes, se pressaient, se tordaient, se soulevaient. Comme le ciel nocturne s’anime d’étoiles, le spectacle recevait une vie nombreuse de tant de regards curieux. Et un long silence d’attente vibrait, comme tendu, pour soudain crépiter d’unanimes applaudissements.